‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 28 sur 133 · Que Qatilina aorte de Rome · texte numérisé non relu

Que Qatilina aorte de Rome

(Cicéron, Première Catilinaire , v)

Par conséquent, Catilina, va droit à ton but 1 , sors enfin de Borne; les portes sont ouvertes, pars. Voilà trop longtemps déjà que l’armée réunie par Mallius t’attend comme son général. Emmène aveo toi tous tes complices,* sinon tous, du moins le plus grand nombre possible : débarrasse la ville. Tu me délivreras de cruelles alarmes en mettant le rempart 1 entre toi et moi. Tu ne peux plus demeurer plus longtemps parmi nous. Je ne puis ni le supporter, ni le tolérer, ni le permettre. Lorsque.

consul désigné, je me suis vu en butte & tes com-, plots, Catilina, je n’ai pas recouru à la protection de l’Etat, je me suis protégé par ma vigilance personnelle. Lorsque tout dernièrement, aux comices consulaires 5 , tu as voulu me tuer en plein Champ de Mars, moi, le consul, ainsi que tes compétiteurs, j'ai rendu vains tes efforts criminels avec le secours de mes amis et mes moyens personnels 4 , sans appeler officiellement les citoyens aux armes 5 . Bref, chaque fois que tu as cherché à m'atteindre, j’ai paré moi-même tes coups,- bien que je me rendisse compte que ma mort entraînerait un désastre pour la République. Mais aujourd’hui c'est l’Etat lui-même que tu attaques sans dissimuler ton plan: tu aspires à ruiner et à détruire 8 les temples des dieux immortels, les maisons de la ville,, la vie de tous les citoyens et lTtalie entière. Aussi, puisque je n'ose encore prendre le premier parti qui s'offre et qui d’ailleurs serait autorisé par le pouvoir que je détiens et par la tradition de nos ancêtres, je suis du moins résolu à faire ce que conseille une sévérité moins rigide et aussi le bien public. Car si je te fais mourir, la lie de tes complices continuera à croupir dans la République; si au contraire tu pars, tes nombreux amis, comme une fange pestilentielle, seront rejetés hors de son sein. En qualité de consul, je t’ordonne, comme à un ennemi public, de sortir de la ville. ’ Tu veux savoir s'il s'agit d'un exil? Je ne te l'impose pas; mais, si tu veux mon avis, je te le conseille.

Notes. — 1. Perge pro coepisti ire , continue à aller où tn as commencé à aller. — 2. Dummodo , pourvu que. — 8. Aux derniers comices consulaires. — 4. Compressi , j’ai maîtrisé. Copiae, ressources (de tous genres). — 5. Aucun appel aux armes n’étant lancé (provoqué) officiellement. — 6. Vocare ad exitium , appeler, vouer à la ruine.

Commentaire grammatical. — 1. Dans quae cum ita tint, quae est on relatif de liaison (Gr. § 144); cum signifiant « puisque » veut le subjonctif (Gr. § 286). — 2. A la différence do français, le latin joint aisément on adjectif possessif à un démonstratif: tua ilia castra, ce camp qui est le tien. — 3. Si minus , sinon; minus a alors le sens négatif

comme dans quominus. — 4. Quam plurimos. Quant avec le superlatif signifie le plus possible (Gr. § 136). — 5. Cum se place toujours après les pronoms personnels; on dit quocum ou cum quo, quïbuscum ou cum quibus (Gr. § 96, 3°). — 6. Dans non feram , non patiaf , non sinam , il y a gradation descendante au point de vue du sens des verbes, mais elle revient à une gradation ascendante dans la pensée : je ne puis ni l’endurer, ni le souffrir, ni, à plus forte raison, le permettre. — 7. Proximis comitiis , ablatif de temps pour marquer la date (Gr. § 199). — 8. Dans les mots composés, m se chànge fréquemment en n devant les dentales, quandiu pour quamdiu , eundem pour eumdem , etc.

