‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 30 sur 133 · La défaite d’Arioviste · texte numérisé non relu

La défaite d’Arioviste

(César, De Bello Galîico , I, 62-53.)

Nos soldats, au signal donné, s’élancèrent si vigoureusement à l’attaque et les ennemis de leur côté chargèrent avec tant de soudaineté et de rapidité qu’on n’eut pas l’espace nécessaire 1 pour lancer les javelots. Les nôtres, rejetant derrière eux ces. armes, engagèrent un corps à corps, l’épée à la main. Mais les Germains, se mettant rapidement, selon leur habitude, en formation serrée, soutinrent

le choc. H se trouva parmi les nôtres de nombreux soldats qui sautèrent au milieu de ces groupes compacts, arrachèrent avec leurs mains les boucliers et frappèrent de haut en bas les ennemis. A l'aile gauche la ligne ennemie avait cédé et fuyait; mais à l’aile droite, les Germains, grâce à leur nombre, serraient de près les nôtres. S’en étant rendu compte, le jeune P. Crassus, qui commandait la cavalerie et qui était plus libre de ses mouvements que les officiers engagés dans le combat, envoya les réserves appuyer l’aile qui commençait à faiblir. La ligne de bataille fut ainsi redressée et bientôt tous les ennemis prirent la fuite. Ils ne s’arrêtèrent que quand ils eurent atteint le Khin, à environ cinq mille pas du champ de bataille. Là, quelquesuns, se fiant à leurs forces, essayèrent de franchir le fleuve à la nage uü sauvèrent leur vie à l’aide de barques qu’ils découvrirent. De ce nombre fut Arioviste qui, trouvant une embarcation attachée à la rive, s’en servit pour s’échapper. Notre cavalerie atteignit et tua les autres. C. Valérius Procillus était entraîné par ses gardiens, qui le tenaient avec une triple chaîne lorsqu’il fût rencontré 2 par César lui-même, qui, avec la cavalerie, poursuivait l’ennemi. Sa délivrance fit autant de plaisir à César que la victoire elle-même. Il raconta qu’on avait consulté 3 trois fois le sort en sa présence pour savoir si on le brûlerait vif immédiatement ou si on remettrait son supplice à plus tard. H déclara qu’il devait la vie à cette consultation, qui lui fut favorable 4 .

Notes. — 1. Spatium conjiciendi = ad conjiciendum. — 2. Tomba sur César lui-même. — 3. Consultum (esse) , on avait consulté trois fois au moyen des sorts. — 4. Grâce à la faveur des sorts.

Commentaire grammatical. 1. Il faut se garder de pren dre signo dato pour un datif ; c’est un ablatif absolu. — 2. Cominus , de près; eminus, de loin; l’étymologie qui tire cominus' de cum manu (en tenant l’arme avec la main) et eminus de e manu (en lançant l’arme de la main) n’est nullement certaine, mais elle est commode pour aider & re-

teo iv le pejis. — 3. Pugnatum opt, consultum (we) spot dei

VBBSIONS LATINES

Ê assifs impersonnels (Gr, § 203). — 4. Ex marque souvent k conformité : < d’après, selon » : ex disciplina , selon là règle. — 6. Reperti sunt qui insilirent est un exemple de la règle sunt qui censeanp (idée consécutive marquée par le relatif, Gr. § 330) ; equitatui praeerat est un cas de la règle défait officio (Gr. § 170 et note) ; dans nostris substdio misit on trouve le double datif comme dans hoc erit tibi dolori (Gr. § 174) ; quant à priusquam ad flumen pervenerunt. c’est ce texte même qui a fourni l’exemple de la règle § 32L — 6. Dans milia passaum quinque l’accusatif marque la distance : abest viginti passas (Gr. S 163) « — 7. Nactus (ne pas confondre avec natus , de nascor ) vient de nanciscor, cris t nactus ou nanctus sam , nancisci. — 8. Quae quidem res-haec autem res quidem (Gr. § 144). — 9. L’interrogation indirecte utrum,..an est amenée par l'idée Buggérée par consultum (esse) : on avait consulté le sort (pour savoir) si (Gr. § 281, I). — 10. C’est le sens de la phrase qui seul fait deviner l’idée du conditionnel français dans necaretur % reservaretür ; car le subjonctif est dû à l’interrogation indirecte (Gr. § 842, note). L’interrogation directe serait : utrum necabitur an reservabttur t

Commentaire littéraire. — 1. Ce récit est d’une clarté et d’une simplicité absolues. On voit l’attaque rapide des deux côtés, le corps A corps immédiat, les Romains vainqueurs à l’aile gauche, faiblissant & l'aile droite, mais secourus à temps par les réserves et reprenant l'avantage. Puis c’est la fuite éperdue des Germains jusqu'au Rhin et les résultats de la victoire. Et toutefois cette clarté des détails masque un peu l’oubli de certains renseignements importants, qui seraient fort utiles, aux historiens. C’est d'ailleurs ce qu’on reproche à la plupart des récits de César : on ne sait trop où trouver l’emplacement précis du champ de bataille. Le pays environnant n'est pas décrit suffisamment; peu ou point de noms propres de lieux! ici, seul le Rhin est nommé. Cette indication est elle-même si insuffisante que certains lisent < & cinquante > au lieu de c cinq » milles du Rhin. Par suite plus de dix endroits Ont été indiqués par les érudits soit en Alsace, soit de l’autre côté des Vosges. — 2. On ne peut d'ailleurs pas dire, que ce récit soit proprement technique. La tactique d’Arioviste, chef important des Germains passés sur la rive gauche du Rhin, méritait sans doute d’être indiquée plus précisément. L’armement de ses soldats pouvait être rappelé. Le mot phalange par lequel César désigne la formation en rangs serrés aeS Germains ne constitue pas une. précision suffisante. Cette dénomination peut même induire en erreur si l’on pense & la pha-

pourtant d’ordinaire par ces chiffres qu’on apprécie l’importance et l’acharnement des batailles. En revanche CéBar note quelques épisodes curieux, la bravoure de certains soldats, les dangers courus par C. Valerius ProcilhiB,

Visiblement César écrit pour le grand public et non pas spécialement pour les militaires. — 3. César semble ici très impartial. Sans doute c’est par leur supériorité numérique que les Germains ont fait plier quelque temps son aile droite mais il reconnaît qu’ils se sont lancés à l’attaque avec ardeur et ont bien soutenu le choc. Surtout, il n’hésite pas à attribuer la victoire à la manœuvre du jeune P. Crassus. Son impartialité se trouve ainsi rehaussée par sa modestie; elle l’est aussi par son humanité : il est aussi heureux d’avoir sauvé son ambassadeur C. Valerius Procillus que d’avoir remporté la victoire. Au surplus, César, à l’imitation de Xénophon, parle toujours de lui-même à la troisième personne : on ne soupçonnerait même pas qu’il est l’auteur de l’ouvrage. — 4. Toutefois nous savons par ailleurs que César n’est pas aussi désintéressé qu’il le paraît (Cf. n* 83). Il n’est pas inutile à son ambition que le grand public sache qu’il est bon général, qu’il sait entretenir le courage de son armée, qu’il rend justice à ses amis, qu’il est même affectueux, que ses ennemis sont des barbares dangereux : c il y a dans les Commentaires plus de dessous qu’il ne semble, des intentions cachées, non pas littéraires, mais poli tiques (Pichon )».

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