La prédiction du rameur
(Cicéron, De divinatione, I, 32; II, 65.)
Quintus. — Tu m'as raconté toi-même un fait du même genre, nullement imaginaire, mais bien avéré. Caius Coponius, disais-tu, était venu de Dyrraehium pour te voir, à l’époque où, faisant les fonctions de préteur, il commandait la flotte de Rhodes. Il te dit qu’un rameur, appartenant à une quinquérème rhodienne, dans un accès d’inspiration prophétique, avait annoncé « qu’avant trente jours la Grèce baignerait dans le sang, que la ville de Dyrrachium serait pillée, qu’on s’embarquerait à la hâte, que dans cette fuite on verrait avec douleur l’incendie qu’on laisserait derrière soi, mais que la flotte rhodienne retournerait bientôt dans les ports de sa patrie 1 . » Tu me disais que tu avais été quelque peu troublé par cette nouvelle et que deux hommes instruits, qui se trouvaient alors avec toi, Marcus Varron et Marcus Caton, en avaient conçu la crainte la plus vive. Quelques jours après, en effet, me disais-tii, Labienus, échappé du champ de bataille de Pharsale, arriva et vous annonça la destruction de l’armée ; après quoi, le reste de la prédiction se réalisa rapidement: le blé qu’on avait pillé dans les magasins et répandu par terre jonchait les rues; tout effrayés, vous vous embarquâtes et la nuit, en regardant du côté de la ville, vous voyiez flamber les navires de transport auxquels les soldats avaient mis le feu parce qu’ils ne voulaient pas suivre. Finalement, abandonnés par la flotte rhodienne, vous reconnûtes la vérité de la prédiction 2 . N’est-il pas vrai que ce rameur avait annoncé ce qui arriva en effet? — Marcus. Oui, et même il avait annoncé précisément les événements que nous redoutions tous à cette époque. Nous apprenions en effet que les armées étaient en présence en Thessaliej il nous semblait que celle de César était plus hardie, et plus forte, parce qu’elle était composée de vieilles troupes. Quant à l’issu^ du combat, nous
l'appréhendions tous ; mais, comme il convient à des caractères énergiques 3 , sans trop le laisser voir. Quant à ce Grec, est-il étonnant que la peur lui ait ôté son calme 4 ? Sous l'influence de ce trouble, les malheurs que son bon sens lui faisait redouter 5 , il les annonçait comme certains dans l'égarement de sa raison.
Notes. — 1. Un retour proche et un voyage (pour aller) chez soi. — 2. Vous avez compris que le devin avait été véridique. — 3. Mais ainsi que (comme) il était convenable pour des hommes fermes, pas ouvertement. — 4. Quoi d’étonnant s’il s’est écarté de la fermeté. — 5. Les choses qu’il craignait lorsqu’il était dans son bon sens.
Commentaire grammatical. — 1. A te (ou ex te) audivi (Gr. § 177): accepi litteras a pâtre meo. — 2. Venisse , dixisse et tout le récit à l’infinitif sont introduits par l’idée de dire contenue dans les mots rem audivi (Gr. § 281, I). — 3. Dyrrachio est à l’ablatif de la question unde (Gr. § 193). — 4. Vaticinatum , esse étant sous-entendu, joue le rôle d’infinitif passé. — 5. Dans madefactum iri , il ne saurait être question d’un accord, madefactum étant un supin (Gr. § 68, 3°) ; iri est le passif du verbe ire, qui entre dans la composition de l’infinitif futur. — 6. L’ablatif du nom de temps s’emploie parfois pour marquer les limites dans lesquelles un événement se place avant ou après le moment où l’on parle (Gr. § 198, note : mullis annis eum non vidi): d’ici à moins de trente jours. Minus n’a aucune influence sur la construction (Gr. § 35, 3°). — 7. Dyrrachii est à considérer de préférence comme un locatif : rapinas et conscensionem (fore) Dyrrachii : que, à Dyrrachium, auraient lieu des pillages et un embarquement, etc. — 8. Domum itionem. Certains noms, tirés dé verbes, conservent la construction du verbe lui-même: reditus in patriam, itionem domum (Gr. § 193). — 9. Neque non comme necnon , donne un sens affirmatif, les deux négations se détruisant et ne laissant subsister qu’une nuance : tu ne laissas pas d’être troublé. — 10. Paùcis post diebus ablatif de différence (Gr. § 137 et 200, note). — 11. Quia eequi noluerant et non pas noluissent parce qu’il ne s'agit pas du motif invoqué par les soldats, mais d’un fait acquis. — 12. A classe Rhodia deserti, parce que classis représente les matelots de la flotte (Gr. § 184, note). — 13. Ille vero (ea praedixit, quae facta sunt) : Gr. § 93. — 14. Quae est sujet dé acciderent. Le grec et le latin peuvent ainsi rat tacher par un relatif à une proposition précédente (ea praedixit ) une proposition subordonnée (ne acciderent ) qui dépend d’une principale qui suit (timebamus). L’ancien français en faisait autant • ;i y « partout la difficulté à laquelle ei en succombe on périt (Bossuet). — 15. Audtebamue est
LIVRÉ DU MàIÎRÔ
construit Avec l’infinitif car il faut suppléer esse : collata (esse) : le camp (de Pompée) était rapproché du camp (de César). — 16. On pourrait dire majorera audaciam , majus robur (Gt. § 91, deuxième cas). — 17. Quin est souvent l’équivalent de qui non ; parfois il équivaut à ut non (Gr. § 293). — 18. Qua, (=ea igitur , Gr. § 144) perturbytione.
Commentaire littéraire. — 1. Les opinions religieuses de ■I Cicéron paraissent un peu flottantes dans le De nabura deo^ rum. Mais dans le De divinatione , il rejette nettement les pratiques- du paganisme en ce qui concerne les divers moyens usités alors pour prévoir l’avenir. Ici nous le voyons, à propos d’un cas de % vaticination », non pas contester le fait en lui-même, mais l’expliquer par un état nature] d’exalta? tion qui pousse un pauvre rameur â prendre ses appréhensions pour des certitudes. Il est piquant de voir Cicéron, membre du collège influent des augures et dépositaire de la science augurale, parler avec cette désinvolture de la divination. Il dit même des poulets sacrés i « On apporte dans une cage un poulet mourant de faim ; s’il se jette sur la pâtée et qu’il lui en tombe un morceau du bec, regardez-vous cela comme un présage ?» — 2. Les augures avaient un rôle important dans l’Etat sous la République. Ils surveillaient l’observation des rites et signalaient les irrégularités. Ces irrégularité® ( vitium ) pouvaient faire' annuler une foule d’actes publics, des délibérations, des élections. Les magistrats déclarés élus irrér •» gulièrement par les augures devaient se démettre de leurs fonctions.^ Montesquieu, qui emprunte à Cicéron cette idée t dit à ce propos : « Quoique la crédulité populaire eût établi au commencement les augures, on en avait retenu l’usage pour le bien de la République ». Entendez que les principaux sénateurs avaient en main un moyen commode de diriger les affaires publiques en utilisant adroitement la supers.* tition du peuple. — 3. Les idées de Cicéron sur i’inanite des prétendus présages se rapprochent du christianisme, qui a toujours condamné ces pratiques. Ces idées tendaient d’ailleurs à ruiner les croyances païennes. Les premiers chrétiens s’en aperçurent et firent à ce livre un tel succès dès les premiers siècles de l’ère chrétienne- que les partisans du paganisme en demandèrent la suppression # au Sénat. En 802, par ordre de Dioclétien, le livre fut condamné au feu. C’est a des chrétiens que nous en devons , sans doute la conservation. — 4. Cicéron, après la défaite de Pharsale (48 avant ff.-C.), tomba dans un profond découragement. Il quitta les débris de l’armée Pompéienne et revint en Italie, à Brindes, oû il demeura quelque temps, tâchant de se dissimuler et de se faire oublier. Tl attendait avec anxiété quelle serait à son égard l’attitude de César. Le vainqueur lui pardonna généreusement l’année suivante (47 avant J.-C.). Cicéron rentra alors à Rome presque inaperçu.
Versions laîinêô