A la gloire des lettres
(Cicéron, Pro Arcliia, IX-X.)
Notre poète Ennius fut l’ami du premier Africain. On pense 1 même que c’est son portrait en marbre qui figure dans le tombeau des Scipions. Combien d’historiographes Alexandre le Grand n’avait-il pas, diil-on, en sa compagnie? Et néanmoins, devant le tombeau d’Achille sur le promontoire de Sigée, il s’écria: « Heureux jeune homme, qui as trouvé un Homère pour célébrer ton courage. » Il avait raison: sans V Iliade, le même tombeau où l’on avait renfermé son corps aurait ense-
veli également son nom. Eh quoi! Notre compatriote Pompée, appelé lui aussi le Grand, n’a-t-il pas donné le droit de cité 2 à Théophane qui avait écrit le récit de ses exploits? Nous avons vu nousmêmes Sylla, en pleine assemblée, recevoir des mains d’un mauvais poète, simple homme du peuple, un placet 3 et, constatant qu’il s’y trouvait une petite pièce de‘ vers en son honneur, lui faire donner une récompense, à condition qu’il ne ferait plus de vers. S’il a pensé que la bonne volonté d’un mauvais poète méritait quelque récompense, n’aurait-il pas cherché à s’attacher un homme plein de talent, de mérite littéraire, de facilité, comme Archias? Il faut bien l’avouer en effet: nous sommes tous épris de renommée et plus on a de valeur, plus on est attiré par la gloire. Les fameux philosophes eux-mêmes ont soin de mettre leurs noms en tête des livres qu’ils composent sur le mépris de la gloire. Decimus Brutus lui-même, grand citoyen et grand général, fit graver sur le frontispice des temples et des monuments qu’il a construits des vers d’Accius, son ami intime. Bien plus, Fulvius, qui guerroya contre les Etoliens en se faisant accompagner d’Ennius, n’hésita pas à consacrer aux Muses un butin dont il était redevable à Mars. Par conséquent, dans une ville 4 où les généraux, pour ainsi dire encore en armes, ont honoré le nom des poètes et les temples des Muses, des juges revêtus de la toge pacifique ne doivent pas se désintéresser du culte des Muses ûi de la sécurité des poètes.
Notes. — 1. Il est pensé avoir été placé en marbre. — 2. Civitate douar e, gratifier du droit de cité (de la qualité de citoyen). — 3. Libellas , un petit livre, un mémoire, un placet. — 4. In qua urbe f -tn ea urbe in qua.
Commentaire grammatical. — 1 . Africanus superior, pour opposer le premier Scipion l’Africain au second (Gr. § 133). Pour l’adjectif joint à un nom propre, Cf. Gr. § 116, note 1. — 2. Ex introduit le complément de matière (Gr. § 115). Cette tournure est souvent remplacée par l’adjectif ex mar more ou marmoreus , a , um. — 3. Putatur, dicitur, construction personnelle au lieu du passif impersonnel (Gr. § 260 et note). — 4. La préposition est employée régulièrement dana in Sigeo , parce qu’il s’agit du nom d’un promontoire et non
pas d’un nom propre de ville. — 5. Le subjonctif dans qui
inveneris , parce que la proposition relative marque la cause: puisque tu as trouvé (Gr. § 329, .1°), — 6. Nisi extitisset, obruisset , comme potuissem si voluissem (Gr. § 309). — 7. Quod epigramma jecisset, parce qu’il avait fait une petite pièce de vers. — 8. Le subjonctif parce que le motif fait partie de la pensée de Sylla (Gr. § 285). — 9. La proposition complétive (et non finale) ne quid postea faceret dépend de ea conditione : à cette condition, (à savoir) qu’il ne fît pas (Gr. § 281 et 282). Quid pour aliquid (Gr. § 151). — 1 10. Qui duxerit , au subjonctif en raison de l’idée de cause (Gr. § 329/ 1°) : lui qui a pensé (puisqu’il a pensé). Ducere a souvent ce sens. — 11. Optimus quisque , tous les meilleurs (Gr. § 136, exemple 5); jointe à un autre superlatif, cette locution prend le sens de « plus... plus » (Gr. § 333, exemple 4). — 12. De contemnenda gloria : au sujet du fait de mépriser ( = au sujet du mépris de) la gloire ; ne pas dire malgré la tentation toute naturelle ici : au sujet de la gloire devant être méprisée (Gr. § 241). — 13. Ille est employé plusieurs fois ici avec le sens emphatique qu’il a souvent (Gr. § 40, 2’) : magnus ille Alexander; illi philosophi , ces philosophes dont on parle tant. Au contraire dans noster hic Magnus , hic renforce noster : celui-ci qui est de chez nous et de notre temps. Pompée était surnommé le Grand. — 14. Jam vero , au début d’une phrase, pour ajouter une preuve nouvelle et xenchérir; « bien plus » ; on dit aussi quin etiam.. — 15. Ennw comité, comme Cicerone consule (Gr. § 230). — 16. Abhorrere , se détourner de, est construit comme les verbes qui marquent l’éloignement, la séparation (Gr. § 176).