— 9. Campus est fréquemment pour campus Martius , le champ de Mars, comme à Paris on dit « le bois » pour le bois

Boulogne. — 10. Dans les expressions per se, per me, per signifie souvent par lui-même, par moi-même, c’est-àdire par mes propres forces. — 11. Quod est primum,. ce qui serait le premier (le plus simple) parti à prendre; l’indicatif rend parfois l’idée du conditionnel : longum est , il serait long (de raconter) Cf. Gr. § 219 et note. — 12. Hic se rapporte à la première personne (Gr. § 41, 1°) : hoc imperium, ce pouvoir que je détiens. — 13. Ad severitatem, au point de vue de la rigueur; ad salutem, au point de vue du salut. — 14. Si jussero, residebit. comme potero, si voluero (Gr. § 303, 2°). — 15. Manus, us, f., main, troupe, pouvoir; quelquefois : trompe (de l’éléphant). — 16. Sen tina reipublicae, la sentjne, la lie de l’Etat; sentina tuorum comitum , la lie qui consiste en tes compagnons ; le premier génitif indique la possession ; le second en quoi consiste cette lie; donc : la lie de l’Etat, composée de tes compagnons, la lie sociale formée par tes compagnons.

— 17. Num in exsilium exire ( = ire) debeas. — r 18. Con êulis me, tu me consultes; consulis mïhi , tu veilles sur moi (Gr. § 156).

Commentaire littéraire. — 1. L 'imperium est proprement la souveraineté qui appartient à l’Etat et qui est déléguée au magistrat élu. En principe cette autorité est absolue, mais elle est pratiquement restreinte par les lois et les coutumeB. L 'imperium désignant surtout le commandement militaire et ne pouvant s’exercer dans toute sa plénitude que hors de Borne, le mot imper ator s’applique d’ordinaire au magistrat qui gouverne une province et commande en chef une armée Le mot respubîica ou res pubîica désigne tout ce qui appartient à l’Etat; de là : « l’Etat » lui-même, ou 1* « intérêt public », ou encore la « forme régulière du gouvernement ». Ce mot n’a pas, à proprement parler, le senB de « république » par opposition à gouvernement monarchique. — 2. Les mots quod est proprium hujus imperii rappellent que le consul, revêtu de V imperium, ayant la délégation de la souveraineté de l’Etat, pourrait à la rigueur sortir de la légalité et ordonner la mort immédiate. Mais pratiquement un dictateur seul

pouvait se risqiier à le faire. Cicéron ne pouvait pas même exiler Catilina. Quand un citoyen était sous le coup d'une accusation très grave en matière politique, U pouvait, tant que la condamnation ’était pas prononcée, quitter Rome volontairement. Le peuple pouvait ensuite déclarer que ce châtiment volontaire était mérité. Ainsi fit Verrès, Cicéron luimême, et bien d’autres Romains. — 3. Cette séance mémorable du Sénat eut lieu le 8 novembre. Le soir même Catilina sortit de Rome et ses amis, pour compromettre Cicéron, déclarèrent qu’il s’exilait volontairement et paisiblement à Marseille. En réalité, il prit les insignes du consulat et se mit à la tête de^ troupes réunies par son complice Mallius en Etrurie. — 4. Cicéron auquel on a souvent reproché, non sans raison, de la faiblesse et de l’indécision, s’est montré dans cette circonstance fort énergique. Son discours fut vraiment un acte, et un acte important par ses conséquences. Il en sent toute la responsabilité. Qu’on songe que les menaces qu’il fait ici, il n’est pas en mesure de les exécuter sans sortir de la légalité et sans se faire accuser de tyrannie. Il les fait néanmoins, parce qu’il espère qu’elles suffiront pour que Catilina, se voyant démasqué, sorte de Rome, et pour que le Sénat sente son énergie se réveiller. — 5. Ce passage est l’un des plus caractéristiques des Catilinaires. « Cicéron a. jeté dans sa harangue toute sa colère et toute son énergie : par la brutalité de ses élans, par la fréquence et l’énergie des images, le mouvement extraordinaire et l’allure si pressée, si variée, si fiévreuse de tout ce discours... Cicéron nous force à avouer qu’il n’est point très inférieur à n’importe quel orateur politique » (Beauchot). Il serait donc injuste de ne voir en lui qu’un avocat adroit et disert.

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