‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 4 sur 133 · Néron musicien · texte numérisé non relu

Néron musicien

(Suétone, Néron , 20-24.)

Dès qu'il eut obtenu l'empire, il fit venir auprès de lui Terpnus, le meilleur joueur de harpe de l'époque. Pendant plusieurs jours de suite, il l’écouta chanter après le dîner, assis auprès de lui, jusque bien avant dans la nuit. Peu à peu l'envie lui vint de s'exercer lui-même à chanter. Il n'omettait aucune des précautions auxquelles recourent les artistes de ce genre pour conserver leur voix ou la renforcer. Couché sur le dos, il portait sur la poitrine une feuille de plomb; il prenait des clystères et des vomitifs, s'abstenait de manger des fruits ou toute autre nourriture nuisible à la voix. Finalement, flatté de ses progrès, bien que sa voix demeurât sans force et sans limpidité, le désir le prit de monter sur la scène. Il y parut pour la première fois à Naples et un tremblement de terre qui secoua soudain le théâtre ne put le faire cesser de chanter. Il chanta des rôles tragiques avec le masque, entre autres le rôle d 'Hercule furieux. On ra* conte que tandis qu'il jouait dans cette pièce, un jeune soldat qui était de garde à l'entrée du théâtre, le voyant charger de chaînes selon les données du sujet 1 , accourut pour le délivrer. Quand il chantait, on ne pouvait sortir dui théâtre même pour la raison la plus pressante : aussi, bien des gens, lassés d'écouter et d'applaudir, sautèrent, diton, par-dessus les murs ou se firent emporter comme morts 2 . Dans les concours, il se soumettait aux 1 règlements au point de ne jamais oser cracher et d'essuyer avec son bras la sueur de son front; et même, au cours d'une tragédie 8 , ayant laissé échap-

per une baguette qu'il tenait, il la ramassa en hâté, tout ému de la crainte d'être exclu du concours pour cette faute; il fallut, pour le rassurer, qu'un acteur lui affirmât qu'au milieu des acclamations de la 'foule, personne n’avait remarqué ce mouvement.

Notes. — 1. Comme le sujet (de la pièce) l'exigeait. —

2. Ef ferre funere , emporter en manière de cortège funéraire. —

3. Dans une représentation tragique. On dit agere tragoediam , jouer une tragédie.

Commentaire grammatical. — 1. Assideris (et) canenti (Or. § 139). Le datif s’emploie avec beaucoup de verbes composés de ad, in, etc. Le sens est : assis auprès (ad) de lui (Gr.§ 170).

— 2. Nec eorum quidquam^et ( coepit ômittere) nilnil eoruin (Gr. § 150). — 3/ Au lieu de conservandae vocis oausa on pour* rait dire conservandi vocem causa (Gr. § 235). Mot à mot : en vue de conserver la voix. La traduction « en vue de la voix devant être conservée » est fautive (Gr. § 241, note). —

4. Il ne faut pas prendre sustinere, purgari , abstinere pour des infinitifs de narration. Le récit ne prend pas une allure si vive; il faut les rattacher à coepit . — 5. Exiguae vocis et fuscae est un génitif descriptif. Ce génitif se rattache à un nom ou pronom sous-entendu : guanquam (Nero erat) exiguae vocis (Gr. § 114, note). — 6. Neapoli est & l’ablatif» (Gr. § 20, 1* et 193). — 7. Oantare Herculem , non pas célébrer Hercule, mais chanter le chant, le rôle d'Hercule. On dit de même saltare Cycîopa (Horace, Sat. I, 5, 53), danser la danse du cyclope, cf. Éiemann, SynU lat. § 85, b. — 8. La proposition infinitive tirunculum militent accurrisse est introduite par la locution fama est : le bruit court que, on raconte que, qui équivaut à un verbe d’opinion, cf. Gr. § 264 et 267.

— 9. Ltcet, il est permis, licuit ou licitum est, licere (Gr. $ 86, 8*). — 10. Dans dicuntur desiluisse t la construction per* sonnelle n'est pas obligatoire, mais elle est de beaucoup la plus ordinaire au lieu de dicitur multos desiluisse (Gr. § 260).

