Les filles de Njobé
(Ovide, Métamorphoses , VI, 288-312.)
Vêtues de deuil et les cheveux épars, les sœurs étaient debout autour des lits funèbres de leurs frères, L’une d’elles veut retirer le trait enfoncé dans ses entrailles et tombe mourante, le visage posé sur le corps de son frère. Une autre essayait de consoler leur malheureuse mère: elle perd tout à coup la voix; elle s’affaisse 1 sous les coups d’une main invisible. Celle-ci tombe mourante en cherchant vainement à fuir; celle-là expire sur le corps de sa sœur; l’une se cache; l’autre paraît toute tremblante. Six déjà étaient mortes, frappées de diverses blessures; une derrière restait. Sa mère lui fait un rempart de son corps, l’enveloppe de ses vêtements: « Laisse m’en une; c’est la plus petite; de tant de filles, s’écrie-t-elle, je ne te demande -que la plus jeune et celle-là seulement. » Tandis qu’elle
prie, celle-là même pour laquelle elle prie expire. Privée de ses fils, de ses filles et de son époux, Niobé tombe assise au milieu de leurs cadavres. Son corps se raidit, immobilisé par tant de malheurs. Le vent n’agite plus ses cheveux, le sang ne colore plus son visage, ses yeux demeurent fixes dans son visage qui .respire la douleur. Son extérieur ne donne plus signe de vie. Au dedans même, sa langue se glace contre son palais durci; le mouvement s’arrête dans ses veines. Son cou n'est plus flexible, ses bras ne peuvent faire aucun geste, ni ses pieds avancer; ses entrailles mêmes sont pétrifiées 2 . Elle pleure pourtant. Un violent tourbillon l’enveloppe et l’emporte dans sa patrie. Là, placée sur le sommet d’une montagne, elle se fond en eau et des larmes coulent 3 encore aujourd'hui le long de ce marbre.
Notes. — 1. Duplicari , être plié en deux, s’affaisser. — 2. De la pierre se trouve aussi à l'intérieur de ses entrailles* — 8. Manare , laisser couler.
Commentaire grammatical. — 1. Trahens doit s entendre : essayant de tirer. Le présent marque assez fréquemment tin simple effort, comme ^imparfait (Gr. § 208). — 2. Tela est un pluriel poétique et doit se traduire par le singulier; il s’agit d’une seule flèche. — 3. Le datif, avec les verbes composés de in, ad, etc ., a souvent le sens que donnerait la préposition contenue dans le verbe si elle était exprimée devant ce complément : orè pûiito in fratre; moritur in so rore. — 4. Vider es en pareil cas a le sens d’un plus-queparfait du subjonctif : tu aurais vu = on pouvait voir (Gr. § 148, note et 217, note). — 5. L’antécédent sous-entendu est un pronom, bu jet de occidit : ( sa ) pro qua (Gr. § 145). — 6. L’ablatif malis marque la cause : à cause de, par l’effet de ses malheurs (Gr. § 186) . — 7. L’ablatif seul 6ans préposition, peut marquer, en poésie ou dans certaines expressions en prose, le lieu à la question ubt : cacumine = in cacumine . (Gr. § 192, note).
Commentaire littéraire. — 1. L’aventure de Niobé es! l’une des plus célèbres de la Mythologie ancienne. Elle symbolise d’une façon extrêmement dramatique l’orgueil féminin, l’orgueil maternel en particulier, son châtiment et la douleur d’une mère à la mort de ses enfants. Cette légende a inspiré souvent les poètes et les artistes. Homère y consacre quelques vers, Eschyle, Sophocle, peut-être Euripide l’avaient mise au théâtre dans des tragédies aujourd’hui perdues. H nous reste un chef-d’œuvre de la sculpture ancienne, conservé
au Musée des Offices à Florence, qui représente Niobé protégeant sa dernière fille. Il est digne du ciseau de Scopas ou de Praxitèle, auxquels on l’a attribué. — 2. Ovide n’était pas doué d’une sensibilité assez profonde pour tirer de ce sujet toute l’émotion qu’il comporte. S’il est vrai qu’il ait voulu, dans les Métamorphoses comme dans les Fastes , faire oublier la légèreté licencieuse de ses premières œuvres, il a très incomplètement réussi. Il a trop conscience d’écrire pour une société raffinée et élégante, mais dont les sentiments sont sans profondeur. Il reste incurablement léger et superficiel. Cependant, le sublime tragique de cette légende a eu en partie raison de sa frivolité. Il n’a pas trop déparé cette scène par l’étalage de sa rhétorique et de son esprit précieux. « Ici, par un mérite trop rare chez Ovide, la sobriété et la simplicité de la description laissent le lecteur tout entier à l’émotion de la catastrophe (Lechatellier) » Il est loin d’ailleurs, même ici, d’être comparable à Virgile à qui toutes les douleurs humaines arrachent des accents si pathétiques. — 3. En revanche la variété de ses ressources' et la souplesse de son talent est extraordinaire. Cette variété se constate aisément dans l’arrangement des circonstances qui accompagnent la mort de chaque fille de Niobé. La monotonie, dans cette énumération des victimes de la colère de Latone, était presque inévitable. Les sept « Niobi'des » tombent successivement, mais chacune dans une attitude ou dans des circonstances différentes, depuis la première, inclinée sur le frère qu’elle pleure, jusqu’à la septième, entourés des bras de sa 'mère. Le récit de la métamorphose elle même révèle la souplesse du talent du poète. Il passe fort adroitement des effets moraux de Ja douleur à la transformation physique de Niobé en rocher. Après ses crises d’orgueil et de révolte, Niobé, enfin brisée par la douleur, ne peut rester debout : elle s’assied. Elle est dans un tel état de prostration qu’elle ne fait plus aucun mouvement. L’intensité de sa souffrance morale lui donne déjà la couleur et l’immobilité du rocher de marbre qui va symboliser éternellement sa douleur. Seules, les larmes continuent à couler, intarissables. C’est dans ces passages où l’invraisemblance des vieilles légendes risque de choquer des intelligences raffinées que triomphe l’adresse du poète : « Parfois la transformation est indiquée d’un seul trait; plus souvent le lecteur la voit, pour ainsi dire, s’opérer sous ses yeux ; et son imagination croirait presque à la réalité du prodige décrit avec tant de vraisemblance et tant d’art dans la gradation des nuances, si un trait sceptique ne venait parfois l’avertir que l’imagination même au poète n’est pas profondément saisie (Lechatellier) ».