Une affaire de poisons
(Tite-Live, vin, 18,)
Comme les citoyens les pins importants de Borne mouraient dé la même maladie, une esclave alla déclarer à Fabius Maximus, édile curule, qu’elle était disposée à dénoncer la cause de ce fléau publie pourvu qu’on lui garantît que cette révélation ne lui causerait aucun tort. Fabius , en référa aux consuls, les consuls au Sénat, qui, unanimement 1 , donna cette assurance à la dénonciatrice. Alors elle révéla que la cité était victime des coupables agissements des femmes; que des dames nobles préparaient elles-mêmes les poisons 2 qui causaient ces décès ét que, si les magistrats voulaient la suivre immédiatement, on pouvait prendre les empoisonneuses sur le fait. Ils la suivirent ét trouvèrent en effet des femmes occupées à préparer sur le feu des drogues; on trouva aussi dé ces drogues mises en réservé. Cas poisons furent apportés sur le forum; on y fit convoquer aussi par un licteur une vingtaine de dames chez qui on les avait trouvés. Deux d'entre elles, Côrûélia et Sergia, toutes deux
de famille patricienne, prétendirent que c'étaient des remèdes. Mais la dénonciatrice, pour les réfuter, les invita à en boire elles-mêmes, si elles voulaient la convaincre de mensonge. Les matrones demandèrent un délai 3 pour s’entendre entrç elles- On écarta le peuple et, sous les yeux de la foule, elles en référèrent à leurs compagnes. Celles-ci ne refusèrent pas de boire et ayant absorbé cette drogue, elles moururent toutes, victimes de leur propre scélératesse. Leurs compagnes, immédiatement saisies, dénoncèrent un grand nombre de dames. On en condamna 170 environ. C’était la première affaire 4 - d’empoisonnement qu’on instruisît à Rome. Elle sembla d’ailleurs une sorte de fait prodigieux 5 , Aussi, comme on trouvait rapporté 6 dans les annales qu’au moment où, autrefois, le peuple mécontent se retirait de la ville, le dictateur ayait enfoncé un clou et, par ce rite expiatoire, avait rendu le calme aux esprits troublés par la discorde, on décida de créer un dictateur pour qu’il enfonçât de même un clou.
Notes. — 1. Et du consentement (unanime) de l'ordre (sénatorial). — 2. Cuire ces poisons. — 3. Un espace de temps ayant été pris pour converser. — 4. Il ne fut pas fait d'enquête avant ce jour spr. 5. Prodige, c’est-à-dire fait extraordinaire où intervient la volonté des dieux. — 6. Un souvenir ayant été retrouvé dans les annales.
Commentaire grammatical. — 1, Qn aurait au style direct : cgusam publicae pestis indicgbo si a te fides mihi data erit haud futurum n.oxae indicium- — 2. Dans haud futurum UQxae indicium , il suffit de rétablir sibi sous-entendu pour avoir la tournure appelée double datif (Gr. § 174) : que la dénonciation ne serait pas à préjudice à elle. --- 3. Patefaç tpm (est) y qmesitum est, passifs impersonnels (Gr. § 203). --4. Mylièbris fraus, fraude de femmes, d’après la règle pugna Cannensis (Gr. § 115). — 5. Au style direct : si sequi extemplp vultis t manifesto deprehendi po$sunt. — 6, Et répété signifie, d’une part ...d’.autre part, non seulement..,, mais encore- (Gr. § 98, 2")- — 7. Le relatif de liaison est souvent & l’ablatif absolu : qufbus delatis = iis aydem delà lis (Gr. § 144 et 229). 8. Àd devant un nom de nombre
est souvent employé comme un adverbe signifiant « environ » et ne gouverne par conséquent aucun ças. — 9. Dans çonfutqnte indicé le participe peut être remplacé per
relative : indice quae confutabat (Gr. § 226 : iibros , con/usos antea , disposuit ). — 10. Haud a le même sens que non, mais tombe toujours sur le mot qui suit immédiatement (Gr. § 94, 1*). — 11. Certaines particules inséparables et invariables renforcent parfois les pronoms ou pronoms- adjectifs : suamet, egomet (Gr. § 40, note 1°). — 12. Avec un nom de nombre ex signifie souvent « d’entre » : duae ex'eis , deux d’entre elles; ex quibus (= ex eis autem) ad centum septuaginta , environ 170 d’entre elles. — 13. Habere loco , littéralement « avoir en lieu de », signifie « considérei comme » ; au passif « être considéré comme, passer pour ». — 14. La proposition infinitive clavum jixum (esse) est introduite par l’idée contenue dans memoria repetita : on alla chercher dans les annales une histoire (rappelant que). Gr. § 281, I. — 15. Compte avec le génitif comme les adjectifs marquant possession (Gr. § 118, note 1°) : compos sui t maître de soi. — 16. Causa, ft l’ablatif, placé après son complément (Gr. § 96, 2 9 et 3 9 ), qui est souvent un gérondif au génitif, signifie « en vue de, pour ».
