Bonnes résolutions
(Cicéron, Ad familiares, xvi, 21)
Mes fautes de jeunesse m'ont causé bien du chagrin 1 et bien des tourments, en sorte que non seulement mon cœur les réprouve, mais mes oreilles elles-mêmes n'en veulent plus entendre parler. Et puisque je t'ai causé autrefois des ennuis, je veux désormais que ma conduite te cause une joie double.- Apprends que je suis au mieux avec Cratippe, qui me traite moins en élève qu’en fils; non seulement j'assiste avec plaisir à ses leçons, mais son charme personnel m'a entièrement conquis 2 . Je passe des jours entiers avec lui et parfois une partie de la nuit, car je le supplie de venir dîner avec moi le plus souvent possible. L’habitude une fois prise, il s'est mis à venir souvent nous trouver 3 sans prévenir pendant que nous sommes à table et, mettant de côté toute austérité philosophique, il plaisante avec nous fort agréablement. J'ai commencé & déclamer en grec chez Cassïus, et je suis résolu à me perfectionner en latin chez Bruttius. Je suis au mieux et je mange tous les jours avec les amis que Cratippe a amenés de Mytilène avec lui; ce sont des hommes instruits et fort recommandables. Je vois beaucoup Epicrate; c'est un des plus nobles athéniens; il en est de même de Léonidès et tous mes autres compagnons leur ressemblent.
Quant à tes observations .sur Gorgias, je te dirai qu'il me rendait service pour mon exercice quotidien de déclamation, mais j’ai fait le sacrifice de tout cela pour 4 obéir aux volontés de mon père. Je n'ai pas voulu user de faux-fuyants. Je suis fort aise que tu aies acheté une ferme et je te souhaite bonne chance. Te voilà propriétaire: il va falloir oublier les habitudes de la ville; d’habitant de Rome 5 , tu t'es mué en campagnard. Sais-tu comment je me représente maintenant, ta sympathique ligure? Il me semble que je te vois en train d'acheter des instruments rustiques, discuter avec tou
intendant, nouer dans un morceau d’étoffe les graines des fruits mangés au dessert. Voudrais-tu m'envoyer au plus tôt un copiste, grec de préférence? Je perds en effet beaucoup de temps à recopier mes notes de cours. Bonne santé.
Notes. — 1. Un si grand chagrin, que non seulement mon cœur s’éloigne (avec repulsion) de ces actes — 2. Je m’attache fortement à son charme personnel. — 3. Obrepere, se glisser à l’improviste. — 4. Dummodo, pourvu que; c’està-dire : voulant avant tout. — 5. Nous adoptons l’interprétation de Hild ( Cicéton , Choix de lettres ) ; une explication plus simple ne paraît pas entièrement à dédaigner.
Commentaire grammatical. — 1. Tantus , si grand; se garder de confondre ce* mot avec tôt , si nombreux, ou talis , tel. — 2. Abhorrere , comme les verbes marquant éloignement physique ou moral, est construit avec ab (Gr. § 176) . — 3. Praestare avec le datif signifie : l’emporter sur; avec l’accusatif : fournir; à ce dernier sens se rattache la construction praestare ut ^fournir ceci, à savoir que), faire en sorte que (Gr. § 273 et note II). — 4. Scito est une forme d’impératif futur; mais l’impératif présent de ce verbe n’est pas employé (Gr. § 61). — 5. Cum ... tum , d’une part... d’autre part, non seulement... mais encore; même emploi que et.. .et.
