Les miroirs
(Sénèqnè; Quest. Naturi I* xvn)
jju*on sé moque maintènant dés philosophes qui dissertent sur les propriétés des miroirs, qui cherchent pourquoi ils nous présentent notre imagé et même tournée vers nous; dans quelle intention la nature â vôüïü, tout en nous donnant des corps réels, nous en montrer aussi le reflet : pourquoi 1 elle a créé ces matières aptes à recevoir ces images. Ce ii’était pas sans doute pour que nous pùssions faire notre barbe devant un miroir! Elle a inventé les miroirs pour que l’homme put voir ses traits; Beaucoup d’avantages efl sont résultés: d’abord la possibilité de se connatre soi-même ; ensuite d'utiles indications* 2 . La beauté est prévenue d’éviter 3 dé donner prise à la médisance, la laideur d’avoir à racheter par d’autres mérites leâ attraits qui lui manquent 5 : la jeunesse est avertie, en voyant qu’elle est au printemps de la vie* que c’est le temps des étüdës et des actions COUrageü* ses; la vièillësse qu’il faut penser üü pëü à la mort* Voilà pourquoi la nature nous a donné le moyen de voir nos propres traits. Le cristal d’une fontaine, lé marbre poli montre à chaëün son image: « j’ai vu mon image tout récemment au bord de l’eau 5 , quand la mer n’était pas agitée par les vents. » Dites-moi quelle pouvait être là toilette, quand on se regardait dans de tels miroirs? Cette époque plus simple, qui se contentait des avantages offerts par le hasard, ne détournait pas encore ce bienfait de la nature au profit du vice et ne mettait pas au service du luxe cette jytile invention. Dans la suite, quand le goût du luxe triompha, on cisela les miroirs en or et en argent ; on les orna même de pierreries. Vous figurez- vous
VÈESIONS LATINS S
que les filles de Scipion aient possédé un miroiî étincelant d’or, elles dont la dot fut payée en lingots de cuivre brut? Aujourd’hui des filles ^'affranchis, toutes jeunes, dépensent pour un seul miroir une somme supérieure à la dot que le peuple romain donna à Scipion pour ses filles. Nos mœurs coupables ont jeté parmi nous une telle confusion que tous ces objets qu’on regardait comme destinés à la toilette des femmes, font aujourd’hui par; tie de l’attirail des hommes; c’est trop peu dire, entrent dans le bagage du soldat.
Notes. — 1. Vers quel but ( quorsus ) cela tendait, de préparer etc. — 2. Consilium ad quaedam , un conseil pour certaines choses. — 3. Afin que, étant beau, il évitât. — 4. Tout ce qui ( quidquid ) manquait à son corps. — 5. Virgile, Eglog. II, vers 25. Il s’agit du berger Corydon.
Commentaire grammatical. — 1. Quod conjonction signifie : ce fait que, par ce fait que ou pour ce fait que (parce que), quant à ce fait que. On a ici le sens de « parce que » ( quod disserant , quod inquirant ) ; « par ce fait que » [quod adspici voluit). Pour le subjonctif, voir Gr. § 285 et surtout 287. — 2. Dans quid faciès nostra reddatur , quid , à l'accusatif adverbial, signifie pourquoi (Gr. § 164) ; dans quid sibi voluerit, il est le complément direct de voluerit : quelle chose elle s’est proposée. — 3. Quid reddatur , quid voluerit , quorsus pertinuerit sont des subjonctifs de l’interrog. indir. (Gr. § 254). — 4. Le gérondif au génitif ayant un complément direct peut être remplacé par 1 adjectif verbal : excipiendarum imaginum capacem ; mais il peut rester aussi sans changement : fortia audendi ; nosmetipsos videndi (Gr. § 235). Sur nosmetipsos , voir Gr. § 40, note. — 5. In hoc, ut : en vue de ceci, à savoir que (Gr. § 281, II). — 6. Consecutus ne peut avoir que le sens actif : consecuta ( sunt ), ont suivi, ont résulté (Gr. § 74, 1° et 2°). — 7. Les relatifs indéfinis se construisent avec l’indicatif : quidquid vocabatur ; mais le subjonctif peut être rendu nécessaire par le style indirect ou l’attraction modale : quidquid deesset (Gr § 341, note H). — 8. Penser à une chose : cogitare rem ou de re (Gr. § 156) : penser un peu (en quelque chose, Gr. § 164) à la mort : cogitare aliquid de morte, — 9. Ventis est considéré comme un ablatif de cause (Cf. Virgile, édit. Lechatellier, Egl. H, v. 26) par l’effet des vents (qui, selon les anciens, aplanissent la mer aussi bien qu’ils, la soulèvent); — 10. Fortuita , neutre pluriel (Gr. § 116). — 11 Potiri se construit avec le génitif dans l’expression potiri rerum , s’emparer du pouvoir (Gr. § 180, note). — 12. An caractérise l’interrogation oratoire (Gr. § 92, note). — 13.
