‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 42 sur 133 · Paysage antique · texte numérisé non relu

Paysage antique

Pline le Jeune, Lettres V, yi)

Le paysage est magnifique. Figure-toi une sorte 1 4 'immense 'amphithéâtre, tel que 1$ nature seule est capable de le réaliser. Une uiaine s'étend au loin et au large dans un cercle de montagnes. Ces montagnes portent à leur sommet d'antiques futaies 2 , où abonde le gibier le plus varié. Au-dessous®, des taillis suivent la pente de la montagne. Des coteaux les séparent. Entièrement formés d'une terre grasse (car, même en cherchant, on y trouve difficilement de la pierre), ils ne le cèdent pas en fertilité aux terrains les plus unis et mûrissent une riche moisson, plus tard simplement, mais non moins parfaitement. A leur pied, s'étendent, tout autour de l'horizon 4 , des vignes, à l'extrémité et pour ainsi dire à la bordure inférieure desquelles croissent des groupes d'arbres 5 . Puis viennent des prés et des champs. Ces champs, seuls des bœufs dè forte taille et de très solides charrues penvent les retourner. La terre, très liée, se dresse au prenfier labour, èn mottes si énormes qu'il faut y passer neuf fois le soc 6 pour l'ameublir complètement. Les prés sont remplis et comme émaillés de fleurs; le trèfle y pousse ainsi que d'autres herbes toujours tendres, toujours souples et comme nouvelles. Tout en effet est arrosé par des ruisseaux intarissables. Mais, mêine aux endroits les plus humides, aucun marécage ne se forme, parce que la pente déverse 4 a us

le Tibre toute l’eau qu’elle reçoit et n’absorbe pas. Ce fleuve passe au milieu des champs. Il est déjà navigable et porte à la ville toutes les denrées du pays, du moins en hiver et au printemps; car, en été, il baisse: il abandonne alors le nom de grand fleuve pour le reprendre en automne. Ce site, embrassé d’un coup d’œil du haut d’une montagne, te ravira. Car ce n'est pas un paysage réel qu’il te semblera voir, mais bien une sorte de tableau 7 représentant un paysage idéal 8 .

Notes. — 1. « Une sorte de » rend la nuance de aliquod, comme plus bas formam aliquam. Ëerum natura , c’est la nature, simplement. Cf. le titre du poème de Lucrèce. — 2. Futaies, pour rendre procera nemora : bois de haute taille. — 3. Inde , à partir de là. — 4. Per latus omne, le long de tout côté, c’est-à-dire en suivant tout le cercle. —

5. Ne pas confondre arbustum , avec arbuscuîa. La terminaison (cf. salictum, quercetum) signifie lieu planté de. —

6. Litt. : au neuvième sillon. — 7. Forma , plan, dessin. — 8. Litt. : peint selon une beauté éminente : c’est la définition même de notre mot « idéal ».

Commentaire grammatical. — 1. L’impératif, 2« père, du sing. dans les verbes passifs et déponents ressemble à un infinitif actif : imitare , de imitor , patere, de patior. — 2 H as inter , au lieu de inter has ( silvas), c'est l’anastrophe de la préposition (Gr. § 96, 3 # ) Collis est masculin, has représente donc silvae. — 3. Fertilitate est un ablatif de relation : au point de vue de (Gr. § 189). — 4. Coquo ou percoquo , is , coxi , coctum , ere signifie proprement cuire, mais aussi digérer et mûrir. Cf. en français, outre le mot cuire : maître-coq ou maître-queux ( coquus , i, cuisinier), décoction. — 5. Reg o, f s, rexi, rectum , regere, a pour dérivés porrigo (porrexi, porrectum ), sur go ( surrexi , surrectum ), per go, je continue, ( perrexi , perrectum). — 6. Ab, proprement : à partir de. — 7. Nonnisi, signifie ici « seulement » ; cet emploi est spécial à l’époque de l’Empire. Les classiques séparent toujours non de msi par un ou plusieurs mots (Kiemann, p. 360, note 3). — 8. T antis glebis est à l’abl. de manière (Gr. § 188) : en mottes si grandes; « en tant de mottes » serait un contresens peu intelligent, et d’ailleurs jamais tantus n’a ce sens. — 9. Perennis signifie proprement : qui traverse l’année ( per annum) ; son sens dérivé qui est devenu le sens ordinaire est « durable », puis « éternel ». 10. Trèfle, signifie « qui a trois feuilles » : trifolium (très, folium). — 11. Quidquid liquoris, tout ce qui en fait de liquide, se rattache à la règle § 154 : quod praemii, nihil novi. — 12. Medios agros , les champs situés au milieu, ou tes champs en leur milieu : pais avec te contexte le seul

