‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 31 sur 133 · Un captateur de testaments · texte numérisé non relu

Un captateur de testaments

(Pline le Jeune, Lettres , n, 20.)

Vérania, veuve de Pison, était gravement malade. Régulus vint lui faire visite. Tout d'abord, voyez l’impudence de cet homme., qui se présente chez une femme dont le mari avait été son ennemi mortel et à qui il avait été odieux. Soit encore, s’il s’était présenté seulement, mais il alla jusqu’à s’asseoir tout près de son lit. Il lui demanda quel jour, à quelle heure elle était née. Quand il eut la réponse, le voilà qui prend un air grave, tient les yeux fixes, remue les lèvres, agite les doigts, calcule, tout cela simplement pour tenir longtemps la malheureuse dans l’incertitude de l’attente. « Vous traversez, dit-il, un moment critique. Mais vous en échapperez. » Sans retard, il fait un sacrifice, il af-' firme que les présages tirés des entrailles des victimes sont d’accord avec Thoroscope. Vérania, crédule comme on l’est dans le danger, demande ses tablettes, et y inscrit un legs pour Régulus. Bien-

VËftSÎONS LAÎINËÜ

tôt la maladie empire. Elle s'écrie en mourant: « Oh! le scélérat, l’homme perfide et plus que parjure, qui m'avait fait un serment sur la tête de son fils.» C’est un acte abominable, mais fréquent de la part de Régulus, que de détourner la colère des dieux, que sans cesse il outrage, sur la tête d’un (malheureux enfant. — Velléius Blésus, riche personnage consulaire, était aux prises avec sa dernière maladie. Il désirait modifier son testament. Régulus, espérant qu'un testament nouveau lui serait profitable, parce qu'il s’était mis récemment à capter ses bonnes grâces, prie les médecins de prolonger à tout prix la vie du malade. Le testament une fois scellé, il jette le masque, change de langage et dit aux mêmes médecins : « Ne cesserez-vous pas bientôt de faire souffrir cet homme? » Blésus meurt, mais comme s'il avait tout entendu, il ne lègue à Régulus absolument rien.

Commentaire grammatical. — 1. Entre deux noms propres, dont le second est au génitif, il faut parfois rétablir les mots filins ou filia , uxor , servus ; ici : Verania , uxor Pisonis ; nous traduisons veuve, parce que on voit aisément que le mari est mort. — 2. Il y a ellipse d’un verbe à sens général; ici « voyez ». — 3. En raison du sens causal, la proposition relative est au subjonctif, Gr § 329, 1°. — 4. On ne répète pas d’ordinaire en latin le pronom relatif et, si c’est nécessaire pour la clarté, on le remplace par un démonstratif, Gr. § 146, note. — '5. On peut expliquer nihil ( faciebat ) nisi ut; mais on peut aussi donner à nihil le sens d’un accusatif adverbial répondant à la question quid , pourquoi ? Pour rien, si ce n’est pour, c’est-à-dire uniquement pour (Gr. § 164). — 6. Cet emploi de ut est à retenir. Il s’explique par une ellipse : credula ut ( fieri solet ) in périculo : comme c’est l’ordinaire. — 7. Hominem nequam est à l’accusatif d’exclamation, Gr. § 100, 2°. Nequam est un adjectif invariable comme frugi, honnête; mais il a un comparatif, nequior, et un superlatif nequissimus qui sont déclinables. — 8. Qui pejerasset (= pejeravisset) est une relative causale, Gr. 329, 1°. — 9. Hoc...quod , ceci, à savoir (ce fait) que. La proposition avec quod est une complétive qui explique appositionneîlement hoc (Gr. § 280 et 281, II). — 10. Novus , nouveau, compar. inusité, superlatif novissimus , très fréquent* au sens de « le plus récent, le dernier ». — 11. Qui speraret est encore une relative causale (Gr. § 329, 1°) : parce qu’il espérait. — 12. Hortari et rogare sont des infinitifs de narration (Gr. § 222). Dans cet emploi, le su

LÎVfcÊ £>tJ MAlTRfi

jêt de l'infinitif reste au nominatif. — 13. Persona ne signifie pas « personne » en latin; parfois seulement : personnage. Son sens régulier est « masque de théâtre ». On le tire quelquefois de per et de sonate , parce que le masque servait aussi de porte-voix. — 14. Il faut rétablir : (légat. il lui lègue par testament) ne tantulum guidera , pas même la moindre chose, comme nous disons familièrement : pas même (autant que) cela. “Ne... guidera est assez connu au sens de « pas... même »; mais il signifie aussi « non plus ».

