Lucius métamorphosé en âne (2 e Partie
Les brigands s'attaquent alors avec des haches à un magasin pourtant barricadé et verrouillé assez solidement et finissent par en forcer l'entrée. Ils fouillent partout et emportent tout ce qu’il contenait de précieux. Ils me font sortir de l’écurie avec l’autre âne et le cheval et nous mettent sur le dos tous les lourds paquets qu’ils peuvent y entasser. Sous la menace des bâtons, ils nous chassent hors de la maison dévalisée. Après avoir laissé un de leurs compagnons pour faire le guet, ils nous mènent au galop sous une grêle de coups dans des montagnes désertes. Le poids de si lourdes charges, la montée rapide, la longueur du trajet eurent bientôt fait de moi un être plus mort que vif. Enfin, quand il fit complètement jour, nous traversâmes une bourgade assez peuplée où une foire avait attiré du monde 1 . J’essayai alors d’invoquer le nom auguste de l’empereur. Je pus bien dire: « O! » d’une voix nette et puissante 2 , mais il me fut impossible d’achever le nom de César. Les brigands, à qui ce bruit discordant avait déplu 3 , frappèrent de tous
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côtés ma misérable peau, aui point qu'elle n'était même plus bonne pour faire des cribles. Mais enfin le grand Jupiter m’offrit inopinément un moyen de salut. Comme nous passions le long de plusieurs fermes et d’habitations importantes, j’aperçus un assez joli jardin où se trouvaient des roses humides encore de la rosée matinale. Avec cette vivacité joyeuse que donne l’espoir de se tirer d’affaire, je m’en approchai. J’allais les toucher des lèvres, quand une idée plus raisonnable se fit jour en moi. Abandonner ma forme d’âne pour reparaître en Lucius, c’était évidemment m’exposer à périr entre les mains des brigands, soit qu’ils me supposassent magicien, soit par crainte d’une dénonciation possible 4 . Aussi je m’abstins de toucher à ces roses, à vrai dire, bien malgré moi. Prenant donc mon mal en patience, je me contentai, à la façon d’un âne, de ronger mon frein.
Notes. — 1. Populeux et plein de monde ( celeber ) à cause du marché. — 2. Je criai à la vérité un « O 1 » (o Caesar) distinct et puissant. — 3. Ayant méprisé' mon cri. — 4. Par le grief d’une dénonciation future.
Commentaire grammatical. — 1. Horreum sert & la fois de complément à aggressi et à diffindunt; les mots nos duos asinos servent de complément à la fois à onerant et à exi gunt; nos est complément aussi bien de tundentes que de ducunt . — 2. Le relatif dans quo passim recluso est un relatif de liaison : et eo recluso (ablatif absolu) G-r. § 144. — 3. Le comparatif dans gravioribus sarcinis indique qu’on distingue deux catégories (Gr. § 133) de fardeaux. Ceux qui sont plus lourds et ceux qui sont plus légers. — - 4. Au lieu de unus de sociis on pourrait dire unus e sociis ou inter socios ; plus rarement unus sociorum. — 5. Le neutre pluriel suivi d’un génitif partitif est très employé après l’époque classique : avia montium, les parties impraticables des montagnes ; le sens n’est pas très différent de avios montes. — 6. , Dans nihil a mortuo differebam , nihil est à l’accusatif et joue le rôle d’un adverbe : en rien, aucunement (Gr. § 164). — 7. Il vaut mieux expliquer luce clarissima comme un ablatif de circonstance (Gr. § 188) ; l’ablatif absolu sans participe paraît restreint à des expressions déterminées (Gr.
§ 230). La distinction est d’ailleurs parfois fort difficile et les grammairiens ne sont pas d’accord. D’ailleurs à partir de Tite-Live l’emploi de l’ablatif absolu sans participe se développe beaucoup ; ce qui rend la question encore plus délicate. — 8. Reliquus en accord avec un nom signifie « le
reste de ». Cet emploi est à rattacher à la règle Intitui media hieme profectus est (Gt. § 1X7, note 2). — - 9. Les écrivains de l’époque impériale emploient parfois neque ou nec au sens de ne...quidem : ne cribris quidem. — 10. Longe avec le comparatif ou le superlatif a le sens de multo (Gr. § 136): de beaucoup plus salutaire, longe salubrins. ««- 11. în *vec l’accusatif indique le passage d’un lieu ou d’un état à un autre : si prodirern in Lucium , si je me présentais en ( prenant la forma de) Lucius. — . 12. Temperare signifiant « s’abstenir de » rentre dans la catégorie des verbes qui marquent séparation ou éloignement (Gr. § 176).
