‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 17 sur 133 · Joute poétique · texte numérisé non relu

Joute poétique

v (Virgile. Eglogues , III, 28 seqq.)

DA. Veux-tu que, tour à tour, nous mettions à l'épreuve notre talent? Pour moi, j’offre comme enjeu cette genisse (et pour que tu n’hésites pas, j’ajouterai qu’on la trait deux fois par jour 1 et qu’elle nourrit de son lait deux jeunes veaux. Dis maintenant quel sera ton enjeu dans cette lutte? — ME. Je n’oserais proposer une tête de bétail: j’ai encore chez moi un père, j’ai une injuste marâtre, mais puisqu'il te plaît d’engager une folle partie, je déposerai un gage, que toi-même tu considéreras comme plus précieux; ce sont deux coupes de hêtre, sculptées par le merveilleux artiste Alcimédon. Tu n’échapperas pas aujourd’hui à la défaite; je suis prêt à relever ton défi à n’importe quelles conditions 2 . Prenons seulement pour arbitre... tiens, le premier qui se présente, Palémon que voici. — PA. Commencez, puisque nous voilà assis sur l’herbe tendre. Aussi bien, en cette saison, tout pousse dans les champs et sur les arbres, c’est la plus belle époque de l’année. Commence, toi, Damœtas, tu continueras ensuite, Ménalque. — DA. Il faut commencer par Jupiter, ô Muses; tout est plein de sa présence. Il s’intéresse à ce monde; il se soucie de mes chants. — ME. Et moi, je suis aimé de Phébus; ses présents ne me manquent jamais, des lauriers et de l’hyacinthe, dont la pourpre est si douce à l’œil. — DA. Vous qui cueillez des fleurs et les fraises qui poussent près du sol, ô enfants, fuyez loin d’ici, un froid serpent se dissimule dans l’herbe. — ME. Evitez, ô brebis, de trop vous avancer, la rive n’est pas sûre; le bélier maintenant encore fait sécher sa toison 3 . — PA. Il ne m’appartient pas de me faire entre vous l’arbitre d’un si grand débat: toi, Ménalque, tu mérites la genisse, et celui-ci également.

Notes, — • X. Uttéral ; elle vieat 4eux fois vas$ 4

traire. —7 2. J’irai partout où tu me provoqueras. — 3 Entendez qu’il est tombé récemment à l’eau.

Commentaire grammatical. — 1. Il faut suppléer ut dans vis (ut) experiamur (Gr. § 276). Cette ellipse est fréquente avec volo et obligatoire avec nolo , malo. — 2. Il faut entendre: pour que tu ne refuses pas (je te dirai que) elle vient. Cette ellipse est à retenir comme fréquente en latin. — 3. Domi et humi sont des locatifs (Gr. § 194, note). — 4. Multo (majus) à l’ablatif de différence (Gr. § 137). — 6. La conjonction est assez souvent rejetée en latin après un ou plusieurs mots, plus rarement après le verbe comme ici : ins antre libet quo niam tibi. — 6. Les noms grecs en as, génitif ae ont le vocatif en a : Damoeta , Menalca (Gr. § 26, note). — 7. Illi mea carmina curae : double datif (Gr. § 174). — 8. Dans sua semper apud me munera si n t, suus signifie « son propre » : les présents qui lui sont chers (Gr. § 142, 3°). — 9. L’adverbe tiré de suavis est suaviter ; suave est à l’accusatif neutre et correspond pour le sens à. un adverbe (Gr. § 160, note, et 164). — 10. Pour exprimer une défense, on emploie souvent noli, nolite avec l’infinitif (Gr. § 213, 2°) ; mais d’autres verbes de sens analogue sont employés aussi et marquent des nuances variées : mitte, fuge, parce (Gr. § 213, note). — 11. Male creditur est un passif impersonnel (Gr. § 203). — 12. Meum est , il m’appartient de, c v est à moi de, nostrum est , c'est à nous de, etc. Pour le neutre employé en pareil cas, voir la règle turpe est mentiri (Gr. § 104). — Nostrum est ici l’équivalent de meum ; le pluriel est employé par modestie. — 13. Il faut scander munera tau | ri et — suave ru | bens hya — cinthus On remarquera l’hiatus après lauri, où la longue n’est pas élidée et reste longue, et la quantité de suave qui ne compte que pour deux syllabes.