Commentaire littéraire. — 1. Ce qui a pu contribuer à développer chez les Romains de la décadence cette industrie coupable de la captation des testaments, c’est d’abord l’habitude qu’on avait d’inscrire sur son testament tous ses amis en compagnie de ses parents. C’était un témoignage d’affection posthume qu’on ne manquait guère de donner On finit même par inscrire l’empereur parmi ses héritiers. Agrigola ne crut pas pouvoir se dispenser de le faire pour Domitien, au témoignage de Tacite : coheredtm optiraae uxori et piissiraae filiae Domiticnum scripsit. Une autre cause est la diminution de la natalité. Les personnages riches et sans enfants étaient accablés de prévenances d’une foule de gens qui espéraient recueillir leurs biens. Les auteurs latins, dès l’époque de Cicéron, parlent de ces captations (Cicéron, Paradoxes Y, il, 39). Mais c’est sous l’empire que le mal tourna en épidémie. Horace y consacre la satire Y du livre II, en reportant plaisamment cet abus à l’époque d’Ulysse et en composant ironiquement une sorte de « manuel du parfait captateur ». Juvénal proteste aussi dans la satire XII. Yoici quelques lignes amères de Pétrone ( Satyricon , CXYI), sur cette plaie du monde romain: « Dans cette ville, il n’y a que deux catégories de gens : les captateurs et leurs victimes. Quiconque a des héritiers naturels ne reçoit pas d’invitations ; il est tenu à l’écart de toutes les faveurs, il doit se cacher parmi les gens sans aveu... C’est une ville qui ressemble à une plaine en temps de peste, dans laquelle on ne voit que des cadavres et des corbeaux pour les déchiqueter. » — 2. Deux termes de cette lettre qualifient nettement la conduite de Régulus : c’est un effronté ( irapuden< tiara) et c’est un scélérat (scelerate). Ajoutez à cela la per fidio ( perfidum ) poussée jusqu’au faux serment ( pejerasset ). Pline, si indulgent, si affable, si désireux de plaire, reste l’ennemi de Régulus. Us ne sont que trois dans ce cas : Pallas, Régulus et Domitien. Pourtant Régulus lui faisait des avances, il le faisait solliciter par des intermédiaires, s’arrangeait pour le rencontrer. En dehors de la répulsion naturelle chez un honnête homme pour une âme vile, il y a chez Pline de la rancune politique. Régulus avait été délateur sous les règnes précédents. Or, à l’avènement de Nerva, une réaction violente se produit contre l’odieux régime de Néron et de Domitien. Pline lui-même, par représailles, se^ fait, en plein sénat, l’accusateur de Publius Certus, ancien délateur. S'il ne traîne pas RéguluB devant les tribu-

naux, il le fient à distance et le méprise, G 'est son droit D’ ailleurs sous Domitien Régulus l’avait attaqué person» nellement. Dans un procès il lui avait posé une question insidieuse qui pouvait brouiller Pline avec le tyran. Il s’était moqué aussi de ses prétentions à l’éloquence cicéronienne (Pline, Lettres , I, B): On comprend et on excuse la rancune durable de l’excellent Pline. — • 3. Pline en annonçant à son correspondant ces anecdotes dans le début de sa lettre qui n'est pas cité ici, prend le ton enjoué ; assem para et aceipe auream fabulam. Mais c’est à peine si, vers la fin de notre passage, le sourire apparaît : sourire de satisfaction devant la déconvenue de Régulus : Begulo ne tan • tulum quidem . En réalité le ton est celui d'un homme écœuré, qui se retient pour ne pas donner l’allure oratoire à son indignation, qui reste dans le ton naturel, dans le style précis, rapide, d'une anecdote, sûr qu'il est de l’effet qu’il produira sur tout lecteur honnête. Les ellipses sont dues précisément à cette allure de récit familier que Pline %s’efforce de conserver : ce sont pour la plupart les ellipses familières de la conversation, plutôt que des procédés destiné® & concentrer le récit et à, condenser la pensée. Telles sont les ellipses suivantes: Verania (uxor)i Pisonis ; primum ( vide) impudentiam ; esto (passe encore), si venit ; nihil (faciebat) nisi ut; nec mora; iisdemque medicis (dicit) ; ne tan tulum quidem (légat).

