‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 27 sur 133 · Méchancetés et malices · texte numérisé non relu

Méchancetés et malices

(Martial, Epigrammes.)

I. Thaïs a les dents noires, Lécania les a blan* ches comme neige: pourquoi? C’est que celle-ci a de fausses dents 1 , l’autre a conservé les siennes. ( Ep . V, 43.)

IL Si j’ai bonne mémoire, Elia, il te restait quatre dents. Un accès de toux en a expulsé deux de ta bouche et un second, accès, deux autres. Désormais tu peux sans inconvénient tousser des journées entières: un troisième accès de toux 2 ne peut plus faire aucun dégât dans ta bouche. (Ep. I, 19.)

III. Gémellus veut épouser Maronilla; il désire vivement cette union, il insiste, il supplie, il fait des cadeaux. Est-elle donc si belle? Bien au contraire, on ne peut imaginer rien de plus affreux. Qu’est-ce donc qui attire et qui. plaît en elle? C’est qu’elle tousse. (Ep. I, 10.)

IV. Ce que je te dois, je le sais et ne l’oublierai jamais. Pourquoi alors n’en parlé-je jamais? C’est que toi, tu en parles. Chaque fois que j’entreprends le récit de tes largesses, aussitôt mon interlocuteur s’écrie: « Il me l’avait raconté lui-même! » Il y a des choses que deux personnes à la fois ne peuvent faire comme il faut; une seule suffit à cette besogne-ci. Si tu veux que je parle, commence par te taire. Crois-moi, Postumus, les faveurs les plus précieuses perdent tout leur prix quand leur auteur se met à les publier à tout propos. (Ep. V, 62.)

V. Ce n’est pas au sujet de graves violences, ou d’un meurtre ou d’un empoisonnement que j’intente un procès. Il s’agit de trois jeunes chèvres et j’accuse un voisin de me les avoir dérobées 3 . Voilà ce que le. juge veut qu’on lui prouve. Toi tu déclames avec de grands gestes 4 sur la bataille de Cannes, sur la guerre contre Mithridate, sur la mauvaise foi et la haine mortelle des Carthaginois, sur les Sylla, les Marius et les M/ucius. Parle un

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peu maintenant, ô Postumus, de mes trois chèvres (Ep. VII, 17.)

Notes. — 1. Quelle raison y a-t-il ? Celle-ci a des dents achetées. — 2. Une troisième toux n’a rien qu’elle puisse faire. — 3. Je me plains qu’elles manquent à cause du vol d’un voisin. — 4. Tu fais retentir avec une grande voix et avec la main toute entière (déployée) .

Commentaire grammatical. — 1. La /diphtongue ae n’existant pas en français, elle se transcrit d’ordinaire par é avec l’accent aigu; ainsi, Caesar , César; Laecania , Lécania; Ælia, Elia. — 2. Hic désigne ce qui est plus rapproché, ille ce qui est plus éloigné ; donc lnaec désigne Lécania, üla t Thaïs. — 3. Au lieu de dire j’ai un livre, le latin dit un livre est à moi ( est mihi liber , Gr. § 172), de là : f itérant tibi dentes , lis est mihi. — 4. Quotidie signifie tous les jours; totis diebus (ou totos dies , Gr. § 198, note), des jours entiers. — 5. Istic signifie : là où tu es (Gr. § 90, 2*): il se rapporte donc à la deuxième personne. Le contexte lui donne donc ici aisément le sens de « dans ta bouche ». Agat est au subjonctif, parce que la proposition relative renferme ici une idée de conséquence comme dans sunt qui censeant, nemo est qui censeat (Gr. § 330). — 6. Les relatifs et conjonctions sont souvent rejetées après un ou plusieurs mots : nil istic quod agat : nïhil quod agat istic; incipio quoties pour quoties incipio. On s’aperçoit de ce déplacement à l’absence de virgule devant les mots quod , quoties. — 7. Immo signifie bien plus ou bien au contraire . —

8. — Memini quae (quelles choses) forme une interrogation indirecte, de là le subj. parfait praestiteris (Gr. § 254). —

9. Praestare alicui aliqua re , l’emporter sur quelqu’un en quelque chose; praestare aliquid alicui, fournir quelque chose à quelqu’un (c’est le cas ici) ; se praestare bonum virum, se montrer homme de bien. — 10. Quamvis, quelque que, et quanquam quoique, ne tombent pas nécessairement sur un verbe: dona quamvis ingentia, des dons, quelque grands qu*. (ils soient) . — 11. Il ne faut pas confondre quaero ( quae sivi, quaesitwm ), chercher, avec queror ( questus sum), déponent et signifiant : se plaindre.

Commentaire littéraire. — 1. La première de ces épigrammes fait deux victimes d’un seul coup : l’antithèse n’est favorable ni. à Thaïs, ni à Lécania. La seconde explique, par une fantaisie amusante, la facilité avec laquelle la bouche d’Elia s’est vidée de ses dernières dents. La troisième insinue que Gémellus, qui épouse Maronilla précisément parce qu’elle tousse, considère cette toux comme l’indice' d’une maladie grave : elle mourra bientôt, et lui, étant son mari, héritera de ses biens. Dans la quatrième Martial explique avec une impertinence vive et spirituelle pourquoi il se croit dispensé de parler d’un service qu’il a reçu : eut taceo ! tu

loqueris. La dernière oppose avec esprit les ridicules mouvements d’éloquence d’un avocat à la maigreur du- sujet qui en est le prétexte. — 2. Les trois premières épigrammes sont cruelles, LUes s’en prennent à des défauts physiques, pénibles surtout chez des femmes qui sans doute avaient la prétention de plaire. Celle qui attaque G-émellus renferme une insinua? tion odieuse. Cette cruauté est assaisonnée d’un réalisme excèseif et de mauvais goût. Il s’agit souvent chez Martial d© détails physiques non seulement ridicules, mais encore répugnants, Les mauvaises odeurs même lui paraissent un sujet plaisant. Il faut reconnaître que cette cruauté et :ette grossièreté étaient déjà dans la tradition de I’épigramme ro? maine. Catulle en avait donné l’exemple, et pour être juste envers Martial, il ne faut pas oublier qu’à la différence de Catulle, il ne désigne d’ordinaire ses victimes que par des pseudonymes. ■«- 3. Certaines épigrammes de Martial sont d’un goût un peu plus relevé. Dans celle où il s’excuse de son silence envers celui qui l’a obligé, on trouve une finesse malicieuse qui démasque la . vanité égoïste dans Je geste généreux, Martial, d’ailleurs, est souvent pessimiste dans son observation psychologique à la manière de La Rochefoucauld; c’est lui qui dit : « N’ayez pas d’amis; vous aurez moins de joies, mais aussi moins de souffrances ». La dernière épigramme citée nous rappelle qu’il est, en outre, un excellent observateur non seulement des modes et des ridicules de son temps, mais aussi des défauts littéraires particuliers à son époque. — 4. Martial ne saurait être considéré comme un grand écrivain en raison du manque de profondeur dans la pensée et du manque de noblesse dans la conception de son art; mais il est un classique par son style, qui est à la fois net, vigoureux et simple. Un seul vers dans les épigrammes citées paraît faire exception # : perjuria punici fur u ris ; mais justement Martial ne fait ici qu’imiter le style d’un avocat ampoulé.

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