‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 29 sur 133 · Rome après un désastre · texte numérisé non relu

Rome après un désastre

(Tite-Live, XXII, 7.)

À Rome, dès qu’on sut la nouvelle de ce désastre, le peuple épouvanté accourut 1 en désordre au forum. Les femmes, allant et venant dans les rues, s’adressaient aux passants pour savoir quel désastre soudain on avait annoncé 2 et ce qu’était devenue l’armée. La foule s’étant massée, en manière d’assemblée, devant 3 le comitium et la curie et demandant à voir les magistrats, un peu avant le coucher du soleil, le préteur Pomponius fit cette déclaration : <a Nous venons de perdre une grande bataille. » Il ne donna aucun détail plus précis, ce

qui n’empêcha pas les citoyens, qui s’étaient mutuellement communiqué leurs renseignements 4 , de raconter à leurs familles qu’un consul avait péri avec une grande partie des troupes, que les survivants, peu nombreux, fuyaient en désordre à travers l’Etrurie ou étaient tombés entre les mains de l’ennemi. Le lendemain et les jours suivants, une foule où les femmes étaient presque en majorité, stationna près des portes de la ville; on attendait ses parents ou au moins des renseignements sur leur sort; on entourait les passants pour les questionner. Surtout quand il s’agissait de personnes de connaissance, on ne s’en détachait point 5 avant d’avoir obtenu tous les détails, les uns après les autres. On pouvait voir, sur la physionomie de ceux qui reprenaient le chemin du logis, les expressions les plus différentes, selon que la nouvelle avait été pour chacun bonne ou mauvaise. Des groupes entouraient ceux qui rentraient chez eux pour les féliciter ou les consoler. Les femmes surtout se faisaient . remarquer par la vivacité de leur joie ou de leur douleur. L’une d’elles, dit-on, voyant soudain apparaître, à la porte de la ville, son fils sain et sauf, expira sous ses yeux. Une autre, qui, sur la foi d’une fausse nouvelle croyait son fils mort et demeurait tristement assise chez elle, mourut de l’excès de sa joie en le voyant arriver. Les préteurs pendant plusieurs jours firent siéger le Sénat du matin au soir pour savoir quel général et quelles troupes on opposerait aux Carthaginois victorieux.

Notes. — 1. Concursus est factus , un rassemblement se fit. — 2. Af ferre, apporter, annoncer. — 3. Tournée vers le comitium, etc. •— 4. Rumor, bruit (qui court), nouvelle. — 5. Ils ne pouvaient être détachés, surtout des personnes connues.

Commentaire grammatical. — 1. Ad signifie souvent « en présence de (tel fait) , à l’occasion de (telle circonstance) * souvent en français « à » : à la première nouvelle. — 2. Quaeve fortuna esset f subjonctif de l’interrogation indirecte (Gr. § 254). — 3. Percontantur , présent historique (Gr. § 206). — 4. Avec le présent historique, la concordance des temps se fait comme, avec un présent, mais peut se faire

aussi comme avec un passé (Gt. § 250, note H, 1*). — 5. Pan» haud rhulto ante , multo est à l’ablatif de différence (Gr. § 137). — 6. Dans magna pugna victi sumus , l'ablatif est un ablatif de circonstance (Gr. § 188) : il répond à la question ; comment ? dans quelles circonstance* ? — 7. L 'accusatif sans préposition, à la question quo , s’emploie avec domum , mais aussi aveo le pluriel domos (Gr. § 193, 2*). — 8, Sui peut avoir divers sens suivant le mot auquel il renvoie comme possesseur : pour un père de famille, ce sont les membres de sa famille, pour un général, ses soldats, pour un maître ses esclaves, pour un citoyen, ses. concitoyens, etc. x — 9. Circumfundebantur doit se rendre par un verbe pronominal ; se groupaient autour (Gr. § 202 : in flumine lavantur ). — 10, Dans <s ircumfundebantur obpiis , obviis est au datif; c’est comme si l’on avait cirçum obvioa (Gr. § 170). — 11. Avec les verbes qui, à la forme active, se construisent aveo ab marquant séparation ou provenance, il faut bien observer au passif si ab appartient à cette construction (Gr. § 176, 177) ou s’il marque par qui l’action est faite (Gr. § 183) ; avelli ab peut signifier : être éloigné de ou être éloigné par. — 12. Pans priusquam

