‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 45 sur 133 · L’Inde an temps d’ Alexandre · texte numérisé non relu

L’Inde an temps d’ Alexandre

(Quinte-Curce, VIII, ix, 13-23.)

Dans ce climat, l'ordre normal des saisons 1 est S ce point renversé que l'Inde est couverte de neige à l’époque où les autres pays sont brûlés par les ardeurs du soleil; et par contre, quand le froid règne dans les autres régions, on subit dans l'Inde une chaleur intolérable. La terre y produit abondamment le lin: aussi les vêtements de la plupart des habitants «en sont tissés. On peut écrire sur l'écorce tendre de certains arbres comme 3 sur du papyrus. On y trouve des oiseaux auxquels on peut apprendre à imiter la parole humaine, et des animaux qu'on ne voit pas dans lés autres pays à moins qu'on ne les y amène exprès. Les rhinocéros peuvent y vivre, mais ils n'y naissent pas. Les éléphants de l’Inde sont plus robustes que ceux qu'on dresse en Afrique, et leur taille est proportionnée à leur force. Les fleuves charrient de l'or dans leurs eaux 'paisibles, au çours lent et mo*

déré. La mer apporte sur le rivage des pierre précieuses et des perles. C’est la cause principale de leur richesse, surtout depuis qu’ils ont répandu jusque dans les nations étr mgères le commerce de ces parures corruptrices. En effet, c’est le caprice seul qui fixe le prix de ces ordures rejetées par les marées. Là comme partout, le caractère des habitants est influencé par la situation géographique. Ils s’habillent de longs voiles' de lin qui descendent jusqu’aux pieds, ils sont chaussés de sandales; leur tête est entourée d’un turban d’étoffe; des pierres précieuses sont suspendues à leurs oreilles. Ceux qui surpassent 3 leurs concitoyens en noblesse ou en richesse, ornent de cercles d’or leurs avant-bras et leurs -bras.' Au lieu de couper leurs cheveux, ils les portent d’ordinaire longs et soigneusement peignés. Leur menton porte toujours la barbe; le reste du visage est rasé jusqu’à paraître exactement poli 4 . Quant aux rois, leur faste, qu’eux-mêmes appellent magnificence, dépasse tous les excès qu’on peut voir chez les autres nations. Ainsi, quand le roi consent à paraître en public, ses serviteurs portent des encensoirs d’argent et parfument tout le trajet qu’il a l’intention de parcourir en litière.

Notes. 1. La succession régulière des temps. Le mot saison n’existe pas en latin; on dit simplement tempus anni.

— 2. Haud secus quam, non autrement que = comme. — 8. Ceux auxquels la noblesse ou la richesse est éminente.

— 4. Egaliser conformément à l’apparence du poli.

Commentaire grammatical. — 1. Adeo...ut signifie"* proprement jusqu’à (ad) ce point ( eo ) que (ut) , donc : tellement que. — 2. Cum est construit avec l’indicatif pour marquer une simple simultanéité, une simple coïncidence : cum exaes tuant . — 3. Ubi signifie « là où » ou « dès que » ; son sens est ici un peu particulier : dans le temps où. — 4. Lini ferax est un cas de la règle avidus îaudum; ferax a le sens et la construction de fertilis (Gr. § 118, note 1*). — 5. Ad avec le gérondif signifie habituellement « pour »; mais il signifie aussi simplement « à », spécialement après les adjectifs marquant aptitude : docilis , apte (par l’enseignement) à, donc : capable d’apprendre à (Gr. § 122). — 6. Rhino - 9 ?ro 8 , otü, ace. ot<w, selon la déclinaison grecque (Gr, $