— 11. In eertando , dans l’action de concourir (Gr. § 240, exemple 3) ; eertando , par l'action de concourir. On voit que la première construction seule convient à ce passage. On distinguera donc soigneusement in eertando , eertando , certans , bien que ces trois constructions puissent correspondre au français « en concourant >. — 12. Audeo , es, ausus eum, audere ne doit pas être confondu avec audio, entendre, ni avec odi, je hais. C’est un verbe semi -déponent. — 18. L'ablatif adjurante hypocrita est un ablatif absolu; autrement il faudrait ab, Cet ablatif absolu marque « dans quelles conditions » il put être rassuré.

Commentaire littéraire. — 1. Des faits rapportés ici

par Suétone noua pouvons dégager certains traits de la phjr*

uvbb ao Mânaa

iionomie de Néron ; d’abord, la dissimulation : il attend qu’il ait obtenu le pouvoir pour se livrer à sa passion pour la musique. A ne le considérer que comme artiste, il noua apparaît doué d’une persévérance, louable chez un particulier, mais qui, chez un empereur, pourrait être mieux employée. Cette persévérance, ou plutôt cet entêtement , est d’ailleurs fondé sur Y orgueil. Néron se croit doué d’un génie extraordinaire. Sa soumission aux règlements des concours n’est pas due à l’esprit de justice, mais à la conviction qu’il a de sa supériorité : il ne veut devoir qu’à son mérite ses^ succès d’histrion. La sottise mêlée de cruauté apparaît dans l’ordre qu’il donne de ne laisser sortir personne du théâtre. L’ensemble de ces traits fait de lui, comme artiste, une sorte de maniaque. — 2. Suétone est bien informé, mieux sans doute que Tacite lui-même. Nous avons dit qu’il avait eu à sa disposition les archives impériales, pièces officielles, lettres, discours. C’est d’ailleurs un esprit curieux ; il a d'instinct la méthode des érudits modernes, recherchant les documents, les confrontant.- Quand il s'agit de bruits qui courent et qu’il n’a pu vérifier, il les donne comme tels : fama est tirunculum militem , desiluisse de mur o dicuntur, — 3. Suétone fait l’effet d’être entièrement impartial : « Il raconte sans s’arrêter, sans paraître prendre intérêt à rien, sans donner aucun témoignage d’approbation ou de blâme, d’attendrissement ou d 'indignation : sa fonction unique est celle de narrateur. Il résulte de cette indifférence un préjugé trèB bien fondé en faveur de son impartialité : il n’aime ni ne hait les hommes dont il parle; c’est aux lecteurs à les juger » (La Harpe). — 4. Il est certain qu’on trouve chez Suétone une foule de détails qui ne sont pas tous également dignes de l’histoire L’anecdote du soldat naïf, qui intervient au cours d’une représentation, n’est qu’amusante et n’a aucun intérêt historique proprement dit. « Je voudrais, dit encore La Harpe, y voir moins d'inutilités et de détails minutieux. Il n’omet rien de ce qui concerne l’homme dont il écrit la vie et se croit obligé de rapporter non seulement tout ce qu’il a fait, mais tout ce qu’on a dit de lui. On rit de cette attention dont il se pique dans les plus petites choses, mais on n’est pas fâché de les trouver. » — 5. En laissant de côté les larges vues d’ensemble pour ne s’occuper que des individus, Suétone s’est montré novateur en histoire. A peu près en même temps que Plutarque chez leB Grecs, il a inauguré un genre littéraire particulier : la biographie . Cornélius Népos l’avait précédé, mais sans critique et sans talent. C’était la forme d’histoire la mieux adaptée à l’époque, car la vie politique est alors concentrée dans la personnalité de l’empereur. — 6. Le style de Suétone est net, rapide. Les faits se succèdent chez lui circonstanciés, précis, mais dépouillés de toute couleur aussi bien que de toute appréciation morale. Suétone n’est pas plus soucieux de pittoresque que de philosophie. Il ne vaut pas Tacite comme écrivain, mais il a l’avantage de

iO

pouvoir être fidèlement rendu par la traduction. La Harpe, qui a traduit les vies des douze Césars dit avec raison : « On peut être sûr en lisant un Suétone français écrit avec soin qu’on a lu à peu près le Suétone latin : mais en lisant la meilleure traduction de Tacite ou d’Horace, on peut être persuadé qu’on n’a lu ni l’un ni l’autre. >

Page 1