‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 24 sur 133 · Un beau parti · texte numérisé non relu

Un beau parti

(Pline le Jeune, Lettres , I, 14.)

Tu me pries de trouver un mari pour ta nièce. Il aurait été nécessaire de le chercher avec de longues précaütions, s’il n’y en avait un tout trouve et comme fait exprès: c’est Minucius Acilianus. Il est de Brescia, de 1 ce coin d’Italie, qui est le nôtre et qui possède encore aujourd’hui et garde soigneusement beaucoup d’anciennes habitudes de moralité, de frugalité et même de simplicité rustique. Il a pour père Minucius Macrinus, qui occupe le premier rang dans l’ordre équestre et qui pourrait être placé plus haut encore s’il l’avait voulu, car l’empereur Vespasien désirait le mettre au Sénat avec le rang d’ancien préteur; mais il a maintenu avec beaucoup de fermeté sa préférence pour une situation honorable et tranquille. Sa grand’mère du côté maternel est Serrans, du muuicipe de Padoue. Tu

connais la sévérité des mœurs de ce pays, or Serrana est un modèle, même pour les habitants de Padoue. En résumé, tu ne trouveras rien dans cette famille que tu n’approuves comme tu l’approuverais dans la tienne propre. Quant à Acilianus luimême, c’est un homme doué d’une grande énergie et très actif, ce qui n’exclut nullement 2 une extrême modestie. Il a rempli très honorablement les charges successives de questeur, de tribun, de prête ur Ses traits n’ont rien de vulgaire, son teint se coloJfe 3 d’un afflux de sang généreux; il y a, dans l’ensemble de son physique, de la distinction, de la beauté 4 et comme une dignité toute sénatoriale. J’estime que ces avantages ne sont nullement négligeables. Dois-je ajouter que son père est fort riche? En pensant à votre famille, je suis tenté de ne pas parler de fortune; si je considère les mœurs publiques et même les lois de l’Etat, je crois qu’il ne faut pas laisser de côté même ce point-là. Tu serais peut-être tenté de penser que je me suis laissé aveugler par mon affection et que j’ai embelli la réalité : mais je te garantis sur mon honneur que tu trouveras tout, dans ce parti, plus avantageux encore que je ne te le montre ici.

Notes. — 1. Ex (Brescia) qui fait partie de. — 2. In, dans, marque souvent l’accompagnement : avec; mais cette préposition indique que cette qualité enveloppe les autres et ne s’en sépare pas. — 3. Suffundo , couvrir, colorer. — 4. Ingenua pulchritudo, une beauté digne d’un homme de naissance libre : distinction et beauté. — 5. Indulgere (dat.), se laisser aller, s’abandonner (à un sentiment, à un goût). — 6. Tollere, élever, exagérer; res, la réalité.

Commentaire grammatical. — 1. Il aurait dû être cherché, il aurait fallu le chercher. C’est une conjugaison périphrastique (Gr. § 68, 4). • — 2. Allego ou adlego , is, egt, ectum, ere ; allicio, is, lexi , lectum , licere. — 3. L’attribut est d’ordinaire précédé en français de « pour, comme, en qualité de »; ces mots ne s’expriment pas en latin (Gr. § 101, note. 4). — 4. Nosti est une forme syncopée (Gr. § 63) pour novistt , de novi, parfait de nosco. Mais ce verbe a au parfait le sens du présent (Gr. § 85, note). — 5. Il faut distinguer soigneusement chez les classiques etiam , même, de quoque , aussi. Mais les écrivains de l’empire, moins par confusion que par raffinement voulu emploient souvent que-

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que au sens de etiam. — 6. Dans l’interrogation directe on aurait le subjonctif délibératif : adjiciam, faut-il que j’ajoute? C’est le cas spécial signalé au § 251, 1°, de la Grammaire; voir aussi § 214. — 7. Quam ne s’emploie pas, au sens de « que », seulement après les comparatifs proprement dits, mais aussi après bien des mots impliquant comparaison, soit des verbes (malle, praesiare ), soit des adverbes (ante, post, supra , ultra, praeter, pridie, etc.). — 8. Tollo emprunte à suffero ses temps primitifs : sustuli , sublatum ; spondeo a un parfait à redoublement (Gr. § 79, 1*, b) : spondeo , es, spopondi , sponsum, ere. De sponsus , promis, fiancé, vient le mot époux, — 9. La périphrase futurum (esse) ut ou fore ut peut remplacer l’infinitif futur. Elle est surtout employée quand le verbe qu’on veut mettre à ce temps n’a pas de supin pour le former; ce n’est pas le cas ici : spondeo te inventurum.

