Travailler dans le silence
(Quintilien, X, 3)
Personne, je suppose, ne met en doute que la solitude absolue et le silence le plus complet ne soient ce qui convient le mieux pour la composition écrite. Ce n'est pas à dire qu’il faille se ranger pour cela d’emblée à l'avis de ceux qui croient que ce sont les forêts et les bois qui nous mettent le plus à l’aise pour cela, sous prétexte le plein air et l’agrément du paysage élèvent l’âme et fécondent l’inspiration 1 . Pour moi, une solitude de ce genre 2 me paraît plus propre à nous charmer qu’à nous encourager au travail. Par cela même que ces spectacles nous séduisent, ils distraient inévitablement notre attention de l’objet sur lequel nous avions voulu la fixer 3 . Notre esprit est, en effet, incapable de s’appliquer tout entier et consciencieusement à plusieurs choses à la fois. Or, la beauté des forêts, le bord des fleuves, le murmure de la brise dans le feuillage, le chant des oiseaux et même simplement la liberté de promener au loin nos regards, sont autant de choses qui nous captivent, en sorte que pour moi cette impression agréable me paraît plus propre à endormir la réflexion qu’à .l’exciter. Je donne plutôt raison à Démosthène qui s’enfermait dans un lieu où il ne pût rien entendre, ni rien voir à distance, de peur que ses yeux ne l’exposassent à des distractions 4 . Par conséquent, préférons les veilles, faisons-nous comme un abri 5 du silence de la nuit, d’une chambre bien close, de la
présence d'une seule lumière. Bien entendu, comme pour tout travail intellectuel, pour celui-ci aussi la condition essentielle, c’est la bonne santé, avec ce qui l’entretient surtout, je veux dire la frugalité. Il s’agit en effet de détourner de leur emploi pour les consacrer à un travail absorbant les moments que la nature elle-même nous a donnés pour nous reposer et refaire nos forces 6 . Quoi qu’il en soit, les veilles, quand on y apporte la santé et des forces renouvelées, sont encore le meilleur moyen de s’isoler.
Notes. — 1. Procurent {par are) une âme qui s’élève haut ( sublimis ) et une inspiration plus riche (beatus). — 2. Construisez : hic secessus videtur mihi magie jucundus ; entendez : plutôt agréable que propre à encourager ( hortator ). — 3. L’effort de l’œuvre = l’application à l’œuvre projetée. — 4. Aliud agere, faire autre chose, signifie fort régulièrement € être distrait » : hoc âge, sois attentif. — 5. Tiennent ceux qui veillent comme abrités. — 6. Refectio , la réparation des forces.
Commentaire grammatical. — 1. Liber signifiant « exempt de », se construit avec l’ablatif, parfois accompagné de ab : liber arbitris, vide de témoins = solitaire (Gr. § 123, note).
— 2. Quam altissimum , le plus profond possible (Gr. § 136).
— 3. Les adjectifs qui marquent l’aptitude sont construits avec le datif ou ad et l’accusatif. Assez souvent, sous l’em-
Î )ire, in remplace ad pour marquer l’aptitude, la destination, e but. — 4. On a le subjonctif dans quod parent , parce que la proposition causale représente la pensée de ceux dont on parle (Gr. § 285). — 5. Le latin (plus fréquemment après l’époque classique) emploie des noms en -or tirés des verbes pour marquer la disposition habituelle à faire une chose : hortator, apte à encourager. — 6. Ipse distingue et isole : quae ipsa , les choses qui à elles seules, par elles-mêmes; ipsa libertas , la liberté à elle seule. — 7. Dans necesse est avocent, ut est omis conformément à la règle oportet discas (Gr. § 276). — 8. Ramis est au datif dans inspirantes ramis {— in ramos). Il faut se garder de confondre cet em-
F loi du datif (Gr. § 170) avec un ablatif. — 9. Aura, c’est air en mouvement; aura est à aer, ce que unda, eau en mouvement, est à aqua, l’eau en général. — 10. Dans Demosthenes melius on a un bon exemple de l’ellipse d’un verbe à sens général : Demosthene (faisait) mieux, lui qui (Gr. 346, 1 # ). — 11. Le subjonctif dans ex quo nihil prospici posset , tient à l’idée consécutive : un lieu tel que, de là, on n’apercevait rien (Gr. § 329, 3°) — 12. Les particules qui s’emploient avec le participe comme velut tectos •ont citées dans la grammaire § 232 : vixdum 9 rtatim, si-
mul; qujppe, utpote ; qupsi, ut t vefat. siçut ; quamyuam, et si, nisi, etc, . — 18. Gum en corrélation avec tum signifie souvent' : d’une part... d’autre part, non seulement... mais encore. — ? 14. Cwn dans cum corivertimus a le sens causal et devrait être construit avec le subjonctif- (G-r. § 286) ; mais*, il arrive parfois que l’indicatif est conservé. L’auteur laisse le lecteur devenir lui-même l’idée causale. Cette construction était ordinaire dans l’ancienne langue (Biemann, &yv,t. § 194).
