‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 20 sur 133 · L’extrémité de la Germant · texte numérisé non relu

L’extrémité de la Germant

(Tacite, Germanie , ch. xlvi.'

Je ne sais si je dois considérer les Peucins, les Vénèdes et les Fennes comme des Germains ou comme des Sarmates. Les Peucins pourtant ressemblent fort aux Germains pour la langage, le costume et la manière d’établir leurs demeures 1 : tous d’ailleurs vivent dans la misère et la paresse. Les Vénèdes ont pris beaucoup des habitudes des Sarmates; car ils parcourent en pillards toutes les forêts et les montagnes qui se dressent entre les Peucins et les Fennes. Il est pourtant plus naturel de les considérer comme des Germains, car leurs habitations sont fixes, ils ont des boucliers, ils aiment la marche et la course. C’est tout ,1e contraire 2 des Sarmates qui vivent toujours en char ou à cheval. Les Fennes sont extraordinairement peu civilisés, leur misère est répugnante: point d’armement 3 , point de chevaux, point de foyer. L’herbe leur sert de nourriture; ils s’habillent de peaux, couchent sur la terre nue. Les flèches sont leurs seules ressources, encore sont-elles, faute de fer, simplement armées d’os pointus. La chasse nourrit à la fois aussi bien les femmes que les hommes : en effet, elles les accompagnent partout et réclament leur part de gibier. Les petits enfants n'ont d’autre protection contre les animaux sauvages ou les intempéries qu’un abri fait de branches entrelacées. Devenus jeunes gens, c’est encore là qu’ils reviennent; vieillards, ils n'ont pas d’autre refuge. Mais ils estiment que cela vaut encore mieux que de cultiver péniblement les champs et de se fatiguer à construire des maisons. Tranquilles à l’égard des hommes, tranquilles à l’égard des Dieux, ils sont arrivés à cet état si difficilement accessible à l’homme, qui consiste à n’avoir aucun vœu à formuler. A partir de là, tout ce qu’on raconte paraît peu croyable. Les Helluses et les Oxiones auraient,

dit-on, les traits et la physionomie humaine, mais leurs corps et leurs membres ressembleraient à ceux des animaux. Les informations sur ce point étant insuffisantes, je ne trancherai pas la question 4 .

Notes. — 1. Par leur établissement et leurs maisons. — 2. Diversus a habituellement le sens de « tourné en sens contraire », donc « opposé » et non pas simplement différent. — 3. Il s’agit des armes défensives : cuirasse, casque, boucliers, car ils ont des arcs et des flèches. C’est le sens propre de arma par opposition à tela. — 4. Littéral.: je le laisserai au milieu, c’est-à-dire à la portée de tous, pour en juger comme on voudra.

Commentaire grammatical. — 1. Dubito avec l’infinitif signifie « hésiter à » : dubito f acere, j’hésite à faire; avec l’interrogation indirecte simple - ou double, « se demander si »; avec la négation et quin , « ne pas douter que... ne: non dubito quin venias, je ne doute pas que tu ne viennes. — 2. Sermone t cultu , sede ac domiciliis sont des ablatifs de relation (Gr. § 189). Ils marquent le point de vue. — 3. Dans quae omnia diversa , quae est un relatif de liaison (Gr. § 144) ; il équivaut à haec enim omnia (voir en outre Gr. § 146). — 4. Victui , vestitui , cubili sont au datif de destination ou de but. C’est la construction du double datif (Gr. § 174 : hoc erit tibi dolori ), mais le datif d’intérêt eis est sous-entendu. — 6. Dans inopia ferri ossibus asperant, ino pia est à l’ablatif de cause (Gr. § 186 : lacrimare g audio) ; ossibus est à l’ablatif de moyen (Gr. § 187 : ferire gladio). On remarquera que Tacite, par souci de brièveté, emploie fréquemment l’ablatif, cas dont les emplois sont les plus variés. — 6. Le génitif semble marquer essentiellement une idée de possession. En réalité les rapports qu’il indique sont assez nombreux. Il faut entendre ici fer arum imbriumque suffugium au sens de « refuge contre ». — 7. Agris et domibus sont au datif, selon la règle defuit officio § 170. On insistera sur cet emploi très fréquent du datif. Le sens est celui que donnerait la préposition répétée avec le cas convenable devant le complément : gemere in fsur) agris. — 8. La proposition infinitive du style indirect Hellusios... gerere s’introduit parce que l’idée de dire, de raconter, est suggérée par l’adjectif fabulosus (sentant le conte, la légende), Gr. § 281. — 9. On trouve dans ce passage deux emplois distincts de ut : sans verbe, signifiant « comme » : ut Germant , ut incompertum; ensuite introduisant une complétive et signifiant « à savoir que » (Gr. § 99 bis; 281, II a : non alium suffugium quam ut , rem difficilem ut. — 10. Le verbe sum est souvent laissé de côté en latin, par Tacite surtout : sordes ac torpor (sunt) omnium; Fennis \est ) mira paupertas ; non arma ( sunt eis): victui (est) herba; hoc (est) senum receptncnlum ; arbitrantur hoc (esse) beatius ; cetera (sunt) jam fabulosa ,