80 La peste dans une armée

(Tite-Live, xxv, 26.)

Les chaleurs insupportables 1 qui se firent sentir en automne altérèrent la santé de presque tous les soldats des deux armées. Tout d’abord les maladies et la mortalité furent causées seulement par l'influence de la saison et l’insalubrité du lieu 2 ; mais, dans la suite, les soins donnés aux malades et leur contact propagèrent l’épidémie. Bientôt les malades, abandonnés, moururent sans être secourus ou bien, communiquant la contagion à ceux qui restaient près d’eux pour les soigner, ils les entraînèrent avec eux dans la mort 3 . Chaque jour, ou avait sous les yeux un spectacle de mort et de funérailles; de tous côtés, tout le long du jour et de la nuit, on entendait des lamentations. Finalement, par la force de l’habitude, les cœurs s’endurcirent

tôllement, que non seulement on cessa de rendre ôtix morts le tribut ordinaire 4 de larmes et de gémissements, mais on négligea même d'enlever les cadavres et de leur donner la sépulture. Les morts jonchaient le sol, à la vue des vivants, qui s’attendaient à une fin semblable. Les morts faisaient périr les malades, les malades causaient la perte 5 des hommes bien portants, aussi bien par l'effet de l’appréhension que par la contagion elle-même et par l'odeur pestilentielle qu'ils exhalaient. Certains soldats, préférant se faire tuer, allaient attaquer seuls les postes ennemis. Cependant le fléau se fit sentir plus rudement à l'armée carthaginoise qu’à l’armée romaine (les Romains, en effet, qui assiégeaient depuis longtemps Syracuse, étaient mieux accoutumés à son climat et à ses eaux). Les soldats siciliens, enrôlés dans l'armée carthaginoise, dès

3 u 'ils se rendirent compte que d’insalubrité du< lieu éveloppaiî l'épidémie, se retirèrent dans leurs patries respectives qui n’étaient pas fort éloignées. Quant aux Carthaginois, qui n'avaient aucun refuge, ils périrent en masse 6 avec leurs propres chefs Hippocrate et Himilcon. Marcellus, devant la vio* lence de l’épidémie, avait ramené ses soldats dans la ville et la santé des malades s'était rétablie grâce à l'ombre qu’ils trouvaient dans les maisons. Cependant ce fléau fit aussi beaucoup de victimes dans l’armée romaine.

Notes. — 1. A la saison de l'automne la force intolérable de la chaleur ébranla. — 2. Vitium 4 influence morbide. — 3. Ils (les malades) entraînaient avec eux (dans la mort) ceux qui les assistaient. — 4. Justu s, régulier, habituel. — 5. Conficere, achever, faire périr. — 6. Jusqu’à la destruction (complète).

Comment aies grammatical. — 1. Uterque , l’nn et l’autre. Ce mot ne s’emploie régulièrement au pluriel qu$ quand il désigne deux groupes : utrique , l’un et l’autre parti; ou bien lorsque le nom qu’il accompagne n’a pas de singulier : utraque castra .. — 2. Et ... et, d^une part d’autre part; non seulement, mais encore. — 3. Bans qui incidissent le subjonctif tient à l’attraction modale (G-r. § 341) ; cette proposition dépend en effet d’une autre qui est au subjonctif. — « 4* Die* rwctesqu$ , à l’accusatif pour marquer la durée ;

