Appel aux armes
(Cicéron, PKilippiques , xm, 7-8.)
Tous, avec enthousiasme 1 , nous courons recouvrer notre liberté. Aucune influence au monde ne peut éteindre l’ardeur du Sénat et du peuple romain. La haine est dans nos cœurs; la colère nous pousse au combat: on ne nous arrachera pas les armes des mains ! Nous ne pouvons plus écouter le signal de la retraite. Nous espérons le succès, mais nous préférons les pires malheurs à la servitude. César a réuni une armée invincible. Deux consuls intrépides sont à la tête de leurs troupes. Un seul homme, un gladiateur aveuglé par la rage, entouré d’une bande jde brigands infâmes, entreprend la guerre contre notre patrie, contre nos dieux Pénates, contre nos autels et nos foyers, contre quatre consuls. Allonsnous céder? Allons-nous écouter ses propositions? Allons-nous croire une paix possible avec lui? Mais, dira-t-on, il est à craindre que nous n’ayons le dessous: je n’appréhende pas que Lépide oublie à ce point son propre salut. En effet, tous les gens de bien ont intérêt 2 au salut de l’Etat; c’est plus évident encore, quand ils sont favorisés des biens de la fortune. Quelqu’un l’est-il plus que Lépide? Quelqu’un est-il mieux intentionné que lui? Le peuple romain a pu remarquer sa tristesse et ses larmes aux Lupercales, au moment où Antoine, plaçant un diadème sur la tête de César, se montrait plus disposé à être son esclave que son collègue. Lors même qu’ Antoine ne se fût pas souillé de ses autres infamies et de ses autres crimes, ce fait à lui seul le rendrait digne à mes yeux de tous les châtiments. S’il lui plaisait de se faire esclave, était-ce une raison pour nous donner un maître? Aussi, César une fois mort, il n’a pas manqué de se montrer lui-même à l’égard des autres, tel qu’il aurait voulu que César fût pour nous. Quel pays barbare, en effet, a jamais connu un tyran aussi infâme, aussi
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Versions LAîttâé
cruel qui'Antoine, lorsqu'il parcourait Rome ave<* une, escorte de soldats? Sous la domination de César, nous venions au Sénat, sinon librement, au moins sans danger. Avec ce chef de brigands (puisje, en effet, l’appeler tyran?) nos sièges mêmes de sénateurs étaient occupés par des Ituréens.
Notes. — 1. Tous, enflammés (d’ardeur), nous sommes entraînés à; joindre tantus ardor . — 2. Expedit , il est utile, il
est de l'intérét de.
Commentaire grammatical. — 1. Ad libertatem recuperandam = ad recuperandum (= recuperare libertatem à (ou pour) recouvrer la liberté (Gr. § 241). — 2. Odi, je hais, memini , je me souviens, coepi , J’ai commencé; coepi est le seul qui ait le sens d’un passé (Gr. § 85, note 1*). — 8. Les noms admettent souvent la même construction que les verbes dont ils dérivent: revocare a bello , rappeler, détourner de la guerre (Gr. § 176). — 4. Vel dïfficillima (Gr. § 136, exemple 3) :■ même les plus pénibles choses. — 5. Cedamus , audiamus , credamus sont des subjonctifs délibératifs (Gr. § 214, 1’) : fautil que nous cédions? etc. La confusion est souvent facile avec le subjonctif à sens conditionnel, et, au singulier, avec le futur, si l’on n’y prend garde : quid faciamtf non paB c que ferais-je » ou « que ferai-je mais : que faut-il que je fasse ? — 6. Après les verbes ou expressions signifiant craindre, ne se traduit par € que » (Gr. § 278). — 7 .In se traduit parfois fort exactement par « quand il s’agit de » : in iis qui, quand il est question de ceux qui. — 8. L'ablatif des noms de fêtes s’emploie couramment pour marquer la date, sans in (Gr. § 199 ? note). — 9. Qui si est pour et si is , etc. (Gr. § 144). — 10. Si poterat , cur imponebat , comme possum , si volo (Gr. § 302,
303) ; ici l'imparfait ne marque pas ia répétition : s'il était vrai qu’il pouvait, etc. — 11. In avec l’accusatif d’un nom de personne signifie : à l'égard de, pour ou contre. — 12. Dans qua enim in barbaria , qua est l’ablatif féminin de quis , pour in. qua barbaria ; l'interrogatif plus encore que le relatif tend & se placer en tête de la proposition. — 13. Quisquam , parce que la négation est suggérée par cette interrogation oratoire : il n'y a aucun tyran aussi odieux (Gr. § 150). — 14. Hoc archipirata ( dominante ), ablatif absolu; explication plus satisfaisante que : celui-ci étant chef de brigands (Gr. § 230). — 15. Tyranno ( dominante ) ; dicam est sans influence sur le cas de tyranno, comme s'il était suivi de deux points. Quid, accusatif adverbial (Gr. § 164).