VÈÈSÎONS LAÎÎtfEâ

Commentaire littéraire. — 1. La Germanie de Tacitê n’est évidemment pas composée avec le souci d’exactitude minutieuse et pour ainsi dire scientifique que pourrait apporter un moderne dans une telle étude. Mais c’est un des ouvrages les plus sérieux et les plus sûrs que nous ait légués l’antiquité en cette matière. Nous voyons, dans ce passage même, l’auteur nous avouer ses scrupules, ses hésitations sur un problème d’ethnographie qui concerne les populations situées sur ies frontières de* la Germanie et de la Sarmatie. Sans rejeter absolument les contes absurdes but les peuples de l’extrême nord, il ne les signale qu’avec précaution et ne les admet que sous bénéfice d’informations plus sûres. On sait, par ailleurs, qu’il a consulté avec soin les auteurs plus anciens que lui, les Grecs, comme JPolybc, Strabon, aussi bien que ies latins, comme César, Salluste, Tite-Live et Pline l’ancien. Les informations orales ne lui manquaient pas pour .j compléter les renseignements tirés de ses prédécesseurs. Il avait été, semble- t-il, pendant quatre ans propréteur de la Gaule Belgique. A Borne même, il a pu consulter des marchands, qui allaient alors assez facilement jusqu’à la Baltique, des Germains, soldats auxiliaires ou prisonniers, princes retenus comme otages, des légionnaires romains ayant fait campagne en Germanie ou revenus de captivité. Cet ouvrage offre donc toutes les garanties et donne tous Tes renseignements qu’on peut attendre d’un écrivain bien informé et consciencieux. Il n’est pas difficile, par exemple, grâce au passage cité, de reconnaître dans les Pennes les ancêtres des Finnois d’aujourd’hui. — • 2. Tacite ne perd jamais dp vue la morale et la philosophie. A propos de la misère des Fennes, il constate avec une sorte d’amertume que ces peuples sauvages ont atteint du premier coup une perfection dans le détachement des choses d’ici-bas à laquelle un philosophe pourrait à peine aspirer (rem difficillimam ) . Ces réflexions morales ou philosophiques abondent dans la Germanie. Elles sont pour la plupart une critique acerbe du luxe, des raffinements, des vices de la civilisation romaine. On a

même pu se demander si la description des mœurs des Germains n’était pas un simple prétexte pour reprocher à ses compatriotes leur décadence morale en face des rudes vertus du monde barbare. Cependant, ces préoccupations morales, quelque importantes quelles soient, ne sauraient donner à l’œuvre son caractère dominant. Elles s’expliquent aisément par l’esprit romain, esprit positif, qui fait volontiers servir l’histoire et même la géographie à la direction pratique de la vie publique ou privée. — 3. Tacite n’est pas moins peintre que moraliste. Son imagination se complaît ici à nous représenter en traitB brefs, mais évocateurs, la misère d’un peuple dont les flèches sont les seuls richesses (opes) ou même la seule espérance (certains textes donnent spes an lieu de opes ) ; les femmes accompagnant les chasseurs et prenant leur part du gibier ; les pauvres nids de branchage dont se contentent les Fennes. Et les mots sont choisis pour évo

quer la vision : ctnitegantuT, redeunt , receptaculum. Cette attention apportée a-a détail curieux et pittoresque a fait penser que la Germanie n’était peut-être qu’un roman de voyages. Il n’est pas douteux que les Eomains devaient y trouver cette sorte d’intérêt. Mais cet aspect ne doit pas non plus faire oublier son caractère essentiel. Aussi bien, ces traits pittoresques ont leur valeur documentaire. Si l’auteur mentionne ce qu’on dit des Helluses et des Oxiones, qui auraient des faces humaines et des corps d’apimaux, ce n’est pas seulement parce que le pittoresque ou le merveilleux l’attire. Il a raison de ne pas passer ce renseignement singulier sous silence. Nous reconnaissons dans les Helluses et les Oxiones, les peuples de l’extrême nord, qui s’enveloppent entièrement de peaux de bêtes pour se préserver du froid. — 4. Dans le Dialogue des orateurs , Tacite était encore cicéronien. Dans la Germanie , il est si près d’atteindre sa manière définitive, que certains critiques ont N pensé que ce petit livre n’était qu’un fragment détaché des Histoires. Nous remarquons ici le souci d’une concision extrême qui se marque par la brièveté brusque de la phrase, par l’ellipse presque constante du verbe sum. La recherche de 1* « écriture » originale s’affirme dans des tournures hardies : domos figunt, ossibus asperant , ramorum nexus (pour casula ex ramis inter se nexis ), dans le besoin de fuir la banalité en remplaçant le concret par l’abstrait ou réciproquement : idem venatus alit , pour pariter vescuntur. On notera l’anaphore qui caractérise le ton oratoire et même un peu lyrique : hue ... hoc; securi... securi. Certaines expressions concises, toutes chargées de pittoresque et de Bens profond, comme ingemere agriSy illaborare domïbus donnent une idée fort exacte de la « manière » si étrangement originale de Tacite.

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