pendant les jours et les nuits (Gr. § 198). * — 5. H semble qu’il faudrait écrire non modo non prosequerentur , sed ne ef ferrent quidem; mais cette tournure fréquente s’explique en considérant que ne... quidem porte en réalité sur les deux membres ; toutefois, selon Biemann (Synt. § 269 remarque et note) cette tournure est peu correcte lorsqu’il y a deux verbes différents. — 6. Jacerent t de jaceo , être gisant et non de jacio, jeter. — 7. Cum...tum, d’une part... d’autre part, non seulement... mais encore. — 8. Multo , adverbe à forme d’ablatif de différence (Gr. § 137), s’emploie avec les comparatifs au rflieu de multum : multo major , beaucoup plus grand. — 10. Assuerant , forme syncopée (Gr. 63, 2°) pour assueverant ( assuesco ). — 11. Ut primum videre (pour viderunt , Gr. § 63, 1°) ; il ne faut pas considérer videre comme un infinitif de narration (Gr. § 222), cet infinitif étant tout à fait exceptionnel dans les subordonnées. — 12. Ut. temporel se construit (comme ubi , postquam , Gr. § 316, note 2*) avec l’imparfait « pour exprimer un état de choses qui a commencé d’exister avant le moment où se produit l’action principale, mais qui dure encore pendant que cette action a lieu » (Bieman, synt. § 217, rem. m) ; en français « comme » où le sens temporel se fond avec le sens causal. — 13. Sui , ses soldats, en parlant d’une général. — 14. Le latin emploie beaucoup le subjonctif de subordination, là où le français se contente de l’indicatif. Il faut donc toujours tenir compte du subjonctif dans une proposition principale, et d’ordinaire le négliger dans une proposition subordonnée; mais si on doit souvent négliger le mode, il faut tenir compte du temps: ttt, qui incidissent , morerentur , en sorte que ceux qui étaient tombés malades, mouraient.

Commentaire littéraire. — 1. Thucydide raconte que, durant la guerre du Péloponèse, les habitants des campagnes, fuyant l’invasion de l’Attique par les Spartiates, se réfugièrent à l’intérieur de la ville d’Athènes. Leur entassement favorisa la diffusion d’une peste redoutable (429 avant J.-C.). L’auteur grec la décrit avec la précision d’un médecin. « Il y a moins de poésie (que chez Lucrèce et Virgile) dans la description de Thucydide, mais outre le mérite d’avoir servi de modèle, elle a encore celui d’être plus complète et d’offrir une peinture très énergique de . la corruption morale à laquelle se livrèrent les Athéniens désespérés. » (Bagon). Lucrèce ne fait guère que traduire Thucydide; quant à Virgile, c’est une épizootie qu’il décrit, mais « toutes les maladies contagieuses offrent des caractères communs, même lorsqu’elle^ s’attaquent à des êtres et à des organismes différents. Lucrèce a prêté au grand tableau qu’il décrit une teinte sombre et un peu uniforme, qui donne avant tout l’impression de l’effrayante réalité. Virgile s’est moins exclusivement attaché à peindre avec énergie les symptômes mêmes du mal; les traits sur lesquels il insiste sont tels qu’on pouvait les attendre d’une âme compatissante comme la fienne; et mieux que personne il sait exciter notre intérêt

pour les innocentes victimes du fléau qu'il décrit. » (Léchatellier). — 2. La narration que nous offre ici Tite-Live ne saurait être comparée, ni pour l’ampleur des développements, ni pour la célébrité, à ces passages fameux. Néanmoins, dans sa brièveté, elle réunit des qualités dont l’ensemble est caractérisé par un juste équilibre. Il parle en médecin, car, s’il n’insiste pas sur les symptômes, il cherche pourtant les causes de la maladie et les raisons de sa diffusion. Il est artiste aussi, car le tableau qu’il trace sollicite l’imagination et la sensibilité : il nous montre les malades qui meurent abandonnés, les cadavres qui jonchent le sol, il parle des lamentations qui s’entendent la nuit comme le jour. Mais son art ne se borne pas là : en bon psychologue, il note comment l’accoutumance conduit de la pitié à l’insensibilité. Surtout, il est historien, car sa description a pour but d’expliquer comment l’affaiblissement de l’armée carthaginoise permit aux Romains de s’emparer finalement de Syracuse. Mais il est tout cela avec mesure et discrétion ; il donne à l’intelligence, à l’imagination, à la sensibilité la part d’importance qui leur revient. Par là, il se montre un vrai classique.

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