‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 38 sur 133 · Raffinements de cruauté · texte numérisé non relu

Raffinements de cruauté

(Cicéron, De euppliciis , § 117*119)

On inet eû prison les condamnés. C'est Contre eux que la peine est prononcée, mais c’est au* malheureux parents qu’on la fait subir. On leur interdit de voir leurs enfants, ôn leur défend d’apporter à leurs fils des vêtements ou de la nourriture. Ces pères, que vous voyez ici, restaient étendus sur lé seuil, et ïes malheureuses mères passaient la nuit à la porté de la prison; on ne leur permettait pas de voir une dernière fois leurs fils. Elles né demandaient pourtant qu'une seule chose: recueillir dans un baiser le dernier soupir de leurs enfants 1 . Il y avait là le geôlier, le bourreau du préteur, qui' faisait périr et terrorisait nos alliés comme nos concitoyens, le licteur Sextius, qui exploitait 2 les gémissements et la douleur Suivant un tarif déterminé : « Pour voir ton fils, tü donneras tant ; pour avoir le droit de lui porter à manger, tant. » Pet- 6onne ne refusait. « Voyons ! Pour que j'exécute ton fils d'un seul coup de hache, combien me donneras-tu? Pour que sa torturé soit de Courté durée? Pour qu’il ne soit pas frappé à plusieurs reprises? Pour qu'il meure 3 sans souffrir? » Pour cela aussi il fallait donner de l’argent. O douleur profonde et vraiment intolérable! Ô sort pénible ét cruel! Les parents devaient payer non pas pour sauver la vié de leurs enfants, mais pour obtenir que leur mort fût rapide. Et ces jeunes gens eux- mêmes parlaient avec Sextius de leur exécution et dé cé coup de bâche unique. Dans la dernière prière que les enfants adressaient à leurs parents, ils leur deman-

daient de donner de l’argent au licteur pour que leurs souffrances fussent allégées. Bien des tortures cruelles ont été inventées contre les parents et les proches des condamnés; mais, au moins, que la mort en marque le terme. Non point! Y a-t-il quelque chose de plus terrible, jusqu’où puisse aller la cruauté? Qn l’inventera. En effet on décide que quand ils auront été frappés de la hache et exécu* tés, leurs corps seront jetés en pâture aux bêtes sauvages. Si cette mesure paraît trop douloureuse aux parents, qu’ils achètent à prix d’or le droit de les ensevelir.

Notes. — r 1. Recueillir avec la bouche le dernier souffle. —

2. Auquel un salaire déterminé était procuré venant des gê plissements et de la douleur, r— 3. Pour que la vie ne (lui) soit pas ôtée avec quelque sensation de douleur.

Commentaire grammatical. — 1. On emploie ab avec les verbes indiquant séparation ou éloignement : a conspectu exclusae comme liberare a servitute (Gr. § 176). — 2. Li • berum, venant de liberi , oruifn , m. pl. les enfants, est un génitif pluriel contracté pour liberorum (Gr. § 15, note). —

3. L’accusatif exclamatif est employé dans o magnum atque intolerandum dolorem (Gr. § 100, note 2°). — 4. Le verbe orare , demander (en priant) peut se- construire avec l’accusatif du nom de la chose qu’on demande et de la personne que l’on prie; il en est de même de precqn, poscere , flagi tare (Gr. § 161, note 1°). — 5. Causa , à l’ablatif, est très employé avec le génitif du gérondif pour signifier « en vue de (faire) ». Causa se place alors toujours après le gérondif. — 6. Multus, employé avec un autre adjectif pour qualifier un seul nom, est d’ordinaire coordonné ayec cet adjectif i multi et graves dolores , à moins qu’il ne qualifie le groupe formé par le nom et l’autre adjectif : multos fortes viros , où vir f ortie est une sorte d’expressiop toute faite que l’on qualifie en bloc par multus. — 7. Parentibus et propinquis sont au datif d’intérêt (Gr. § 173). — 8. Mors sit extremum t que la mort soit la dernière chose, qu’on n’aille pas au delà de la mort. — 9. Dans quo progredi pos sit , quo est l’adverbe de la question quo ; il est l'équivalent de ad quod. 10. Securi est l’ablatif de securis , is, f. la hache; accusatif : securim (Gr. § 20). — 11 Les conjonctions de subordination et les relatifs sont parfois rejetées après un ou plusieurs mots ; en pareil cas, elles ne sont pas précédées d’une ponctuation ; la ponctuation précédente marque d’ordinaire le début de la proposition. — 12. Le subjonctif présent remplace l’impératif à la troisième personne : redimant, qu’ils rachètent (Gr. § 211).

Commentaire littéraire. — 1. Ce passage est un modèle de pathétique. Il s’agit, en émouvant les juges sur le sort des victimes, de les rendre impitoyables pour le bourreau. De là des tableaux successifs qui portent à son comble l’émotion indignée : les pères et les mères aux portes des prisons ; les suprêmes soulagements portés par les parents à leurs enfants ; puis les détails du supplice et des funérailles devenus l’objet d’un marchandage odieux. Dans tout ce passage, l’émotion est fondée sur le sentiment le plus sacré, sur l’affection qui unit les parents à leurs enfants. — 2. Le style ne fait qu’un avec la pensée et le sentiment. Comme on l’a remarqué, Cicéron calcule ses effets pour tirer des pleurs à son auditoire, mais il se laisse prendre lui-même à ce jeu. On sent ici qu’il s’abandonne lui-même aux sentiments qu’il veut nous communiquer II s’attendrit sincèrement en pensant aux mères qui veulent embrasser une dernière fois leurs fils. On sent, au frémissement du stylé, qu’il assiste lui-même à ces scènes, où la froide cruauté exploite le désespoir maternel. Il fait parler le bourreau» en des phrases sèches, tranchantes, qui accusent encore le caractère impitoyable de ce marchandage affreux. Soudain, il ne peut contenir son indignation; il pousse un cri de douleur et de pitié. Les détails même du style sont admirables : dans les mots aderat janitor carceris , le verbe placé en tête d’une façon insolite, fait en quelque sorte surgir brutalement sur la scène l’odieux personnage. — 3. Cicéron triomphait dans le pathétique et on lui en a reproché l’abus. Il est vrai qu’il fait plus volontiers appel au sentiment qu’à la raison et qu’il sacrifie parfois le docere au permovere. Jamais pourtant il n’a satisfait à ces deux obligations de l’orateur mieux que dans ce passage. Ce sont les faits eux-mêmes qui parlent : le juge se renseigne en même temps qu’il s’émeut. On ne saurait ici accuser Cicéron d’escamoter le vrai sujet; il se trouve ici au cœur même de la question. Tout au plus pourrait-on remarquer qu’il pousse les juges à prononcer sous le coup d’une émotion violente, au lieu de faire appel à la réflexion paisible qui est une meilleurs garantie de justice impartiale. — 4. Mais ces moyens sentimentaux étaient de mise à Rome. Les juges y sont en général des hommes dont l’intelligence n’est pas très affinée, qu’il faut ébranler par de fortes émotions plutôt que convaincre par de subtiles discussions juridiques. Cicéron . a certainement raison, pour tous les cas Bans doute, mais en particulier pour son temps et pour son pays, quand il soutient que la grande loi de l’éloquence est de s’adapter à son auditoire pour le manier à ion gré.

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