‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 18 sur 133 · Les boissons glacées · texte numérisé non relu

Les boissons glacées

(Aulu-Gelle, xix, 5.)

Dans la période des grandes chaleurs, Je m 'étais retiré chez un ami riche, dans sa propriété de Tibur 1 . Nous étions là plusieurs amis du même âge,

LIVRÉ DU BIAITRË

qui tlôU 9 intéressions tous à l'éloquence et à la philosophie. Nous avions avec nous un excellent homme appartenant à la secte péripatéticienne et passionné pour Aristote 2 . Comme nous buvions beaucoup de neige fondue, il cherchait à nous en empêcher en nous grondant assez sévèrement. Il nous citait l’opinion autorisée d’illustres médecins et en particulier d’Aristote, le savant encyclopédique. Aristote, selon lui, assurait que la neige fondue favorisait les céréales et les arbres, mais qu’elle était nuisible à ceux qui en buvaient avec excès; qu’elle déposait peu à peu dans leurs entrailles des germes de maladies. Il nous le répétait avec autant de persévérance que de bienveillante sagesse. Mais comme nous ne cessions pas de boire cette neige fondue, il va chercher à la bibliothèque de Tibur, alors assez bien fournie, qui se trouvait dans le temple d’Hercule, un volume d’Aristote et nous le présente en disant: « Croyez-en du moins ce grand savant et cessez de ruiner votre santé. » Nous lûmes en effet dans ce volume que la neige fondue était une boisson très malsaine. La cause indiquée était la suivante : lorsque l’eau durcit sous l’effet du froid, nécessairement une évaporation se produit et une sorte de vapeur légère s’en dégage et s’exhale. Or ce qui s’évapore, c’est ce qu’il y a de plus léger dans l’eau; ce qui reste, c’est le plus pesant, le plus grossier, le plus malsain. Ce qui prouve d’ailleurs qu’une certaine quantité s’échappe et se volatilise, c’est que l’eau gelée occupe moins de place qu’avant la congélation 3 . A partir de ce moment je devins l’ennemi déclaré de la neige. Quant aux autres, ils concluaient avec elle des trêves plus ou moins longues.

Notes. — 1. Dans la propriété de Tibur d’un ami riche.

— 2. Ufiice , singulièrement, extraordinairement (Gr. § 136).

— 3. Elle devient moindre que ce qu’elle avait été.

Commentaire grammatical. — 1. Rus , étant accompagné d’un adjectif, s’emploie avec une préposition (Gr. § 195). Il signifie d’ailleurs ici « une propriété ». — 2. Aetate anni est un ablatif marquant la date (Gr. § 199). — 3. Cum est rejeté après son complément, quand ce complément est un

pronom personnel (Gr. § 96, 3°). — 4. Coercebat , non pas il empêchait, mais il s’efforçait d'empêcher; c’est l’imparfait de tentative (Gr. § 208). — 5. On ne peut dire aqua nivis pour « eau de neige » parce qu’il s’agit de marquer la matière ou la nature d’une chose (Gr. § 115). — 6 Fecundus ar boribus , productif ( = favorable) pour les arbres (Gr. 121); fecundus arborum, fertile en arbres (Gr. § 118, note). — 7, Les supins sont simplements des noms verbaux de la quatrième déclinaison. Il faut néanmoins distinguer le supin potu ( deterrimam potu , très mauvais à boire) de potus , us, action de boire, "qui s’emploie à tous les cas : potu nimio, en boisson excessive ( = si l’on en boit trop). Les grammairiens n’admettent pas que le supin en u puisse être accompagné d’un adverbe ou d’un adjectif. — 8. Visceribus ( inseminare ) est au datif d’après la règle § 170. — 9. Au lieu de scrïptum fuit , on attendrait scriptum est (Gr. § 207). Au lieu de dire : il est écrit dans ce livre, .etc. l’auteur exprime cette nuance : (à ce moment-là quand nous lûmes) ; 1 se trouva écrit; scriptum fuit ne peut, sans incorrection, être synonyme de scriptum est (Riemann, § 139, rem. II). — 10. Hujuscemodi pour hujus-ce modi, de ce genre (Gr. § 40, note). — 11. Quidam souvent accompagné de velut , quasi , affaiblit une expression figurée qui peut paraître trop hardie : comme une sorte de vapeur, quamdam quasi auram. — 12. Aliquan? tum, comme la plupart des adverbes de quantité peut jouer le rôle d’un sujet ou d’un complément à l’accusatif : une bonne quantité (de matière) s’évapore de la neige. — 13. La locution verbale indicium est signifie « montrer » et amène la proposition infinitive : Ce fait que ( quod ) elle diminue de volume après la congélation, prouve ( indicium est ) qu’une bonne quantité, etc.

Commentaire littéraire. ■ — 1. Aulu-Gelle nous apparaît ici comme un homme paisible qui aime à s’entourer d’un cercle d’amis, épris comme lui de rhétorique et de philosophie. Tout l’intéresse, car il entend par philosophie l’étude de toutes les questions qui concernent l’homme ou la nature. Son livre, qui reflète bien la curiosité universelle de son esprit est composé de notes sur les sujets les plus variés. Nous voyons qu’il entoure volontiers ses leçons d’une mise en scène agréable. Elles étaient destinées, en effet, comme il le dit lui-même dans sa préface, à servir de récréations littéraires à ses enfants. — 2. Aulu-Gelle, son ami le péripatéticien et Aristote lui-même, ont raison dans la question d’hygiène : les boissons glacées ne doivent être employées qu’avec précaution. Elles peuvent produire des troubles dans les organes digestifs et même amener, par refroidissement, des congestions. De plus, si la glace n’est pas pure, elle peut intro duire dans le corps des microbes dangereux. En revanche, la question de physique est résolue à contresens. Bien loin de perdre de la matière et de diminuer de volume en se congelant, l’eau se dilate légèrement. L’apparente légèreté de la

ûeige est probablement la cause de cette affirmation erronée. — 3. On aperçoit fort nettement ici les deux défauts de méthode qui ont retardé le développement scientifique et empêché les anciens de faire dans ce domaine des progrès comparables à ceux qu’ils réalisaient dans les arts et les lettres. D’abord ils se fient trop au témoignage de leurs prédécesseurs. Aulu-G-elle ne cherche pas à vérifier lui-même le phénomène, il ne se demande même pas comment Aristote a pu s’y prendre pour le constater. Il se contente de traduire le texte grec et même de le copier à la suite de sa note. Cette citation, accompagnée d’un éloge de l’écrivain cité ( rei omnis humanae peritissimi ) , suffit amplement pour apaiser son besoin de certitude. Il en sera ainsi jusqu’à la fin du Moyenâge. On voit qu'Aristote lui-même, vrai génie scientifique pourtant, n’a pas échappé entièrement à un second défaut, non moins grave que le premier et qui consiste à prendre pour des observations définitives des constatations superficielles. Pour savoir si réellement l’eau perdait queîque chose en se congelant, il eût fallu recourir à des observations minutieuses, à des instruments plus délicats que nos sens, à des expériences répétées. Or, toutes ces conditions essentielles du progrès scientifique étaient, dans l’antiquité, fort négligées. Nous le voyons encore mieux à propos de Lucrèce ou de Pline l'ancien.

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