Commentaire littéraire. — 1. Cicéron résume dans les mots si non libéré , attamen tuto, son jugement sur la dictature de César II admirait la clémence du dictateur qui pardonna aux Pompéiens les plus notoires et l'avait épargné lui-même. H lui était reconnaissant de cette sécurité (tuto) accordée & d'an-
ci en s ennemis; mais il ne pouvait, au fond de lui-môme, lui pardonner de s’être établi maître absolu ( non libéré). Entre 47 et 44, la reconnaissance se fit plus tiède, la haine du pouvoir absolu s’exaspéra dans l’inaction politique. Aussi quand César fut assassiné, Cicéron n’hésita pas à laisser éclater sa joie. — 2. Cicéron réussit à pousser le Sénat à la guerre. Elle se fit sous les murs de Modène où Antoine tenait assiégé Décimus Brutus, Antoine fut battu, mais il trouva un appui dans ce Lépide dont il est question ici. Octave pensa qu’il valait mieux s’entendre avec ses deux adversaires que de risquer de succomber en défendant la cause du Sénat. Le résultat des négociations fut la formation du second triumvirat et les proscriptions, dont Cicéron fut victime (Cf. n° 53, Mort de Cicéron). — 3. A partir de la mort de César, de mars 44 à octobre 43, Cicéron ne cessa de lutter pour la défense de la liberté. Il prononça quatorze Philippin ques qui sont des invectives violentes contre Antoine et, en ce sens, il est mort victime de son éloquence. Mais ces invectives étaient dirigées contre l’ennemi de la liberté de Rome. C’est bien comme défenseur de cette liberté qu’il tomba. C’était une belle fin et qui rachète bien des défaillances. — 4. Par deux fois, dans sa carrière politique, Cicéron montra de la décision et même de l’audace : ce fut contre Catilina et contre Antoine. Cette dernière lutte fut d’autant phis admirable qu’il était obligé d’affecter la confiance dans ses discours, alors que sa clairvoyance lui faisait mesurer les chances redoutables de ses adversaires. « Continuer à lutter dans ces conditions ce n’est peut-être pas le fait d’un politique astucieux, mais c’est le fait d’un homme de cœur > (Beauchot). — 5. Ce passage est vibrant comme le son d’une trompette guerrière. Cicéron sonne vraiment la charge. Les petites phrases éclatent comme des cris d’encouragement et de victoire. Il affirme sa résolution ; il veut être libre ou mourir; il encourage les timides, réfute les pusillanimes. Sans ralentir son élan, il repousse ies conseils de modération de Lépide, dissipe les craintes de ceux qui s’inquiètent des sen timents de ce général, rappelle la tyrannie à laquelle on vient d’échapper et signale la tyrannie, plus lourde encore, dont on est menacé. Jamais il ne perd de vue son idée : c’est la guerre seule qui peut sauver la liberté. — 6. Ceux qui préfèrent les Philippiques aux Catïlinaires , observent que Cicéron dans la plupart de ses Philippiques a rompu avec ses anciennes habitudes d’abondance excessive. Cette fois, ses discours ne rappellent plus l’éloquence d'apparât; ce sont des actes et rien que cela. La vigueur, la violence même, ne résultent pas d’un froid calcul. C’est l’épanchement naturel d’une haine poussée au paroxysme et d'une résolution farouche. Dans les Catilinaires , écrites à loisir, on surprend parfois l’auteur : dans les Philippiques on trouve un homme, et cet homme joue sa vie.