Commentaire littéraire. — 1. La femme, à Rome, jeune fille ou mère de famille, est entourée de respect. La polygamie est inconnue. Mais la femme est toujours sous tu telle, toujours elle a un maître, son père, son époux ou son plus proche parent. Le père et l’époux ont le droit de vie et de mort. Le divorce existait, mais dans les premiers siècles il fut très rare. Le motif ordinaire était l’absence d’enfants. Il fallait absolument perpétuer la famille pour assurer le culte des dieux domestiques et la continuation des offrandes aux mânes des ancêtres Plus tard le divorce devint fréquent ; sous l’empire, les femmes nobles qui n’avaient pas divorcé étaient citées comme une glorieuse exception. — 2. Cependant la décadence dés mœurs privées et publiques ne devint rapide que quand les Romains prirent contact avec la Grèce et l’Orient. Ce récit d’ailleurs est fort sujet à caution. Certains détails semblent suspects et des historiens modernes hésitent à s’en servir comme d’un renseignement certain. Bien que Tite-Live luimême le considère comme le signe et le symbole d’une décadence des antiques vertus, il est difficile de le considérer comme un document important pour l’histoire des mœurs à Rome. — 3. La fin de ce passage contient la mention d’une cérémonie, d’un symbolisme assez obscur, dont il n’est pas question ailleurs. Telle qu’elle apparaît ici, elle semble une superstition assez puérile. Beaucoup de pratiques de ce genre existaient chez les Romains. Toutefois elles ne nuisaient pas à l’énergie de leurs décisions, parce qu’elles ne les empêchaient pas d’agir et qu’ils ne se croyaient pas dispensés pour cela de recourir aux moyens que leur conseillait la prudence humaine. Aussi bien, les esprits cultivés de la classe dirigeante semblent avoir été de bonne heure sceptiques à l’égard de telles cérémonies, mais ils y voyaient une arme fort efficace pour appuyer leur politique en frap-
pant l’imagination populaire. — 4. Tite-Live êonhaite que cette histoire soit fausse : illud pervelim , proditum falso esse. Il suggère qu’il pouvait s’agir d’une simple épidémie. On reconnaît bien là l’historien soucieux de morale et persuadé que le peuple romain est le plus vertueux du monde. Une peste et une erreur judiciaire, et l’orgueil national est satisfait. Ne dit-il pas dans sa préface : « Même dans les rêves des philosophes, il n’y eut jamais de république si sainte, si longtemps à l’abri du luxe et de l’immoralité» ? — 5. Tite-Live, dans ce récit, ne semble pas avoir voulu montrer les qualités dramatiques et pittoresques qui lui sont ordinaires. Il énumère les péripéties de ce drame avec la sécheresse d’un annaliste. Il ne tient pas à attirer l’imagination du lecteur sur un épisode si peu honorable pour la vertu romaine. Il ne l’expose, dit-il lui-même, « que pour ne refuser créance à aucun historien ». Il a soin d’observer d’ailleurs ^ue plusieurs parmi les anciens ne parlent pas de cette affaire scandaleuse.