Le brigand de Sienne
(Le Beau.)
Gynus de Sienne était de haute taille, solidement musclé, actif, entreprenant, endurci à la fatigue; il était né avec des goûts généreux qu'une mauvaise éducation avait tournés vers le mal. Pourtant, jusque dans sa manière d'exercer son métier de brigand, certains indices de son naturel généreux apparaissaient encore clairement. En effet, comme une sorte de brigand épris de munificence, ce qu'il avait ravi aux uns, il le donnait aux autres sans compter. Il ne fouillait pas lui-même les voyageurs; quand il en rencontrait, il les invitait à lui remettre eux-mêmes leur superflu; selon leurs moyens. Bien plus, il aimait les arts, et quand il rencontrait des gens de lettres, dont le pécule est d’ordinaire assez mince, il leur donnait de son argent. Il se résignait difficilement à tuer, cependant
la colère et le ressentiment le poussèrent à un meurtre où il voulut faire éclater son audace 1 . Un magistrat de Sienne avait fait exécuter 2 un oncle de ce brigand, connu lui-même comme brigand. Ce juge fut ensuite appelé à Borne par le Souverain Pontife pour y rendre la justice; Gynus résolut de le tuer. Il ne voulut pas 3 tomber sur lui à l’improviste durant le voyage, jugeant que ce serait de la lâcheté. Mais quand il apprit qu’il était arrivé à Rome, il accourut dans la ville et, pénétrant audacieusement dans la salle où ce juge siégeait sur son tribunal, en pleine séance, il s’élança à travers .les banquettes et le tua. Puis, emportant sa tête coupée, il s’ouvrit un chemin en tenant à la main son épée sanglante et s’échappa sans encombre au milieu des spectateurs, que la stupéfaction immobilisait 4 . Longtemps, il triompha 5 dans sa carrière criminelle, jusqu'au moment où, comme il arrive le plus souvent, son audace si longtemps impunie reçut enfin 6 le châtiment qu’elle méritait.
Notes. — 1. Qu’il voulut rendre célèbre par l’audace. — 2. Supplicio afficere , punir du (dernier) supplice. — 3. Sus tinere, avec l’infinitif : endurer (de faire), prendre sur soi de (faire); avec la négation : se refuser à (faire). — 4. Cons trictis , liés, immobilisés. — 5. Successus évoque l’idée de « succession » mais surtout « d’issue heureuse »; il vaut mieux le traduire ici par t succès ». — 6. Deprehendere , atteindre (à l’improviste).
' Commentaire grammatical. — 1. Statura grandi , compactais membris , ingenio libérait sont des ablatifs descriptifs (Gr.
§ 114). — 2. Aliquot est un pronom-adjectif invariable, signifiant « quelques » (au pluriel). On l’emploie comme non* nulli , ae , fl, qui a le même sens, et de préférence au pluriel de aliquisy qui. est plus rare. — 3. Praedator munificus est, non pas le sujet, mais l’apposition au sujet : cet homme, brigand généreux. — 4 .De indique que l’on prend sur un tout : il donnait (quelque chose pris) sur son propre bien ; en français l’article partitif indique une idée analogue : il donnait de l’argent, de son argent ; on comprend donc que cette expression de suo ait l’air d’un véritable complément d’objet direct et en tienne lieu. — 6. Alienus est construit avec l’ablatif, précédé ou non de ab t comme les adjectifs qui marquent privation ou éloignement (Gr. § 123, exemple 4 et note). — 6. Dans ignaviae esse ratus on a le génitif employé avec $sse pour dira c c’est le propre de » (Gr. $ 112) :
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persuadé qne c’était (le propre) de la lâcheté. — 7. Audite avec l’infinitif signifie « entendre dire, apprendre » (Gr.
§ 224). — 8. Dans pto tribunal i* pro a son sens propre : sur le' devant de : pro suggestu , en se tenant sur la tribune en avant, du haut de la tribune. — 9. Le possessif dans suae poenae renvoie à audaciam en désignant ce mot comme possesseur : cette audace reçut son châtiment; mais en outre, le possessif ajoute ici une nuance : son châtiment propre, son châtiment mérité ; c’est cette nuance qui autorise ici l’emploi de suus en accord avec le sujet (Gr. § 142, 3*).
Commentaire littéraire. — 1. L’auteur a cherché à donner de l’unité au caractère de ce brigand original. Le trait qui résume et explique tous le3 autres est exprimé dans la phrase: ingenio liberali, sed quod perversa educatio in pravum detor serat. De là dérivent les traits particuliers, la libéralité, l’aversion pour la brutalité et pour les meurtres, les égards, tout relatifs d’ailleurs, pour ses victimes, et un certain sentiment de l’honneur. — 2. L’examen de la langue seule, syntaxe et vocabulaire, suffit d’ordinaire pour déceler le latin moderne, surtout s’il s’agit d’un texte qui remonte à une époque où le latin était encore assez couramment écrit. On n’avait pas alors ces scrupules de purisme qu’on prétend s’imposer aujourd’hui. On s’efforcerait actuellement de se Conformer rigoureusement à la syntaxe de Cicéron et de César et de sa limiter autant que possible à leur vocabulaire. Ici, leB mots compactus , viros litteratos , au sens d’hommes de lettres, cbn*~ trictis , donneraient l’éveil à la méfiance. — 3. L’abandon du latin comme langue internationale est dû à diverses causes, mais il a coïncidé, et non par hasard, avec l’ère deB grandes découvertes modernes. Le latin qui ne se composé pas de mots nouveaux aussi aisément que le grec ne pouvait s’adapter, sans devenir entièrement barbare, à l’expression de choses si nouvelles, à moins qu’on ne recourût à des périphrases subtiles. Ce pouvait être, et c’est encore un jeu d’esprit amu-^ sant que de vaincre ces difficultés; on a fait de curieux vers latins sur l’artillerie, la vapeur, l’électricité et même sur les raids de Zeppelins au-dessus de Paris durant la dernière guerre. Mais il était difficile de faire de ce jeu un moyen habituel de communication entre savants. — 4. Si le latin ne peut plus guère aspirer aujourd’hui à redevenir la langue universelle de la science, il reste un instrument de culture intellectuelle oommun à tous les peuples civilisés. Indépendamment des services qu’il peut rendre à chacun au point de vue de la formation de l’esprit, il a l’avantage de donner à tous un fond commun d’idées et de sentiments qui aide certainement les hommes à se comprendre et conduit peu à peu les nations elles-mêmes à s’entendre mieux entre elles.