Commentaire littéraire. — 1. Gn pourrait être tenté de reprocher à> Quintilien de pe pas tenir compte ici de la différence des .caractères ,et .des tempéraments, puisqu’il se < m-• ble vouloir imposer à tous sans distinction ses idées sur les meilleures conditions du travail intellectuel. Ce serait pourtant une injustice. Il ne pose ici qu’une règle générale qui, comme teîlë, est inattaquable. Mais ce n*est pas lui qui nierait l’importance de la psychologie dans l’éducation ; il recommande au .contraire au maître de s’attacher à connaître à fond les tendances de son élève pour mieux le diriger. Il serait encore plus injuste de croire qu’il ne songe pas à la différence des genres littéraires. C’est justement parce que la poésie est en dehors de ses préoccupation» qu'il prénd parti si nettement. Les termes dont il se sert pouf’ décrire les charmes de la campagne indiquent qu’il n’y est pas insensible. Mais il ne s'agit pas ici de chercher Tins piration poétique. Quintiliep ne parle que .de l’art oratoire et de la composition écrite qui est selon lui le meilleur moyen de s’y .exercer. Il faut reconnaître d’ailleurs que cette préoc-, cupation exclusive de la rhétorique empêche son ouvrage de former un traité complet de pédagogie et lui impose une certaine étroitesse de doctrine. 2. La façon dont il ré? sont ici la question posée laisse deviner en quelle estime il tient son art. C’est un art difficile. Pour portir de la médiocrité, pour devenir Porateur qu’il rêve de former, les dons naturels doivent être fécondés par un travail opiniâtre. C’est à propos de la composition écrite, exercice pénible, mais indispensable, qu’il dit : Natura rerum praeposuit pulcherrimo cuique operi difficultatem , la nature a attaché de la difficulté à tous le& beaux ouvrages. — 3. Ne croyons- pas d’ailleurs qu’il oublie que l’orateur devra un jour rassembler ses idées et les développer en plein air, devant une foule. Dans ce même chapitre, il complète fort heureusement sa pensée : « N’allons pas au moindre bruit qui viendra noua troubler, jeter nos tablettes... C’est en concentrant nos facultés sur l’objet de notre méditation que rien de ce qui frappera nos yeux ou nos oreilles ne parviendra jusqu’à notre âme... de veux que notre pensée se crée une véri- 1 table solitude au milieu de la foule, en voyage, à table... Autrement comment ferons-nous . en plein forum, parmi les disputes et les clameurs inopinées? — 4. Ce passage nous aide à comprendre le mot « élucubration », dû latin faGU? bratig ou efacub ratio, qui vient lui-mêjpe df > fax, faeit, L
LIVÈË Î)Ü MAITHÉ
ltimiètë, par l'intermédiaire de lucubrum, vieux mot qui signifiait lampe* Elucubration signifie donc « travail à la lumière de la lampe », d’où « veille ». Nous disons par exemple : publier le fruit de ses élucubrations. Ce mot ne s'emploie plus guère qu’au pluriel et presque toujours avec tin sens légèrement ironique.