inquisissent le subjonctif est conforme à la règle § 322, 1® ;

il y a une idée d’intention : ils veulent d’abord s’informer, — 13. Cerneres est un subjonctif seconde# personne qui équivaut à « oç ». En pareil cas, l’imparfait tient lieu de plus-que-parfait : tu aurais vu, on pouvait voir; de même crederes (Gr. § 277, II; § 148 note). — 14. Ferunt , on

rapporte (Gr. § 149). — 15. Domi , locatif (Gr, § 193, 1*). — 16. Ab ortQ usque ad occidentem solem, depuis le soleil levé (orior), jusqu’au soleil couchant ; c'est l’emploi du participe au lieu d’un nom : ab ortu usque ad occasum solia (Gr. § 225 : Sicilia amissa , etc.). — 17. Resisti possety passif impersonnel : il pouvait être résisté = on pouvait ré-

sister (Gr. § 203). Le subjonctif tient à l’interrogation indirecte (Gr. § 254). Le conditionnel français : on pourrait résister, est une transposition du futur au style indirect (comment pourra-t-on résister ?) ; ce futur est d’ordinaire né' gligé en latin (Gr, § 342 note I).

Commentaire juttéraire. — * 1. Le peuple romain est célèbre par sa constance et sa fermeté dans les revers. Tite* Live prétend que quand Hannibal parut sous les murs de Borne, le terrain sur lequel il avait établi son camp, mis aux enchères, trouva preneur au prix habituel. Il nous montre ici un peuple épouvanté, mais néanmoins discipliné, qui n’accuse

{ >ersonne de la défaite; qui n’exige pas que le» magistrat» ui disent tous les détails, qui s’en remet à leur sagesse. Et le Sénat, digne de cette confiance, siège sans interruption et fait prendre les mesures réclamées par la situation : les ponts sur lé Tibre sont coupés, on met les murailles en état de défense, on nomme dictateur Fabius Maximus, mais op ne retire pas un soldat de Sicile qu d’Espagne : on avait

encore confiance dans le destin de Rome. — 2. En lisant nû récit de ce genre, il convient de ne pas oublier qu’un historien ancien, même fort consciencieux, se croit en droit de développer un fait historique en y ajoutant des circonstances simplement vraisemblables. Les groupes qui se forment autour de ceux qui viennent de recevoir une nouvelle bonne ou mauvaise, la joie ou la douleur des mères et des femmes, sont des circonstances que l’auteur a pu aisé ment imaginer : il fait, à la manière d’un classique, la

description typique de la désolation dans une ville où l’on vient de recevoir la nouvelle d’une grande défaite. — 3. Ce n’est pas à dire que Tite-Live invente des faits tels que les deux morts subites rapportées ici. Mais ces faits euxmêmes, sans doute enregistrés par la tradition, révèlent le goût de l’anecdote dramatique ou curieuse. Un historien moderne négligerait ces détails qui n’ont rien à voir avec

l’histoire proprement dite, parce qu’ils sont purement individuels. Mais Tite-Live n’a pas non plus à cet égard une idée très scientifique de l’histoire; pour lui, la grande règle de l’histoire est d’être intéressante : c’est le point de vue d’un artiste plutôt que d’un savant. — 4. On aurait pourtant tort de croire que l’histoire ne soit pour lui qu’une exposition dé faits romanesques ou curieux, destinée à distraire le lecteur vulgaire. L’inspiration de Tite-Live est

plus haute. U" veut faire admirer Rome et faire aimer la vertu, dont la Rome de la République lui paraît le vivant symbole. Aussi son patriotisme, un peu étroit peut-être, a

du moins l’avantage de mettre beaucoup de" vie dans son œuvre. Il se réjouit ou s’afflige avec sa patrie. On sent ici son cœur battre à l’unisson de celui de tout un peuple qu’un désastre vient de frapper. Il admire la discipline des citoyens, la constance du Sénat : n’est-il pas convaincu « qu’aucune cité n’a jamais été si riche en beaux exemples » ?

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