— 6. T otos dies est un accusatif de durée, comme noctis par tem (Gr. § 198, 1*). — 7. Quam avec le superlatif signifie: le plus possible (Gr. § 136 : oratio quam brevtssima ) : quam saepissime , quam celerrime . — 8. Cum se place après les pronoms personnels (Gr. § 96, 3°). — 9. Graece , latine , en grec, en latin; parler latin, latine loqui. — 10. Exerceor , je m’exerce (Gr. § 202 : in flumine lavantur). — 11. Uti % se servir de, forme le latinisme uti aliquo amico , se servir de quelqu’un comme ami, avoir pour ami; utor familiaribus . etc., j’ai pour amis intimes et commensaux ordinaires. — 12. Quod signifie régulièrement . : ce fait que (Gr. § 280); parfois il se rattache, comme ici, plus librement à la phrase et se traduit par : quant à ce fait que, pour ce qui est de ce que; c’est une transition familière (Gr. § 280, note). — 13. Au lieu de gaudeo te emisse (Gr. § 266), on peut dire : gaudeo quod emisti (Gr. § 287). La proposition infinitive correspond donc à quod avec l’indicatif et non pas avec le subjonctif (Gr. § 287, note). — 14. Videor videre , construction dite personnelle, obligatoire avec videri (Gr. § 260 et note)
— 15. Video te ementem , je te vois en train d’acheter; video te emere , je constate que tu achètes (Gr. § 224). — 16. In exscribendrs pour in exscribendo hypomnemata t dans l’action de copier des notes, en copiant des notes (Gr. § 240, exemple 3; 241, note). — 17. Hypomnema , atis, n., est de la troisième déclinaison ; mais il fait le datif-ablatif plu riel en is ou ibus, comme poema (Gr. § 26, 4*) et divers mot» grecs du même type; ici, il est à l’ablatif pluriel.
Commentaire littéraire. — 1. Audire, c’est assister ans leçons d’un maître, surtout d’un professeur d’éloquence ou de philosophie. Declamitare, c’est s’exercer à prononcer des discours en parlant fort et avec véhémence. Cet exercice avait pour but, non seulement de cultiver la mémoire et la facilité d’improvisation, mais aussi la voix. Il était même considéré avec raison comme un exercice physique utile à la santé. Le librarius est un secrétaire qui écrit sous la dictée, copie ou rédige des lettres. C’était un esclave ou un affranchi. Tiron est lui-même secrétaire de Cicéron. Secundo, mens a, c’est la seconde partie du repas, qui correspondait à peu près à notre dessert. — 2. Les membres de fa famille de Cicéron étaient sa femme Terentia, dont il se sépara après 33 ans de mariage, et deux enfants, Tullia et Marcus, nés & 14 ans d’intervalle. Tullia mourut avant son père après avoir été mariée trois fois. Cicéron avait un frère nommé Quintus, de quatre ans plus ''jeune que lui, qui épousa Pomponia, sœur d’Atticus. Il avait lui-même beaucoup écrit en prose et en vers. — 3. Le jeune Marcus écrit là une lettre visiblement inspirée par le désir de montrer qu’il a radicalement changé de vie. Il a renoncé à ses mauvaises fréquentations et ne vit plus qu’en compagnie de savants et de gens appartenant au meilleur monde. On peut le soupçonner d’exagérer un peu, quand il prétend par exemple qmil voit le philosophe Cratippe totos dies noctisque èaepenumero partem ; on peut penser avec un éditeur que « c’est trop beau pour être absolument vrai ». D’ailleurs, le ton enjoué et plaisant reprend vite le dessus. — 4. En 44, le jeune Marcus, âgé de 21 ans, s’engagea dans l’armée de Brutus pour combattre Octave et Antoine. En 43, lors des proscriptions, son père, son oncle Quintus et le fils de celuici furent tués. Marcus échappa à la mort grâce à son éloignement. Rentré à Rome en 39, il fut traité avec égards par Auguste, qui le fit nommer consul en 30. Il mourut prématurément, victime des habitudes d’ivrognerie contractées dans sa vie d’étudiant à Athènes. — 5. On devine par cette lettre . quelle sorte d’intérêt peut offrir la correspondance de Cicéron. La littérature latine en prose, qui renferme peu de romans et se compose surtout des œuvres des historiens et des orateurs, nous parle peu de la vie intime et quotidienne. Elle est en outre un peu compassée et dé daigne ces particularités qui nous attirent aujourd’hui. Au contraire, les lettres sont remplies de détails vivants qui nous révèlent sous leur aspect le plus familier la civilisation •t l’âme antiques.