‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 41 sur 133 · Léâ esclaves · texte numérisé non relu

Léâ esclaves

(Sénèque, Lettres à Luciliuà , 47)

J'ai été bien aise d'apprendre, par les gens qui viennent de chez toi, que tu vis familièrement avec tes esclaves. C'est une attitude qui convient à un homme sage et instruit comme toi. Dira-t-on que ce sont des esclaves? qu'on dise plutôt: ce sont des hommes. Ce sont dés esclaves? Ce sont plutôt des gens qui vivent sous le même toit que nous. Ce sont des esclaves? Ce sont plutôt des amis de condition inférieure. Aussi je trouve ridicules ceux qui regardent comme un déshonneur de dîner avec un de leurs esclaves. Pourquoi un déshonneur? sinon parce qu'un usage 1 dicté par l'orgueil oblige le maître à s'entourer, quand il dîne, d'une foule d'esclaves debout. Le maître mange avec excès^, tandis que les malheureux esclaves n’ont pas le droit de remuer les lèvres, pas même pour parler. Tout chuchotement est puni de la bastonnade et ôn ne fait pas même grâce des coups à ceux qui involontairement 3 laissent échapper une toux, un éternuement, un hoquet. Es restent toute la nuit sans manger et sans parler. Mais aussi, ceux d'autrefois, qui pouvaient parler non seulement en présence de leur maître, mais encore avec lui, dont la bouche 4 n'était pas fermée par contrainte, étaient prêts à se laisser couper la tête pour le défendre^ prêts à s'exposer à sa place 5 aux dangers qui le menaçaient. Et pourtant, je passe sous silence les traitements cruels et dégradants: car nous ne nous en servons même pas comme d'êtres humains, mais comme de bêtes de somme 6 ; dans nos banquets, l'un d'eux

essuie les crachats; un autre, courbé aux pieds des convives enivrés, fait disparaître les traces de leurs excès 7 . Ne songes-tu pas que celui que tu appelles ton esclave, jouit comme toi de la lumière, respire îomme toi, vit comme toi, meurt comme toi. Il peut arriver que tu le voies libre, tout aussi bien qu'il sa peut qu'il te voie esclave. Dans le désastre de Varus la fortune jeta dans la plus basse condition des gens qui appartenaient aux plus riches familles : elle fit de l'un un berger: de l’autre, le portier d'une humble maison. Ne sais-tu pas à quel âge Hécube devint 8 esclave, ainsi que Crésus, et la mère de Darius, et Platon, et Diogène? Sois bon avec un esclave: prends-le comme compagnon, pour converser, pour délibérer, pour manger avec lui. En résumé, voici ma règle: « Comporte-toi avec ton inférieur comme tu voudrais qu'un supérieur se comportât à ton égard ».

Notes. — 1. Une habitude très orgueilleuse a mis autour du maître dînant, etc. — 2. Il mange plus qu’il ne peut contenir. — 3. Les choses fortuites ne sont même pas exemptées des coups. — 4. Dont la bouche n’était pas cousue. — 5. Détourner sur leur propre tête. — 6. Allusion aux chaises à porteur. Discumbere, s’étendre sur les lits de table. — 7. Les restes des gens ivres (entre autres choses, entendez leurs vomissements). — 8. Coeperit, interr. indir . (Gr. § 254).

Commentaire grammatical. — 1. Venke ab , venir d’auprès de, de chez (Gr. § 197, 3°). — 2 . Decere se construit avec l’accusatif (Gr. § 157, exemple 4). — 3. Iste est un pronom démonstratif se rapportant à la deuxième personne : istum quern vocas, celui (dont tu parles) que tu appelles (Gr. § 41) ; il marque parfois une nuance de mépris rideo istos qui (Gr. § 40, note 2°) ; ille désigne quelqu’un de plus éloigné (Gr. § 41) : ces esclaves d’autrefois. — 4. Cvrcumdare turbam domino ( = circum dominum , Gr. § 170), mettre une troupe (d’esclaves) autour du maître. — 5. Est ille plus quam capity il mange (Gr. § 84, 2°) : il mange plus qu’il ne peut contenir (allusion aux vomissements provoqués, danfs les orgies, pour pouvoir recommencer à manger). — 6. Sénèque emploie beaucoup in hoc , ut au sens de ad hoc , ut : en vue de ceci, à savoir que ; hoc est alors à l’accusatif avec in (Gr. § 281, H). — J. L’adjectif pris comme nom au neutre pluriel (Gr. § 116) signifie chose, mais on peut traduire ici 'Gr. § 46, note) : fortuita , accidents fortuits; crudelia et inhumana , des traitements cruels et dégradants. — 8. Nocte

