‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 44 sur 133 · Les sacrifices · texte numérisé non relu

Les sacrifices

(Ovide, Fastes , I, 347)

Le fer qui ouvre maintenant les flancs du taureau qu’on immole n’était pas alors employé dans les sacrifices. La première, Cérès vit avec plaisir couler le sang de la truie gourmande, car elle vengeait le ravage de ses trésors par l’immolation méritée de la coupable. La punition avait frappé le porc. Effrayé par cet exemple, tu aurais dû, 6 bouc, t’abstenir de brouter la vigne. Le porc ainsi que la chèvre étaient donc justement punis; mais toi, ô bœuf, mais vous, paisibles brebis, quel crime aviez- vous commis ? Aristée pleurait : il avait vu périr ses abeilles jusqu’à la dernière 1 , laissant leurs rayons inachevés. Sa mère, la nymphe des eaux essaya de le consoler dans sa douleur et voici les dernières paroles qu’elle lui adressa. « Mon enfant, sèche tes larmes; Protée réparera ce dommage et te donnera le moyen 2 de retrouver ce que tu as perdu. )> Le jeune homme parvint jusqu’au devin et tandis que le vieil habitant des ondes s’abandonne au sommeil, ses bras sont enchaînés. Capable de prendre diverses formes, Protée, grâce à son art, se métamorphose ; mais dompté bientôt par les liens qui le retiennent, il revint à sa forme ordinaire. Soulevant sa tête d’où ruisselle une barbe azurée: « Tu veux savoir, lui dit-il, par quel moyen tes abeilles te seront rendues : immole un jeune taureau, couvre-le de terre; ce que tu réclames de moi, une fois enfoui, il te le donnera. » Le berger obéit. Des essaims s’échappent en tourbillonnant du corps putréfié du jeune taureau : une seule vie sacrifiée a enfanté mille vies. L’arrêt du destin condamne la brebis: l’imprudente avait broué les rameaux sacrés qu’une pieuse vieille déposait habituellement sur l’autel des dieux de la campagne.

Notes. — 1. StirpSy la descendance; il s’agit probablement des larves d’abeilles. — 2. Il te donnera avec quel moyen, pour : il te donnera un moyen grâce auquel, ifeparare, se procurer à nouveau.

Commentaire grammatical. — 1. L’antécédent passe assez fréquemment dans la relative (Gr. § 196) ; il faut construire hic culter, qui, etc. — 2. Les participes des verbes dé

Î >onents ont régulièrement le sens actif. Ces verbes sont donc es seuls à avoir un participe passé actif (Gr. § 74) ; ultus t ayant vengé ; solatus, ayant consolé. — 3. Date * poenas , proprement : fournir une expiation, donc être puni. — 4. Debueras doit se rendre par notre conditionnel passé : tu aurais dû; c’est la règle hoc facere debebam (Gr. § 219). — 5. Il y a, en effet, amphibologie grammaticale dans apes de*tituisse favos , puisqu’on pourrait construire favos destituiez se apes. Mais le latin ne se préoccupe pas de ces amphibologies purement grammaticales quand le sens est, comme ici, fort clair (Gr. § 269, II). — 6. Le relatif est rejeté après un mot dans caerula quem genitrix ; dans ce cas, l’absence de virgule devant le relatif avertit d’ordinaire le lecteur. — 7. Dans quoque (-et quo) modo réparés , le subjonctif tient, d’une part à l’interrogation indirecte car dare revient au sens’ d’indiquer (par quel moyen) ; mais il tieit d’autre part au sens final : un moyen grâce auquel tu puis ses. — 8. Dixit : requit < s qua arte réparés apes; c’est un exemple de construction compliquée. ■ — 9. Il faut scander : siste pu I et lacri | mas Pro | teus tua | damna le | vab\t. La seconde partie du mot Proteus ne forme qu’une seule syllabe, ce qui est conforme à la prononciation grecque Les noms grecs conservent en latin leur quantité.

Commentaire littéraire. — 1. Dans les sacrifices anciens, le choix de la victime est une affaire importante, car chaque dieu a ses préférences ; il faut tenir compte non seulement de l’espèce, mais de l’âge, de la couleur, etc. Le prêtre qui préside au Bajrifice a la tête voilée. Le son da la flûte doit l’empècher d’entendre les paroles de mauvais

augure. D’ailleurs, le silence est de règle. Après une prière, une aspersion et quelques gestes rituels, la victime est frappée par le victimaire. Le sang recueilli est* placé sur l’autel qu’on garnit pour cette circonstance de fleurs et da bandelettes (rubans ae laine). Les entrailles sont toujours examinées, car le sacrifice est, avant tout une consultation des dieux. Ces entrailles (foie, fie 1 , cœur, poumon), après avoir été soumises à l’examen des haruspices, sont brûlées sur l’autel. La chair est distribuée aux assistants. — 2. La souplesse du talent d’Ovide n’apparaît jamais si bien

que dans ces sortes de passages où la monotonie guetterait l’écrivain inexpérimenté. Aucun des termes de rémunération n’est abordé de la même manière. A propos d’une victime (la truie), c’est Cérès qui réclame le sacrifice; il admoneste directement la suivante (le bouc) ; il interroge les autres

(boeuf et brebis) en manière de transition, aborde brusquement la légende d’Aristée (flebat Aristaeus ), la termine de même pour passer sans préambule au sacrifice de la bre-

bis. Cette virtuosité ne va pas sans inconvénient : elle est trop apparente: un auteur dont le style se joue si élégam-

ment de tontes les difficultés finit par paraître nne sorte de prestidigitateur, dont on admire la fécondité de ressources, mais qu’on a de la peine & prendre au sérieux. — 3. Le distique élégiaque a l’inconvénient de prêter trop de relief à ces tours d 1 adresse. En effet, la période solide et ma jestueuse se développe malaisément dans ce rythme étri-

? [ué. Le sens s'achève avec chaque pentamètre. Point d’enambement d’un distique à l’autre. Ce sont de perpétuelles volte-face qui favorisent la 1 variété du style, mais qui interdisent au développement la fermeté et la continuité. Ovide, en choisissant ce mètre pour un sujet si vaste et si sérieux s'est trompé. < Ce contresens rythmique suffirait pour fausser l’œuvre : qu’on Be figure un oratorio écrit sur un mouvement de gavotte (Pichon). — 4. Ovide, poète* mondain et frivole, n’étjait d’ailleurs pas qualifié pour mener & bien une entreprise de ce genre : « Il est complètemnet fermé è la poésie de ce passé légendaire. On sent chez lui une curiosité amusée, jamais d’émotion vraie et il lui arrive trop souvent de traiter son vénérable sujet d’une manière désinvolte, qui frise la raillerie et l’irrespect. » Ce n’est pas tout & fait le cas pour ce passage; on .y sent cependant un souci un peu déplacé du détail simplement joli.

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