‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 35 sur 133 · La Providence et le monde · texte numérisé non relu

La Providence et le monde

(Cicéron, De natura deorum , II, 35-88).

Le berger dont parle Attius, qui n’avait encore jamais vu de bateau, en apercevant de loin, du haut d’une montagne le navire 1 , nouveau pour lui, qui portait les Argonautes, est saisi d’étonnement et de terreur; il s’imagine voir quelque objet inanimé. Mais bientôt des signes plus manifestes lui font soupçonner de quoi il s’agit. Il dut en être de même pour les philosophes: le premier coup d’œil jeté sur le monde les déconcerta peut-être, mais ils durent comprendre ensuite que cette demeure céleste et merveilleuse devait être habitée, qu’elle devait avoir un maître pour la diriger, qu’un architecte avait dû construire ce superbe ouvrage. Comment voulez-vous qu’à ce propos je n’exprime pas mon étonnement de voir des gens se persuader que le monde avec sa magnifique beauté ait été formé par une rencontre fortuite d’atomes? Je ne vois pas pourquoi celui qui estime cette formation possible, n’admettrait pas que, si on jetait par terre une énorme quantité 2 de caractères représentant les vingt et* une lettres de l’alphabet, le hasard pour-

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ràit fâîfe qti'éllës fussent renversée si hëüreli sèment qù^on y put lire* toute iâ suite dés Annales d’Ennius. Si eettè rencontre des atomes peut former le ttioùde, pourquoi pas un temple, une maison, une ville? Cê sont des t ouvragés beaucoup moins grandioses et certes bien plus aisés. Ces génS-là parlent du monde avec si peu de réflexion qtië je ttie demande s’ils ont jamais levé les yeux vers cet admirable spectacle du ciel. Imaginons des ténèbres aussi profondes que celles qui, dit-on, couvrirent les régions voisines de l’Etna, quand eut lieü l'éruption dé de volcan. Il paraît que durant deux jours les hommes né purent reconnaître mutuellement leurs traits. Lorsque, au troisième jour, le soleil brilla, il leur sembla qu’ils sortaient du tombeau. Si la même chose nous arrivait, si, au sortir d’une étemelle nuit, nous apercevions tout d’un coup le grand jour, quelle impression ferait sur nous le spectacle du ciell Mais l’habitude de le voir émousse la curiosité de notre esprit, qui n’en est plus frappé et ne cherche pas la raison de choses que nous avons journellement sous les yeux.

Notes. — 1. Vehiculum , moyen de transport. — 2* Dès formes, en quantité, innombrable, des vingt èt une lèttrës (de l’alphâbëtj. — à. Grâcë à elles, renversées à terré, lés Annales d’Ebbius pduvéir être rèptôduitèS de telle manière qu’elles paissent être lues d’un bout à l’autre.

Commentaire grammatical. 1 ; Apud avec un boni d’aùteür signifié soüvënt « dans les ouvrages de ». — 2; Qui nunqiiàrh vidisèèl f au subjonctif parce qu’on rapporté la pen Sée d’Âttiùs (Gr. § 341, 1°); on peut aussi expliquer le subjonctif par une idée, de conséquence (talis ut, Gr. § 329, à # ). — 3. Ui % avec l'indicatif : commé, de mêrüè que, dès que (Gr. § 99 bis). — 4. Iitahimum quiddctni , une (éettaine) chose ^ iii abîmée ; le génitif ( ctliquid inanimi , quelque ehosë d’inanimé) s’emploié seulement en pareil cas avec les

f ronoms neutres marquant unè idée de quantité. — 5. Deuerunly si conturb averat, comme possurh, si voio ; si signifie ici : s’il est vrai qué (Gr. § 301). — 6. Hic , adverbe; sébs témporël : à eè moment-là ; sens local ; ici. — 7. Ego rtàn mirer , subjonctif délibératif (Gr. § 214, 1*) : Ne fautil pas que je m’étonne? ne dois-je pas m’étonner? — 8. Qüêrn • qüdih ( qui èibi persüâdêài) et nob pas itli^uein parce qu’une