LÎVBB Dü MAITRE

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tota comme nootem totam pour marquer la durée (Gr. § 198, note). — 9. On n’emploie pas l’infinitif complément d’un adjectif en latin classique, mais paratus est considéré comme participe (Gr. § 124, note). — 10. Dans quod abutimui et quod deteraet, quod signifie ce fait que, et la proposition ainsi introduite est en apposition à crudelia et inhumana , des traitements cruels et dégradants (à savoir) ce fait que (Gr. § 280). — 11. Ilium est complément d’objet direct; comitem est attribut (Gr. § 101, 4 e ). — 12. Haec est sum ma, pour hoc est summa : voici le résumé (Gr. § 103). . — 13 Sic vivas est moins durement impératif que sic vive. On se sert de ce subjonctif pour donner un conseil (Gr. $ 211, note).

Commentaire littéraire. — 1. Les esclaves étaient originairement des vaincus auxquels on faisait grâce de la vie et qu’on retenait pour les faire travailler à son profit. Tout prisonnier de guerre pouvait être vendu comme esclave. LeB enfants d’esclaves suivaient la condition de leurs parents. Au début de l’Empire, les esclaves étaient si nombreux qu’ils formaient les deux tiers de la population. Ils étaient fa « chose » du maître ; on les vendait comme une marchandise et le trafic des esclaves était une branche importante du commerce. On voit ici qu’ils étaient fort diversement traités, suivant le caractère de leur maître. Ce maître pouvait les faire mettre ^ mort; il pouvait aussi les affranchir. Sous l’empire, un affranchi pouvait même devenir in genuus et avoir tous les droits d’un homme libre. C’est à cela qu’il est fait allusion ici. — 2. Dans les dernières années de la République et sous l’Empire, le luxe se développa dans des proportions inouïes et l’un des éléments de ce luxe était le nombre des esclaves. Caton d’Utique, célèbre par sa frugalité (Cf. N° 66, Caton en Afrique ), en avait quinze pour le servir en campagne. Emilius ScauruB, beau-fils de Sylla, en avait 8.000 et Athénée parle de certaines familles qui en avaient, dans leurs domaines, jusqu’à 20.000. On voit iei quelles fonctions on confiait à ceux de la ville et à quels excès de table se portaient les Romains du premier siècle. On voit aussi que les rapports des maîtres et des esclaves avaient changé (sur le dévoûment de certains esclaves, cf. n e 123). — 3. Les arguments de Sénèque nous paraissent d’une évidence presque excessive : les esclaves sont des hommes, dit-il. Qu’on songe que rien n’était plus ordinaire que / de les considérer comme des bêtes de somme (cf. n # 35). Sénèque le dit lui-même ici Il fait aussi appel à la pitié et à l’intérêt. Nous aurions bien d’autres arguments à faire valoir aujourd’hui, mais il faut reconnaître que Sénèque défend les siens avec chaleur et que cette attitude fait honneur à un hpmme élevé dans les préjugés de son époque. — 4 . Ces préjugés étaient en effet assez forts pour que personne dans l’antiquité n’ait ose protester contre le principe même de l’esclavage. A vrai

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dire* l’habitude était ei ancienne et si universelle» qu’il ne venait à l’esprit de personne qu’on pût y renoncer. Sénèque, ici, n’y songe pas. Aristote pensait que c’était Une institution fondée sur la nature, et Platon n’y trouvait rien à redire. On se rappellera que l’esclavage ne disparut de l’Europe occidentale qu’au mdyen-âge sous l’induence des idées chrétiennes et qu’il y eut des esclaves noirs aux Etats-Unis jusqu’en 1865. -- 6* On remarquera le style très coupé et comme saccadé de Sénèque. Ce procédé attire l’attention et séduit d’abord» mais à la longue il devient monotone et fa* tigant (Sur ce style, cf. n'® 62 et 60).

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