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.n'est pas douteux. Avec médius , il faut toujours songer à la règle : media hie-me , § 117. — 13. Summittitur a pour nous le sens pronominal : s’abaisse (Gr. § 202). — 14. La tournure personnelle est très employée en latin; avec vid$r\ t c'est obligatoire (Gr. § 260, note).

Commentaire littéraire. — 1. Pline commence par la comparaison avec un amphithéâtre, qui fait surgir immédiatement' une vision d’ensemble. Puis, partant de la crête des montagnes, il nous fait voir, après les futaies du sommet, les taillis qui descendent dans les dépressions du sol entre les coteaux cultivés, puis Iob vignes avec leur bordure d’arbres. Tout cela sur la pente. Dans la plaine, il nous montre les prés et les champs traversés par le Tibre. Eemontant

S our finir au sommet d*une montagne, il nous fait jeter un ernier coup d’oeil sur le panorama en le comparant à la création idéale d’un artiste. — 2. Pline est un excellent administrateur ; aussi, Trajan en fera une sorte de ministre des finances en lui donnant la praefectura aerarii. On comprend donc qu’il aime ses terres en heureux propriétaire, parce qu’elles lui donnent des revenus, parce quelles lui permettent de parler de ses esclaves, de ses vignes, de ses bestiaux, de ses arbres, de ses chemins et de ses sentiers — 3. Pline n’est pas un « sportif ». C’est un médiocre chasseur. Trajan, dans une lettre ÇX, 18) lui parle de son frêle organisme (corpus culum) . Il aime la nature pour des raisons d’hygiène. Il dit dans cette même lettre qu’il tient à cette propriété parce qu’il y trouve un air plus pur et plus sain et que les hommes y vivent fort vieux. Mais surtout personne ne vient l’y déranger, il peut s’habiller à sa guise nulla nécessitas togae , nemo arcessitor ex proximo, — 4. Ce passage rappelle que Pline a reçu une éducation oratoire plutôt qu’artistique. Il compose bien, décrit avec précision et méthode, mais il s’arrête aux lignes, au dessin; la couleur manque. Si l’herbe de ses prés est tendre, c’est moins pour caresser le regard que pour se broyer plus aisément soub la dent de ses bœufs. Sa comparaison toute romaine, avec un amphithéâtre et l’autre, avec un tableau, nous font songer à MTme de Sévigné, qui, pour peindre les couleurs d’automne, nous parle des tapisseries et des brocarts des salons. — 5. On ne trouve pas trac.e ici — ni danB le reste de l’œuvre de Pline — des sentiments poétiques ou des préoccupations philosophiques d’un Virgile ou d’un Lucrèce. Aussi bien, ce n’est ni pn génie, ni un précurseur. Ce n’est même pas un poète. Les petits vers, dont il tirait vanité et gu’il lisait à ses amis, étaient bien médiocres, si nous en jugeons par ceux qu’il cite lui-même. Tout au plus peut on dire que,' parfois, s’élevant au-dessus des considérations d’argent, d’hygiène, de tranquillité pour le travail ou le repos, il arrive à considérer la campagne comme un milieu jnoralisateur, par opposition à la corruption des villes

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