13. Dans in asini faeiem t in marque la direction figurée : dans le sens de la ressemblance, à la ressemblance; on dit de même in modum , in morem , à la manière de.
Commentaire littéraire. — 1. On n’oserait plus guère aujourd’hui écrire pour les grandes personnes un roman qui reposerait sur une donnée aussi bizarre que la métamorphose de Lucius en âne. Cependant le livre d’Apulée, avec ses aventures licencieuses et ses descriptions fort libres, n’est certes par écrit pour la jeunesse. Il faut se rappeler que la civilisation romaine du II e siècle après J.-C., en Afrique surtout, est très imprégnée de superstitions orientales. L’esprit religieux, qui renaît puissamment, s’égare souvent dans des croyances absurdes et des cultes étranges avant de trouver eon refuge dans le christianisme. La loi romaine défend la magie, mais tout le monde y croit et s’en préoccupe. Apu. lée lui-même a dû, dans son Apologie ou Discours sur la magie , se défendre d’être adonné à ces sortes de pratiques. Cela n’empêcha pas l’imagination populaire de faire de lui un magicien et Saint Augustin nous dit que certains païens en avaient fait, après sa mort, une sorte de thaumaturge. -— 2. Mais cette donnée invraisemblable une fois acceptée, on voit le roman évoluer au milieu d’aventures empruntées à la vie de tous les jours. Le roman a beau être d’origine grec* que (il est imité du Lucius de Lucien ou provient d’une source commune) et se dérouler en différents pays, il nous montre la vie qu’on pouvait mener en Afrique, à Carthage par exemple, au deuxième siècle après J.-C. Nous voyons le marché au poisson, les magistrats réprimant la hausse illicite des denrées; nous entendons les plaisanteries d’un crieur public; nous vovons la dévotion des palefreniers pour la déesse Epone, dont la niche est accrochée au pilier central de l’écurie; nous assistons à une attaque nocturne de brigands. Ce réalisme, déplaisant par certains côtés, a cependant pour nous l’intérêt et la valeur d’une reconstitution archéologique de la vie familière de cette époque. — 3. Apulée est ou veut être un esprit universel. C’est un rhéteur qui déclame en grec et en latin. Il a des prétentions à la philosophie, à la science; il se défend du reproche de magie, mais il donne à entendre qu’il sait des choses mystérieuses ; mais là oh il est le plus lui-même, il montre un esprit aimable et enjoué. Il y a de
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la bonhomie dans ce réoit de Lucius. Le héros raconte lui-
même ses aventures avec une pointe d’ironie. Il nous fait part de ses espoirs pour nous amuser dé sa déconvenue. On comprend que ce ton enjoué ait plu à La Fontaine, qui a beaucoup lu ce roman et lui a emprunté l’histoire de Psyché. — 4. Le style est malheureusement maniéré jusqu’à la bizarrerie, c II y avait alors, dit P.*L. Courier, un grand nombre d’écrivains dont l’étude principale était de créer dès expressions, de tourmenter la langue, de tenailler les mots, si l’on peut ainsi dire* pour en étendre le Séâs à des acceptions dont personne ne se fût avisé >. Dans ce texte destiné aux élèves nous avons dû supprimer quelques expressions difficiles et compliquées, par exemple làbiis (undantibus) af fecto , qu’on traduit « avec les lèvres humides (avec l’eau à la bouche), i Sans que cette traduction sort bien certaine. Mais on n’est pas embarrassé pour trouver encore dans ce morceau des détails qui peuvent étonner un lecteur des classiques : prolixüs pour longus, veçtor pour equus, proximare pour apptopinquare , düxilio rosario, praesidium pour temedium t conctamare latrones , sol ottitiüs. Toute recherchée qu’est cette langue, elle ne rejette aucun terme populaire ou même barbare; on y trouve aussi des incorrections graves. La langue d’Apulée, comme son esprit lui-même, a toute la variété et les disparates d’un bazar africain.