Commentaire littéraire. — 1. Les principales magistratures qui forment le cursus honorum (carrière ou mieux filière des honneurs) et qu’on devait exercer successivement sont la questure, l’édilité curule, la préture, le consulat. Sous la république, l’âge auquel on pouvait poser sa candidature, les années qui devaient séparer ces diverses fonctions, étaient rigoureusement fixées. Mais la volonté des empereurs avait modifié ces règlements ou affaibli leur autorité. — 2. Dans les premiers temps de la république romaine, il fallait être noble (patricien) pour devenir sénateur. Plus tard, cette dignité fut accordée à des plébéiens qui avaient obtenu une magistrature curule. Une fortune déterminée était exigée, comme d’ailleurs pour appartenir à l’ordre équestre (cum leges civitatis intueor ). Sous l’empire, la faveur de Pempereur suffit, c’est Vallectio, dont il est question dans ce passage. — 3. Il y avait à Rome deux sortes de mariages : le mariage civil (per coemptionem) et le mariage religieux (per confarreationem) qui créaient une situation toute différente entre les époux. Le mariage religieux créait les liens les plus étroits et les plus solennels. Il était célébré par un sacrifice en présence du grand pontife. Aux fiançailles le consentement de la jeune fille était demandé avec la formule spondesne, promettezvous ? Elle répondait spondeo, c’est-à-dire « oui » (Gr. § 93). Le jour de son entrée dans sa nouvelle demeure, après avoir franchi le seuil portée par son nouvel époux, la mariée s’adressait à lui en prononçant la vieille formule : ubi tu Gains, ego Gala, pour indiquer que tout était désormais commun entre eux. On pouvait divorcer à Rome, très facilement sous le régime du mariage civil, mais dans le cas du mariage religieux, les époux ne pouvaient se séparer qu’après des cérémonies d’un caractère lugubre, présidées par le grand pontife. — 4. Les arguments que Pline fait valoir ici pour faire agréer son candidat pourraient être approuvées encore aujourd’hui* par le. père, le plus soucieux de l’avenir de sa fille. Aucune considération n’est laissée de côté : la famille est

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considérée dans sa valeur morale et sa situation sociale, lé jeune homme est jugé au physique et au moral, son curriculum vitae est indiqué. Et l’on notera, dans l’éloge des sévères vertus familiales, dans l’estime très modérée des biens matériels, un souci indéniable de moralité qui peut étonner, chez des hommes qui ont dû être atteints profondément par les vices de la décadence romaine. C’est que la fin du premier siècle marque un renouveau d’honnêteté. Les raisons principales de cette amélioration sont l’influence du christianisme naissant, l’exemple de bons empereurs, comme Vespasien et Titus, surtout Nerva et Trajan, la prépondérance du stoïcisme en philosophie. La lettre de Pline nous permet précisément d’entrevoir une autre cause importante de ce renouveau : l’influence des provinces sur la capitale. Pline est de Côme, son ami est de Brescia, ils sont donc tous deux de la Gaude Cisalpine. La grand ’mère d’Acilianus en vient aussi. « Le personnel de la haute société romaine s’est renouvelé, dit M. Pichon en parlant de cette fin du 1 er siècle (Littér. lat., p. 657) : aux descendants des anciennes familles, déséquilibrés par l’orgueil et abâtardis par le luxe, ont succédé des hommes nouveaux, venus de la campagne ou de la province, et ces chevaliers, ces sénateurs de Gaule, d’Espagne ou d’Afrique ont infusé & l’aristoeratie romaine un sang plus pur ».

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