Abdalonyme
(Quinte-Curce, iv, I, 19.)
Personne ne leur parut 1 plus digne qu’un certain 'Abdalonyme, parent éloigné de la famille royale 2 , que la pauvreté avait réduit à cultiver, pour un maigre salaire 3 , un jardin dans la banlieue de la ville. Comme il arrive d'ordinaire, il n’était pauvre que parce qu’il était honnête. Tout entier à son travail quotidien, le bruit des armes qui avait ébranlé toute l’Asie n’était même pas parvenu jusqu’à lui. Sans tarder, ceux dont j’ai parlé plus haut 4 , portant avec eux les insignes de la dignité royale, pénètrent dans son jardin. Abdalonyme était précisément occupé à le nettoyer en enlevant soigneusement les mauvaises herbes. Ils le saluèrent du titre de roi et l’un d’eux lui dit: « Il faut que tu quittes ton pauvre vêtement pour revêtir les ornements 5 que tu vois entre mes mains. Quand tu seras assis sur le trône, rappelle-toi toujours ce pauvre costume que tu N portes au moment où tu reçois le titre de roi, ou plutôt 6 , ce pauvre costume qui, en vérité, te vaut ce titre. » Abdalonyme croyait rêver. Par moments, il était tenté de croire 7 que ces hommes, qui Je mystifiaient si effrontément, n’avaient pas toute leur raison. Cependant une fois que, malgré ses hésitations, il eut fait sa toilette 8 et revêtu le costume orné de pourpre et d’or, une fois qu’on lui eut confirmé la chose par serment, prenant enfin au sérieux son rôle de roi, il se rendit avec eux au palais. La nouvelk, comme c’est l’ordinaire, eut vite fait le tour de la ville. Alexandre se fit présenter aussitôt le nouveau roi, le considéra long-
temps avec attention et lui dit: « Ton extérieur ne dément point ce qu’on dit de la noblesse de* ta race. Mais je voudrais savoir comment tu as pu te résigner à supporter la .pauvreté. » Abdalonyme répondit: « Fasse le ciel ' que je supporte aussi bien 9 mon métier de roi ! Le travail de mes mains suffisait à combler mes désirs ; je ne possédais rien, mais rien ne me manquait. » Ces paroles suffirent pour faire comprendre à Alexandre la noblesse d’âme d’Abdalonyme.
Notes. — 1. Statuera , décider. — 2. Rattaché à la race royale par une parenté lointaine. — 3. Exigua stipe, ablatif de manière : avec un maigre salaire. — 4. Au sujet desquels il a été parlé auparavant. — 5. Habitus vestis, litt. tenue de vêtement = vêtement. Squalor, tenue malpropre ou misérable. — 6. Bien plutôt, par Hercule, à cause duquel (tu le reçois). — 7. Il s’informait = il cherchait à savoir (en les interrogeant). — 8. Une fois que la saleté fût lavée à lui qui hésitait (toujours). — 9. Animus, disposition d’âme.
