‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 46 sur 133 · Un tyran soupçonneux · texte numérisé non relu

Un tyran soupçonneux

(Suétone : Claude , chap. 85-87 )

Les traits essentiels de son caractère furent la peur et la défiance. Au début de son règne, il n'osait prendre part à un banquet 1 qu'avec des gardes armés de lances autour de lui et des soldats pour le servir; il n'allait jamais voir un malade sans faire examiner d'abord la chambre, tâter les matelas et secouer les couvertures. Dans la suite, il fit toujours fouiller , les visiteurs et cette mesure s’appliquait à tous et fort 2 rigoureusement. Un plaideur, venant lui rendre ses devoirs, le prit à part et lui assura qu'il avait vu en songe un homme tuer l'empereur; puis, peu après, prétendant reconnaître le meurtrier, il désigna son propre adversaire qui présentait un mémoire à Claude. Ce malheureux, comme s'il avait été pris sur le fait, fut immédiatement conduit au supplice. On raconte qu'Appius Silanus périt victime de la même fraude. Messaline et Narcisse, qui avaient résolu de le perdre, se partagèrent les rôles. Dès avant le lever du jour, Narcisse fit irruption avec un air épouvanté dans la chambre de son maître,

prétendant qu'il avait vu en songe Appius attenter à sa personne. L'autre, feignant dêtre très étonnée, prétendît qui’elle faisait t le même rêve depuis quelques nuits déjà. Peu après, comme il était entendu d’avance, on annonça qu’Appius entrait 4 en toute hâte dans le palais (on l’avait averti la veille de se présenter à ce moment-là) : alofs, comme si l’on tenait une preuve évidente de la véracité du songe 4 , l’empereur le fit amener immédiatement et ordonna sa mort. Le lendemain, Claude n’hésita pas à raconter tout au long l’aventure au Sénat et à remercier son affranchi de veiller sur ses jours, même en dormant.

Notes. — 1. Nisi ut, si ce n’est de telle manière que sans que. — 2. Et quidem , et même, et qui plus est. — 8. N un tiatus irrumpere, annoncé comme entrant Gr. § 260. — 4. Comme' si la preuve du songe était incontestablement fpurnie.

Commentaire grammatical. — 1. On dit œque ac ou atque, autant que; mais avec la négation ac peut être remplacé par quant , tout comme pour alius (Gr § 132 et note). — 2. ÏTauteur dit unus e litigatoribus parce qu’il pense aux deux plaideurs : c’est « l’une des parties » dans un procès. — 3. Près du participe seducto , le pronom ei est sous-entendu fort régulièrement (Gr. § 139). — 4. Les deux sens les plus habituels de pro sont « pour la défense de » (pro sainte sua et « en guise de » ( pro deprehenso, comme un homme pris sur le fait). — 6. La grammaire parle de ferunt à propos de la traduction de « on » en latin (Gr. § 149 : Narrant, dicunt, ferunt ). — 6. Sommasse, forme syncopée pour somniavisse (Gr § 63, 2'). — 7. Formata n’a pas le sens passif proprement dit : il faut traduire par le verbe pronominal : s’étant mise dans l’attitude de l’étonnement. — 8. In s’emploie avec l’accusatif au .sens figuré pour marquer le but qu’on se propose : en vue de, dans le sens de; in admira tionem, en vue de paraître étonnée. — 9. Sibi ( eamdem speciem obversari retulit ) est employé fort régulièrement dans une subordonnée infinitive pour renvoyer au sujet de la proposition principale, dont la subordonnée représente la pensée (Gr. § 141). — 10. La locution très usitée id tem poris, « à ce moment », est citée dans la grammaire & propos de l’accusatif adverbial (Gr. § 164, note). Le génitif temporis se rattache à la règle nihil novi (Gr. § 154) — 11. Le subjonctif est employé avec ^ quod pour marquer qu’on renvoie la responsabilité de l’affirmation à celui dont on parle : parce que, disait Claude, il veillait (Gr. § 285)

Commentaire littéraire — 1. Suétone, en annonçant les

deux traits du caractère de Claude, dont il va donner des exemples, se contente de mentionner la méfiance et la peur. Mais, après avoir lu ces anecdotes, nous sommes tentés d’ajouter la sottise , puisque Claude ajoute foi du premier toup à des songes et à des songes de gens intéressés à la perte de ceux qu’ils dénoncent. Il conviendrait aussi de

S arler de cruauté , puisqu’il fait exécuter des innocents sur e* simples apparences. — 2. Mais ces mots de sottise et surtout de cruauté seraient un jugement moral porté sur le personnage. Or, ce n’est pas la manière de Suétone. Il enregistre les faits, c’est au lecteur à se faire une opinion. Un historien a-t-il ce droit? Ne doit-il pas se faire juge du bien et du mal? En tous cas, cette manière de procéder a un double avantage : d’abord, c’eBt une garantie d’impartiabté de plus, l’auteur ne s’interpose nullement entre son personnage et nous. Nous nous faisons directement une idée de son caractère, comme si nous le voyions agir lui-même. Il ne faut pas d’ailleurs exagérer l’indifférence morale de Suétone. Certaines phrases nous en disent long sur ce qu’il pense. A propos de la mort do Néron, il dit : « Le monde ap-ès avoir supporté un pareil prince pendant près de quatorze ans, s’en débarrassa ». On a même pu remarquer que « Suétone a sur ses tristes héros accumulé une foule de détails scabreux ou répugnants, négligés par la discrétion de Tacite, qui ajoutent encore à l’horreui et au dégoût que déjà les récits des Annales ou des Histoires nous avaient inspirés à leur égard » (de la Boissière, Tacite). Ce n’est pas la pire manière de se faire justicier. — 3. Se peut-il dans une âme humaine rencontrer tant de sottise et de cruauté? La question B’est posée, non seulement pour Claude, mais pour Néron et les autres tyrans. On a voulu accuser Tacite et Suétone d’injustice et d’exagération. On a prétendu réhabiliter tous les empereurs romains. Il faudrait alors accuser de mensonge non seulement Tacite et Suétone, mais Pline, Sénèque, Juvénal, Dion Cassius, bref tous les écrivains contemporains. « En faveur de ces prétendues victimes d’une grande erreur judiciaire, quelques protestations paradoxales ont bien pu ça et là s’élever : auprès de la conscience universelle, elles sont restées sans écho et sanB effet » (de la Boissière, Tacite ). — 4. Le style de Suétone, toujours clair et rapide (Cf. Néron musicien), a une allure particulière due à Ti influence de la langue grecque. Une partie des livres de Suétone était écrite en grec. Pour ne relever qu’un détail ici, on observera l’emploi fréquent du participe. C’est un des caractères de la langue grecque, qui possède très nombreux participes. Ici on les trouve non seulement à^ l’abl. absolu, mais en apposition au sujet ou au complément : (ci) seducto affirmavit; Appius nuntiatus irrumpere ( = cum nuntiatum esset Appium irrumpere) ; on notera le participe au nominatif singulier: affirmons sommasse se f forme évitée comme lourde par les classiques latins,

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