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négation est suggérée ; il ne devrait y avoir personne. Le pubjontjf tient a l’attraction modale (Gr. § $41) et aussi à l’idée de conséquence : quelqu’un tel que (Gr. § 339, 3°, 330). — • 9. Dans hoc qui evistimat, qui est rejeté après hoç; on s'en aperçoit d’ailleurs & l’absence de ponctuation devant le relatif. — 10. Cur non idem putet, le subjonctif tient, npn pas an sens du conditionnel, mais à l 'interrogation indirecte (Gr. § 254). -r- 11. Aliquo, adverbe de lien de la ques^ tion quo (Gr. § 90, I) : quelque part. — 12. Dans quoi $i, quod est devenu une simple liaison et ne joue le rôle ni de sujet ni de complément ; en français : que si, et si, mais si. Cet emploi s’explique d’une part par !e relatif de liaison (Gr. § 144) et d’autre part par l’accusatif adverbial (Gr. § 164); voir Riemann, Synt. lat. § 20, remarque. — 13. Çtif urbem ( efficere ) non potest, ellipse du verbe voisin, ^-r Î4. fenebras autem cogitemus t subjonctif à sens d’impératif (Gr. § 211). — 15. Eruptione , ablatif d§ cause : en raison de l’éruption (Gr. § 186). — 16. Dans ut per biennium etc., ut signifie « en sorte qne, an point que *. 17, N§mo est

parfois employé comme nuîlus et semble alors plutôt adjectif que pronom : nemo homo, son étymologie est d’ailleurs : ne ( = non ) homo. — 18. L’ablatif tertio die marque la date (Gr. § 199). — 19. Dicuntur obscuraviese , sibi viderentur f construction personnelle ordinaire avec dicere , obligatoire avec v ideri (Gr. § 260 et note). — 20. Dans ut adspiceremus , ut signifie « que » ; cette proposition complétive est annoncée par hoc idem (Gr. § 281, II, 274) ; l’imparfait du subjonctif pour la concordance des temps (G?. § 250).

Commentaire littéraire. — r Enpius (239 169 av. J.-C.) est un des grands noms de la littérature latine à ses débuts. On ne cite avant lui que Livius Andronicus et Névius, qui lui sont très inférieurs. Il fut le contemporain de Plaute. Son œuvre la plus appréciée est nommée dans ce passage : les Annales, vaste épopée historique qui embrassait toute l’histoire romaine. C’est lui qui a introduit l’hexamètre à Rome. Accius (ou Attius), né en 170 av. J.-Ç., mort vers 84, était avec Pacuvius le représentant le plus apprécié de la tragédie latine. .Nous n’avons plus de lui que des fragments. Dans ss Médée un berger décrivait l’arrivée du navire Argq, C’est à ce passage qu’il est fait allusion ici.

— 2. Le vehiculum Argonautarum est le navire Àrgo. Avant la guerre de Troie, cinquante héros grecs partirent sur ce vaisseau à la conquête de la Toison a’or qui se trouvait en Golehide. Jason, leur chef, fut aidé dans son entreprise par la fille d’un roi du pays, Médée. qu’il abandonna ensuite.

— 3. Cicéron affirme souvent sa foi en une Providence, par conséquent en un Dieu bienfaisant qui s’intéresse à l’homme. Dans le Songe de Scipion il expose sa croyance à l’immortalité de l’âme, bien qu’il semble réserver cette immortalité aux grands hommes seulement. Mais quand il pense aux dieux au paganisme, il est franchement sceptique. Ses opinions religieuses restent un peu vagues, parce qu T il ap-

• partient à la Nouvelle Académie. Cette école était probabi-

* liste, c’est-à-dire croyait qu’on ne pouvait pas arriver à la

1 certitude absolue, mais seulement à la vraisemblance. Par

conséquent s’il donne raison à Balbus, son adhésion ne peut le conduire qu’à considérer comme vraisemblable l’opinion du Stoïcien. — 4. Cicéron n’est pas un profond philosophe: c’est un bon vulgarisateur. Il a du moins contribué à donner à ses contemporains le goût de ces études, non point en les leur présentant par le côté profond et obscur, mais en montrant ce qu’elles peuvent avoir d’intéressant pour tous les esprits cultivés. On le voit ici essayer de faire comprendre sa pensée en recourant à des comparaisons intéressantes : une scène d’Accius où il est question du navire Argo, la mention des Annales d’Ennius, l’allusion à l’éruption de l’Etna. D’ailleurs le cadre du dialogue, qu’i: a choisi pour exposer sa philosophie, s’il a l’inconvénient de masquer un peu la vraie pensée de l’auteur, met de la variété et de l’imprévu, de la chaleur et de l’agrément dans an sujet nécessairement un peu aride.

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