‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 2 sur 133 · Les Gaulois devant Delphes · texte numérisé non relu

Les Gaulois devant Delphes

(Justin, Livre xxiv, 7-8.)

Brennus avait avec lui soixante-cinq mille fantassins, choisis dans tonte son armée; les Delphiens et leurs alliés comptaient simplement quatre mille soldats 1 . Plein de mépris pour leur petit nombre, Brennus, pour animer les siens, leur montrait ce magnifique butin et affirmait que ces statues, ces chars à quatre cùevaux, qu'on apercevait de loin en grand nombre étaient faits d'or massif. Excités par ces assurances, les Gaulois s'élançaient au combat sans souci du danger. Quant aux Delphiens, comptant plus sur la divinité que sur leurs

E ropres forces, ils résistaient 2 en repoussant du aut de la montagne, soit avec des pierres, soit avec leurs armes, les Gaulois qui tentaient de l'escalader. Soudain, les prêtres de tous les tem- ~ pies et les devins eux-memes, les cheveux épars, ornés de leurs insignes sacrés et de leurs bandelettes s'élancent, tout troublés et hors d'euxmêmes, au premier rang des combattants. Ils s'écrient que le dieu est arrivé, que par le faîte entr 'ouvert 3 , ils l'ont vu descendre brusquement dans le temple; que, tandis qu'ils imploraient tous son secours, un jeune guerrier d'une beauté surhumaine 4 leur est apparu, accompagné de deux vierges armées, sorties des deux temples • voisins consacrés, l’un à Minerve, l'autre à Diane; qu'ils n’ont pas seulement vu de leurs yeux ce miracle, qu'ils ont en outre perçu le sifflement de' l'arc du

dieu et le cliquetis de ses armes. Ils adjuraient les combattants de ne pas hésiter par conséquent, à l’exemple . des dieux, à frapper sur l’ennemi et à s’associer ainsi à la victoire de la divinité. Enflammés par ces exhortations, tous à l’envi s’élancent au combat. Ils s’aperçurent immédiatement eux aussi de l’intervention des dieux, car un tremblement de terre détacha une partie de la montagne qui vint écraser l’armée gauloise. Une tempête qui s’éleva ensuite fit périr les blessés par l’effet de la grêle et du froid. Le chef lui-même, ferennus, ne pouvant supporter la douleur que lui causaient ses blessures, mit fin à sa vie par un coup de poignard.

Notes. — 1. Il y avait seulement quatr e milliers de soldats des Delphiens et de leurs alliés. — 2. Contra , contre (eux). — 3. Par le faîte du sommet (pléonasme). — 4. Au dessus de la mesure humaine.

Commentaire orammatical. — 1. Mille au singulier se construit comme un adjectif invariable : mille milites, cum mille militïbus ; au pluriel c’est un nom variable signifiant « des milliers de » ; il doit être, comme ici, construit avec le génitif. — 2. L’ablatif marque la cause dans quorum contemptu (Gr. § 186) : en raison du mépris qu’il éprouvait pour eux. Quorum est un génitif objectif. — 3. On ne pourrait dire ad acuendum animos ; en pareil cas, le gérondif ne peut être maintenu (Gr. § 235). — 4. Plus ne joue pas le rôle d’adverbe près de reponentes. Comme il arrive souvent aux adverbes de quantité, il est pris comme nom et sort de complément d’objet direct: reponentes plus ( spei ), mettant plus d’espoir dans. — 5. E summo vertice , du haut du sommet, est en effet une locution pléonastique, mais très courante. — 6. Partim , en partie, est un ancien accusatif devenu abverbe (Gr. § 87, note). Comme accusatif, il se rattache à l’emploi signalé dans la règle § 164 : magnam par tem. — 7. Eum se vidisse desilientem constitue grammaticalement une amphibologie, puisque eum pourrait être pris comme sujet, : eû descendant il les avait vus. Mais le latin ne se préoccupe pas de ces amphibologies purement grammaticales quand le contexte empêche le sens d’être douteux. Le français est plus exigeant. — 8. Vidi eum desilientem , je l’ai vu de mes yeux en train de descendre: vidi eum destlire , j*ai constaté qu’il descendait (Gr. § 224). — 9. Dum implorant devrait être une proposition au subjonctif. Mais il arrive par une sorte d’anacoluthe qu’une proposition, dans style indirect est maintenue à l’indicatif (Biemann, Synt ,