Commentaire grammatical. — 1. Avec statuo , on trouve ut ou l’infinitif pour signifier « décider do (faire) » ; mais si statuo signifie « se persuader que, juger », il se construit avec la proposition infinitive complète. — 2. Cum marque l’accompagnement : « en portant » ; il ne saurait être supprimé ici. — 3. Rege eo salutato, lui ayant été salué (com me) roi (Gr. § 101, note 4°). — 4. Alter {ex lus) et non alius, parce qu’il est question de deux personnes. — Per mutare cum , échanger avec, c’est-à-dire contre. — # 6. Le datif dans permutandus est tibi, indique la personne qui doit faire l’action, la personne à qui incombe l’obligation (Gr. § 185). — 7. Cum {residebis), au moment ou (tu seras assis) ; Cum indique une simple simultanéité (Gr. § 318) ; il est inutile de lui donner le sens de * chaque fois que » (Gr. § 315). — 8. Caveo demande régulièrement la conjonction ne ; cependant avec l’impératif de ce verbe ne est d’ordinaire sous-entendu (Gr. § 213 et 278, note). — 9. Immo s’emploie souvent pour se reprendre, pour corriger ce qu’on vient de dire : « ou pour mieux dire, bien
Î )lus, bien au contraire ». — 10. Dans satisne sani essent , e subjonctif tient à l’interrogation' indirecte (Gr. § 254) ; dans qui illuderent , c’est le subjonctif du style indirect (Gr. § 341). Les subjonctifs gui tiennent à des règles d-* subordination b spéciales au latin ne doivent avoir aucune influence sur ’la traduction, on se contente de tenir compta du temps. — 11. Ut avec l’indicatif signifie <v comme, de même que, dès que » (Gr. § 99 bis). — 12. Dans inopiam qua patientia tuîeris, qua est l’ablatif féminin de e quis (interr. indirecte) ; il n’est pas à sa place et doit être mis ava? v
inopiam dans la construction : qua patientia tuleris $nopiarti. — 13. JJtinam possim , fasse le ciel que je puisse (souhait réalisable), utinam possem , si seulement je pouvais (souhait irréalisable, donc : regret, Gr. § 215 ).
Commentaire littéraire. — 1. Quinte-Curce veut faire entendre ici que le titre de roi n’est pas aussi enviable qu’on pourrait le croire. Cette situation suprême a ses dangers : elle peut faire oublier cette sage modération aans les désira qui est l’apanage des simples particuliers et surtout des plus pauvres. L’ensemble de l’ouvrage de Quinte-Curce tend d Ailleurs à démontrer que l’exercice du pouvoir absolu a fini par gâter chez Alexandre les dons naturels les plus admirables. Cette idée n’est ni nouvelle ni profonde. C’est une vérité assez courante que l’orgueil et l’égoïsme se développent aisément outre mesure quand ils ne rencontrent plus d’obstacles. — 2. Pour mettre en relief cette observation morale, l’auteur montre le sage Abdalonyme content de la pauvre situation qui suffit à ses désirs et se défiant au contraire de la puissance qu’on lui confie. Aussi souhaite-t-il de n’en pas subir la funeste influence : utinam eodem animo regnum pati possim 1 Les visiteurs eux-mêmes ont la même idée de la royauté; c’est pour cela qu’ils lui conseillent de se souvenir toujours de sa pauvreté quand il sera sur le trône. Alexandre, lui aussi, approuve cette manière de voir. Tous les personnages sont donc d’accord pour nous faire tirer de l’anecdote la même leçon. — 3. Cette leçon ressort ici d’une aventure assez romanesque, que Quinte-Curce raconte complaisamment. Quoi de plus imprévu que l’élévation sübite d’un pauvre jardinier au
E ouvoir suprême? L’auteur ne se borne ^pas à mentionner rièvement le fait ; il insiste et ne craint pas d’en faire une nârration détaillée où noue voyons les personnages agir et où nous les entendons parler. — 4. Cette tendance à insister sur le côté romanesque est ordinaire chez Quinte- Curce. Il conçoit d’ailleurs l’histoire entière d’Alexandre comme un vaste roman aux mille épisodes ‘imprévus et curieux. Cette conception n’est pas la plus favorable à l’exactitude, mais elle est intéressante. Quinte-Curce est maître dans l’art de piquer la curiosité du lecteur, de le tenir en haleine, de lui montrer directement les attitudes des personnages •: nous voyons entrer les deux habitants "'de Sidon dans le jardin en tenant sur les bras les insignes royaux; Abdalonyme est occupé à arracher les mauvaises herbes ; nous voyons la pauvreté de son vêtement de jardinier, la terre qui le souille, la métamorphose qui s’opère. A tous ces détails concrets est adroitement mêlée la leçon morale, mise dans la bouche des personnages eux-mêmes. On com-
Ï jrend que ce double aspect, romanesque et moral, ait tenté es auteurs du moyen âge qui ont tiré de l’ouvrage de Quinte-Curce la Geste d'Alexandre.
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