Commentaire littéraire. — 1. Les bergers de Virgile sont moins « vrais » que ceux de son modèle ; « Théocrite campe de vrais rustres, aux franches allures, à la gouaille populaire, au langage grossier et cru (Bertbaut) ». Cependant dans cette troisième églogue, où l’imitation de Théocrite est plus directe, Ménalque et Damoetas ne sont pas loin de ressembler aux pâtres des Idylles . DanB le passage cité ici, ils se provoquent d’une façon peu académique; auparavant, ils s’étaient traités de fripons et s’étaient insultés grossièrement. Mais il faut reconnaître que c’est une exception. D’ordinaire, les bergers de Virgile ont des manières plus polies et par là préparent une évolution qui aboutira aux bergers enrubannés de la pastorale française du xviii 0 siècle. — 2. Théocrite a dans les Idylles des descriptions nettes et précises, parfois largement plantureuses. Virgile se contente de quelques traits qui ne se rapportent à aucun paysage, ni même à aucun pays déterminé : sommes-nous en Grèce, en Italie, en Sicile ? ne sommes-nous pas 'plutôt dans une Arcadie imaginaire ? Ici nous le voyons installer sur l'herbe tendre les

deux concurrents et leur arbitre, mais un tapis de gazon ne fait pas à lui seul un paysage. Les deux vers qui suivent indiquent la saison (et d’ailleurs, est-ce le printemps ? est-ce l’été ?), mais avec des traits généraux, non certes sans agrément, mais sans originalité ni précision. Il faut pourtant excepter de cette critique une description de la première églogue où l’on croit reconnaître le petit domaine du poète sur les bords du Mincio ( Bucol ., I, 47-59). — 8. Le passage cité ne renferme point d’actualités, mais il en a beaucoup dans les Bucoliques et plusieurs dans les autres vers de cette troisième églogue. Pollion, protecteur de Virgile, y est nommé. C’est dans la bouche de Ménalque que se trouve une célèbre épigramme où le doux Virgile traite fort durement deux mauvais poètes : qui Bavium non odit, amet tua carmina, Maevi. Ces actualités donnent de l’intérêt aux Bucoliques, mais contribuent à fausser le genre. Ces allusions deviendront pour les imitateurs un élément indispensable qui rendra conventionnelles toutes les oeuvres postérieures. — 4. Les ouvrages de Virgile ont été tellement lus et relus qu'un grand nombre de ses vers sont devenus des citations courantes. Dans ce seul passage remarquons : ab Jove princi pium, pour dire : à tout seigneur, tout honneur; latet anguis in herba, pour indiquer un danger invisible; non nostrum inter vos tantas componere lites, pour refuser de trancher un différend. — 6. Les vers des Bucoliques paraissaient si harmonieux aux contemporains que, du vivant même de Virgile, on les chantait au théâtre. Notre prononciation du latin, quelque bonne volonté que nous puissions apporter à essayer de reproduire les sons antiques, nous empêchera sans doute toujours de sentir complètement cette qualité. Cependant, certains vers ont un rythme dont le charme ne peut nous échapper. Démarquons les deux vers où nunc est répété quatre fois avec une intention musicale évidente; et cet autre où les consonnes dites « liquides » 1, r, m, n, dominent et produisent un effet si heureux en faisant « couler » doucement le vers : qui legitis flores et humi nascentia fraga . On a observé fort justement d’ailleurs, que l’harmonie d’un beau vers ne tient pas seulement au son des mots : il y a une harmonie plus intérieure qui tient au développement même de la pensée poétique.

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