Cum illis dos fuisset : alors que (puisque) leur dot avait été; en ce sens cum veut le subjonctif (Gr. § 286). — 14. In avec l’accusatif peut marquer la direction : obversa in nos, tournée vers nous ; ou la direction figurée : detorquere in vitium , détourner en faveur du vice; rapere in luxum , entraîner au service du luxe ; sufficere in unum spéculum, suffire pour l’achat d’un miroir; in hoc, en vue de ceci. — 16. Minus, trop peu (Gr. § 130).
Commentaire littéraire. — 1. Bien qu’on sût dès le xiii* siècle doubler le verre d’une plaque de métal, la pratique de l’étamage des glaces ne s’est répandue qu’aa XVI e siècle. Les anciens n’ont donc connu que les miroirs de métal poli, en or, argent, fer et surtout bronze. Mais ils en fabriquaient de fort grands : totis paria corporibus , dit ici Sénèque. — 2. Cette idée que Dieu, en créant le monde, n’a rien fait qui ne pût et ne dût servir à la vertu, et que l’homme, en usant mal des choses créées, les détourne de leur destination providentielle, est une idée chrétienne. Il y a ainsi entre les théories de Sénèque et le christianisme des rencontres curieuses; on a été jusqu’à prétendre, sans preuves d’ailleurs, qu’il avait été en relation avec saint Paul. — 3. Sénèque prêche une morale austère, la morale stoïcienne. Dans sa jeunesse, il avait eu des accès d’ascétisme, couchant sur un grabat, renonçant au vin et à la viande. Cependant nous voyons qu’il n’ose proscrire les miroirs; il conseille seulement d’en user pour notre amélioration morale. Cette méditation sur nos obligations devan un miroir peut paraître bizarre. En réalité, nous reconnaissons ici un cas curieux de la tendance de Sénèque à entreprendre le relèvement moral de ses contemporains sans trop choquer leurs habitudes de luxe. Lui-même d’ailleurs avait eu à se dé fendre du reproche de vivre à la cour au milieu des fêtes et de posséder de grandes richesses. Il montre ici qu’on peut fort bien posséder une foule de choses, même un miroir, et en user pour le bien de son âme. — 4. Sénèque est un éclectique aux idées parfois un peu flottantes. Il est d’accord avec les idées anciennes quand il croit que l’humanité a perdu ses vertus d’autrefois; mais il est pourtant loin de croire & la légende de l’âge d’or. Il se rencontre avec Lucrèce (cf. n* 61) quand il se représente l’humanité primitive comme & demi-sauvage. Il est déjà tenté toutefois de soutenir, comme Rousseau le fera chez nous, que ces premiers hommes « qui se miraient dans les "fleuves » étaient plus proches de la vraie nature et par conséquent plus vertueux et plus heureux. Par contre, s’il est frappé de la décadence morale de l’homme civilisé, il n’en affirme pas moins en terminant les Questions naturelles , la possibilité du pro«-
f rès indéfini des sciences. — 6. Sénèque ne s’occupe pas es mil~.rs en vrai savant, pas plus en physicien qu’en archéologue. S’étant demandé si certains météores ne sont pas de simples illusions d’optique, il est amené à parler des images reflétées par les miroirs; mais abandonnant aussitôt
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l’aspect scientifique de la question, il s’ôccupé de morale Cette tendance à mêler lé domaine de la morale et de là science part d’une intention excellente. Elle est d’ailleurs légitime chez un philosophe. Il n'én est pas moins vrai que cette méthode a beaucoup retardé les progrès dè là science dans l’antiquité et aü moyen-âge. (Cf. Pline l’Ancien, ü* 9.)