‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 39 sur 133 · L’appel de la grâce · texte numérisé non relu

L’appel de la grâce

(Saint Augustin, Confessions, VUI, 12.)

Alypius, assis tout près de moi, attendait en silence Tissue de cette crise extraordinaire. Mais quand une méditation intense eut ramené du plus profond de mon être 1 toute ma misère et Peut étalée 2 devant mon cœur, je fus assailli par une sorte de tempête qui provoqua un déluge de pleurs. Pour laisser s'échapper librement mes larmes 3 et mes paroles, je me levai d’auprès d’Alypius. La solitude me semblait plus convenable pour pleurer 4 . Je m’éloignai assez pour que même sa présence ne put me gêner. Tel était mon état d’esprit et il le comprit. Quelque parole, sans doute, „ que j’avais dite, lui avait révélé que j’avais des larmes dans la voix. Il resta donc là où nous nous étions assis d’abord, extrêmement surpris. Quant à moi,. je me laissai tomber, je ne sais comment, sous un figuier et je donnai libre cours à mes larmes. Il m’échappait des plaintes éplorées : « Combien de temps encore? Combien de temps? Demain et puis demain? Pourquoi pas dans un moment? Pourquoi cette heure ne marquerait-elle pas la fin de ma honte? » Tandis que je parlais ainsi, des larmes amères mont aient de mon cœur meurtri. Tout à coup, j’entends une voix, de garçon ou de fille 5 , je ne sais, venant de la maison voisine, qui chantait et répétait souvent : « Prends et lis, prends et lis ». A l’instant, -ma physonomie changea: je fis tous mes efforts pour me rappeler si les enfants, dans un jeu quelconque, chantaient quelque chose de ce genre. Il ne me semblait pas que j’eusse entendu quelque part ce refrain. Après avoir refoulé mes larmes, je me levai, ne pouvant interpréter ces paroles que comme une sorte d’invitation à ouvrir le livre et à lire le premier chapitre qui se présenterait. Aussi je revins en hâte à l’endroit où Alypius était assis. C’était là que j’avais déposé Je livre de l'apôtre en me levant pour m'éloigner. Je le

saisis, je l'ouvris et je lus en silence le chapitre sur lequel mes yeux tombèrent immédiatement... Je ne voulus pas lire plus avant, c'était inutile. En effet, en un clin d'œil, comme si la lumière était descendue dans mon coeur pour le rassurer, les ténèbres, où se débattait mon irrésolution, se trouvèrent dissipées.

Notes. — 1. Du fond secret. — 2. Eût ramené et rasisemblé. — 3. Totum ( imbrem ). — 4. 6e présentait (à moi) comme plus convenable pour l’occupation de pleurer. — 5. Comme d’un garçon on d’une dUe.

Commentaire grammatical. — 1. Le datif avec affixus se rattache à l’emploi de ce cas aveo les verbes composés d’nne préposition (Gr. § 170). tt-t 2. Le comparatif avec quam ut signifie « trop pour » (Gr, § 131) : trop loin pour que sa présence (même de lui qui était mon intime) put m’être à charge; ce sens revient à : assez loin pour que ne... pas. -r-r 3. Dans nescio quid dixeram et les expressions analogues on considère nescio quid comme un pronom in? défini : n’importe quoi, je ne sais quoi (Gr. § 254, note I) ; il en est de même plus loin pour nescio quomodo. — 4. Modo est l’ablatif de modus, t, m. mesure, manière ( quo modo) ; il peut être employé comme conjonction ( modo ou durmnodo , pourvu que) ; ou comme adverbe signifiant «seule? ment » ( non modo ... çed etiam) ; en parlant du temps, il signifie « tout-à-l’heure » et se rapporte au passé ou à l’ avenir; répété, il équivaut à tantôt... tantôt. — 5. L’ablatif dans amqrissima contritions doit être pris comme un ablatif de circonstance, « dans l’abattement », plutôt que comme un ablatif de cause. — . 6. An s’emploie parfois pour signifier simplement « ou bien » ; mais l’origine de cet emploi remonte toujours à une interrogation double; on le voit clai? rement ici : nescio (utrum vox ilia fuerit) pueri an puellae (Riemann, Synt, Lat , § 281, rem, IIJ). — 7. Dans utrum solerent l’interrogation est double, mais le second membre, qui serait réduit à necne ou annon est sous-entendu. — 8. La proposition infinitive joue le rôle de sujet avec des loeu? tiens impersonnelles (Gr. § 207) : neç occurrebat omninQ (s.-e. mihi), il ne se présentait pas du tout à mon esprit. — 9. Dans quod primum caput, etc., l’antécédent a passé dans la relative : caput quod invenissem primum , le chapitre que j’aurais trouvé le premier, ou primum caput quod invenissem. — 10. Dans quo conjeçti sunt, quo est a considé? rer comme adverbe de lieu (question quo) ; les adverbes de lieu remplacent aisément un pronom accompagné d’une préposition : in quod, ^r- 11. Le datif dans infusa cordi meo est conforme à, la règle § 170 qui concerne la construction verbes composés d’une préposition.