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lot. § 280 rem. I). On voit ici l’avantage : dum avec le subjonctif n’aurait plus un sens très clair. Pour l’indicatif présent (Gr. § 324). — 10. Insignis pulchritudinis est un génitif descriptif (Gr. § 114) se rattachant à juvenem. — 11. Proinde, « en conséquence, donc », ne s’emploie correctement qu’avec un verbe à l’impératif ou au subjonctif indiquant un ordre ou un conseil : il faut donc le rattacher à ne cunctarentur et non pas à monebant. . — 12. Moneo se construit aussi avec la proposition infinitive, mais dans un autre sens: avertir que (prop. infin.), avertir de (prop. avec ut ou ne) Gr. § 275. — 13. Dans quxbus vocibus incensi on a un relatif de liaison (his igituf vocibus incensi , Gr. § 144). — 14. Dans cum dolorem ferre non pcsset, le subjonctif est nécessaire parce qu’il y a entre les deux propositions une relations de cause à effet (Gr. § 319 ou même 286).

Commentaire littéraire. — 1. Le temple de Delphes était situé sur un roc du mont Parnasse dans un paysage d’une sévérité impressionnante. Des précipices l’entouraient. Dans les rochers, des échoB curieux frappaient l'imagination. Audessous, une crevasse laissait échapper une vapeur froide qui passait pour provoquer le délire. Le temple était déjà célèbre au temps d’Homère. A partir du VI® siècle, il joue un rôle important dans l’histoire grecque. On vient même des pays barbares pour consulter son oracle. Les richesses du , temple étaient immenses. On attribuait les oracles à Apollon, auquel le temple était consacré. Ils étaient rendus par l’intermédiaire d’une prêtresse, nommée la pythie. Placée sur un siège, qu’un trépied supportait au-dessus de la crevasse, elle était Baisie par une sorte de délire et prononçait des paroles incohérentes que des prêtres recueillaient et mettaient en vers en les interprétant. — 2. Huit à dix siècles avant notre ère, les Celtes étaient déjà établis au centre de l’Europe. Au IV e siècle, ils en étaient la race barbare la plus puissante, répandue depuis l’Espagne dont ils occupaient une partie, jusqu’à l’Elbe. Ils possédaient tout le nord de l’Italie (Gaule cisalpine) et s’étendaient le long du Danube jusqu’à la mer Noire. Ils ne formaient pas d’ailleurs un empire organisé. Leur humeur les poussait à de lointaines expéditions; « avec leurs yeux bleus, leurs moustaches fauves et leurs colliers d’or sur leurs blanches épaules » (Michelet), ils effrayèrent Rome et la Grèce et même l’Orient. Vers 390 avant j.-C. ils prirent et brûlèrent Rome; au siècle suivant, ils envahirent la Grèce et pillèrent Delphes. Le récit de Justin, dans la mesure où il est exact, n’est qu’un épisode de leurs invasions plusieurs fois renouvelées. Ils franchirent le Bosphore et fondèrent en Asie- Mineure un petit empire, la Galatie. « Telle fut la terreur qu’inspira leur nom, dit ici Justin, tel fut le succès constant de leurs armes, que la valeur gauloise paraissait seule capable de soutenir ou de relever les Etats »• — 8. L'ouvrage

de Justin n’est guère qu’une compilation érudite, sans unîtét sans justes proportions, où l’on ne peut trouver qu’une a<*( umuîatmi de faits assez exacts, mais sans couleur locale. sud s philosophie. Cependant, on reconnaît dans certaines scènes moins abrégées et qui viennent peut-être plus directement de Trogue- Pompée, un certain mérite pittoresque et même de l’émotion. J. -P. Charpentier, qui fut professeur d’éloquence latine à la Sorbonne, dit de . ce passage*. « Quelle élévation imposante dans le récit de ia dispersion de l’armée de Brennus devant le temple de Delphes ! » Sans aller jusque-là, il faut reconnaître que ce récit a du mouvement et de l’intérêt. — 4. Le style est surtout à louer. Trogue-Pompée était de l’époque d’Auguste et de Tibère, tout voisin de la tradition classique. Justin semble n’avoir pas trop gâté ses qualités par les défauts du siècle des Antonins. Le goût des pointes, des antithèses et de la déclamation, s’y rencontre, mais sans trop d’excès. Bien des récits, comme celui du siège de Delphes, sont écrits dans une langue précise, claire, d’une élégance assez ferme.

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