1 il

§6, £*). —*■ C'est en effet un mot grec signifiant : qui a une corne sur le nez. — 7. Dans quam quos domitant , il faut suppléer : quam ( vis eorum) quos . Cette ellipse est à rattacher à la règle brevior est hominum viia quam cornicum (§ 138). — 8. Litoribus est au datif dans litoribus infun • dit , au lieu de infundit in litora , qui serait plus régulier (Gr. § 170). — 9. Vulg avéré est une terminaison seconde pour vulg avérant (Gr. § 63, 1*). — 10. Quoque est un adverbe qui se place d'ordinaire aussitôt après les mots auxquels il se rapporte; on devrait avoir ici : apud tllos quoque. C’est un exemple de construction un peu forcée, comme il s’en trouve chez Quinte-Curce. — 11. Usque *e st adverbe chez les vrais classiques et signifie proprement « toujours, sans interruption »; il n’a le sens de « jusqu’à » que quand il est accompagné de ad; mais on dira usque Romam , jusqu’à Borne, d’apres la règle § 193; usque aa Romam signifierait « jusqu'au près de Borne ». — 12. Il faut rétablir l’antécédent h dans auro colunt (w) quibus (Gr. § 145). — 13. Il faut suppléer est dans regum luxuria (est) super; esse super est l’équivalent de superare, dépasser. — 14. Semet est un pronom renforcé par une particule invariable (Gr. § 40, 1*), ainsi egomet , etc. — 15. Per quod répond régulièrement à la question qua, par où (Gr. § 192, 4*).

Commentaire littéraire. — 1, Quinte-Curce établit ici un rapport entre les richesses naturelles de l’Inde et les moeurs des habitants de cette contrée. Non seulement leur façon de s’habiller est déterm née par les conditions physiques du milieu où ils vivent, mais la mollesse qui en valut leurs âmes s’explique par les mêmes raisons : ils se parent comme des femmes; leurs touverains sont devenus de vrais rois fainéants. L’influence du climat sur un peuple est chose si évidente qu’un assez grand nombre d’écrivains l’ont déjà signalée dans l’antiquité. Mais son importance extrême dans l’étude des mœurs et des institutions a été mise plus métiodiquement en évidence par des écrivains modernes, tels que Montesquieu. Plus près de nous, Michelet et Taine l’ont érigée en système. — 2. Quinte-Curce a vu surtout dans l’histoire d’Alexandre un beau roman d’aventures. Les descriptions géographiques procèdent du même esprit. Il aime à parler « des sables immenses de l’Egypte, des poissons bizarres de la mer Caspienne ». Nous le voyons ici relever surtout des détails un peu étranges : il signale l’interversion des saisons, les perroquets, les rhinocéros, les énormes élé phants, la facilité de trouver les pierres précieuses et les perles, bref tout ce qui peut piquer la curiosité dans un récit de voyages. — 3. Mais Quinte-Curce ne veut pas seulement intéresser, il suit aussi le penchant, si romain et ei commun de son temps, qui le porte à moraliser à tout propos. Il veut apprendre à ses contemporains que le luxe est chose dangereuse* qa’il rend les âmes efféminées et les prépare à la servitude. Que pouvaient penser les Romains,

qui avaient toujours en horreur le nom de roi, de ces souverains qui ne paraissaient en public qa’avec un c:>riège dont la vue seule était une humiliation pour leurs sujets ? — 4. En dépit d’une clarté très méritoire, le style de Quinte - Curce offre ça et là, quelques expressions qui trahissent la recherche, le désir de montrer que ce n’est pas en vain qu’il a étudié les règles de la rhétorique. Nous avons signalé la place peu naturelle donnée à quoque, peut-être pour éviter une construction un peu banale : sicut ubique , K apud illos quoque; l’opposition am, non générât pourrait être plus simplement marquée par i6i vivant, non nascuntur ; dans lent modicoque lapsu segnes aquas ducunt> l’emploi de trois adjectifs analogues de sens appuie un peu trop le trait pittoresque ; purgamenta aestuantis freti, les ordures de la mer agitée, est une expression peu naturelle en prose. Le style du récit a souvent ainsi, chez Quinte-Curce, l’allure oratoire ou poétique.

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