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Commentaire littéraire. — 1. Saint Augustin, dans l'ensemble de son œuvre et surtout dans les Confessions, nous apparaît comme une âme aux impressions extraordinairement vives et portées à se manifester invinciblement au dehors. Il faut qu’il pleùre, qu’il parle & haute voix. N’oublions pas que c’est un Africain et que son tempérament n'est pas oelùi d’un Romain froid et gourmé. D’ailleurs, tandis que des écrivains comme Cicéron et Sénèque étudient le problème dé la destinée humaine avec une sorte de détachement, saint Augustin cherche le vrai avec toute son âme; il en fait « une question de vie ou de mort ». Cette passion de l’infini donne à ce passage un accent merveilleusement dramatique et profond qu’on chercherait en vain dans toute l’antiquité païenne. — 2. Le but de saint Augustin est de montrer que sa conter sion est surtout l’œuvre de la grâce divine. Lui-même ne fait que résister; tout le mérite remonte à Dieu qui le sollicite avec une sorte de tendresse violente. C’est la grâce qui transforme son cœur et lui donnera la force d’être fidèle à ses engagements, il disait en effet quelques lignes plus haut : « Tu nofi potèris quod isti et istae? An véto Uti et istae in semetipsis possunt ao non in domino Deo suo ? » Le caractère miraculeux de

cet appel est mis en relief par les mots : « folté, lege », dont il ne s’explique pas la cause humaine. C’eB't donc àtec raison que Saint Augustin a été appelé le dootéur de là grâce. Cette insistance sur la force et la nécessité de ce secours divin a pu faire illusion aux jansénistes et les induire à une interprétation inexacte de sa pënsée (Cf. Calvet, Litt. franç. y p. 22£>, 228). — 3. Ce passage nous montre de quelle humilité sont empreintes lés Confessions dé saint Augustin. Leur seul but est de remercier Dieu et d’inciter le prochain â avoir en lui la même confiance. Aussi ont-elles habituellement l’allure d’une méditation coupée de cris de reconnaissance envers Dieu. Elles n’ont rien de com-

mun par conséquent avec la curiosité subtile et amusée de Montaigne dans les Essais, ni avec les accès d’orgueil de Rousseau, qui, lorsqu’il s’accuse de quelque bassesse ne manque pas de s’excuséf aussitôt en se comparant au reste de l'humanité et eri mettant son lecteur au diéfi de

se dire meilleur que lui. Le premier chapitre de saint Augustin débute ainsi : magnus es , Domine , et laudabilis valde ; les Confessions de Rousseau s 'ouvrent . par . ces mots : « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et n’aura point d’imitateur. » — 4. On trouve chez saint Augustin,. jusque, dans les effusions les plus touchantes, des expressions qui paraissent manquer de naturel : des hyperboles ( affixus lateri meo est bien fort pour dire : assis tout près de moi) ; des périphrases (ad negotium flêndi n’est guère différent de ad ftendum ) ; des pléonasmes (a fundo arc an o dlta consideratio ; contraxit et congessit) ; des antithèses (luce securitatis , dubitationis tenebrae) ou des rapprochements de mots (procella ingens, ingentém imbfem) ; des expressions un

iiO VERSIONS LATINES

peu cherchées, quoique heureuses ( sonus vocis fîetu graviSui; ctimittere habenas lacrimis). On l’excuse parfois en rappelant qu’il est Africain et qu’à ce titre, il a un goût moins sûr et une imagination plus vive. N’oublions pas cependant qu’il a enseigné l’éloquence, même à Rome. Ce que nous considérons comme des défauts étaient les ornements inévitables alors. On ne peut raisonnablement exiger les qualités d’un classique chez un écrivain de la fin du quatrième et du début du cinquième siècle après Jésus-Christ.

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