Commentaire littéraire. — 1. Achille , héros grec qui prit
f >art à la guerre de Troie. L'Iliade d’Homère a pour sujet a colère qui le fit pendant quelque temps renoncer à prendre part au siège. On montrait son tombeau sur le promontoire de Sigée en Troade. Alexandre , fils de Philippe, roi de Macédoine, vainqueur des Perses et conquérant ae l’Asie. Scipion , le premier Africain (pour le distinguer de Scipion Emilien, le second Africain) ; le premier fut vainqueur d’Hannibal à Zama et imposa à Carthage un traité fort dur qui mit fin à la seconde guerre punique. Fulvius Nobiiior fut consul en 189; il protégeait le poète Ennius. Decimus Brutus t consul en 138, combattit en Espagne et fit voir pour la première fois aux soldats romains le soleil se couchant dans l’Atlantique. Sylla, fameux dictateur romain, rival de Marius, rendu célèbre par ses proscriptions sanglantes. Magnus est le surnom que Sylla avait donné à Pompée, général romain, qui fut depuiè l’adversaire de César. Il succomba à Pharsale et fut tué en Egypte. Quant aux écrivains cités ici, Homère est le célèbre poète grec auquel on attribue l'Iliade et l 'Odyssée; Ennius, un des premiers poètes latins (239-169), auteur de tragédies et surtout d’une épopée, les Annales ; Accius (170-84) est un auteur de tragédies aujour-
d’hui perdues, mais fort estimées des anciens; Thêophane est historien grec qui s’attacha à Syfla et à Pompée. — 2. Oe passage du Pro Archia nous rappelle qu’à Eome, du tèmps dé Cicéron, les lettres ont encore besoin d’ttre défendues. Le vieil esprit de résistance à la culture grecque, symbolisé par Caton l’Ancien, n’a pas complètement disparu. Beaucoup de contemporains de Cicéron considèrent encore la culture littéraire comme une chose superflue et même dangereuse. — 8. Les arguments invoqués en faveur des lettres dans le Pro Archia et spécialement dans ce passage ne sont pas ceux que nous jugerions les plus élevés et les plus probants; mais ils sont fort bien choisis pour faire impression sur les Romains au tempérament utilitaire, orgueilleux et traditionnaliste. Il faut leur montrer que de grands personnages, des hommes de guerre surtout ont estimé les écrivains et que la poésie est le plus sûr moyen d’immortaliser son nom. — 2. A oe point de vue de l’amour de la gloire, Cicéron* est extrêmement Romain. Il avoue ingénûment son désir d’immortalité. C’est le trait essentiel de son caractère. La vanité de ce grand homme peut paraître excessive; mais pour la trouver excusable, il suffit de comparer ce noble désir d’une gloire sans tache à l’orgueil positif et à l’ambition cupide d*un César ou d’un Pompée.