‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 47 sur 133 · Saint Jérôme dans le désert · texte numérisé non relu

Saint Jérôme dans le désert

(Saint Jérôme, Lettres , 3H t 22)

Oh! combien de fois moi-même, établi dans le désert, dans cette vaste solitude qui, brûlée par les ardeurs du soleil, offre aux moines un séjour austère, je m'imaginais être encore au milieu des plaisirs de Rome ! Je m'asseyais à l'écart des autres, parce que j'avais le cœur rempli d'amertume. Mon corps amaigri était misérablement couvert d'une toile grossière. Ma peau négligée avait pris l'aspect de celle d’un nègre 1 . Chaque jour je pleurais, chaque jour je gémissais et si parfois, malgré ma résistance, le sommeil m'accablait je laissais s'écrouler sur la terre nue mes membres dont les os semblaient désarticulés. Je ne parle pas de ce que je mangeais et de ce que je buvais, puisque les malades eux-mêmes n'ont que de l'eau froide et que les aliments cuits sont considérés comme un excès de luxe. Eh bien! moi, qui, pour éviter l’enfer, m’étais condamné à une pareille prison, qui m'étais réduit à n'avoir d'autres compagnons que les scorpions 2 et les bêtes sauvages, je me voyais souvent par l’imagination au milieu des chœurs de danse. Les jeûnes avaient pâli mon visage, et mon cœur restait agité du regret des plaisirs. Aussi, tout désemparé, je me jetais aux pieds de Jésus, je les arrosais de mes larmes, je les essuyais avec mes cheveux et je domptais ma chair rebelle pa£ des jeûnes qui duraient une semaine 3 . Je me rappelle que souvent j’ai passé un jour entier et la nuit suivante à crier miséricorde sans cesser de me frapper la poitrine jusqu'à ce que la paix me revînt. Je craignais même ma cellule comme si elle avait conscience de mes pensées. Irrité et inflexible contre moi-môme, je m’enfonçais seul dans le désert. Quand je découvrais un ravin profond, une pente rocheuse, une anfractuosité de rocher, j'en faisais mon oratoire.

Enfin, après avoir beaucoup pleuré, après avoir tenu longtemps les yeux fixés au ciel, il me semblait que j'étais transporté au milieu des chœurs des anges et plein de contentement et d'allégresse, je me mettais à chanter.

Notes. — 1. Ma peau sale avait revêtu l'aspect malpropre d’une chair d’Ethiopien (nègre). — 2. Compagnon des scorpions seulement. — 3. Par un jeûne de semâmes (entières).

Commentaire grammatical. — 1. Le développement de la langue et les besoins de la pensée chrétienne ont introduit en latin des mots inconnus aux auteurs classiques. C’est par ces néologismes plus que par la grammaire que la langue de Saint Jérôme diffère de celle de Cicéron. Nous trouvons ici des mots tirés de l’hébreu : Jésus , gehenna ; deB mots tirés du grec : eremus , monachus, hebdomas , angélus. — 2. Intéresse comme la plupart des composés de sum (sauf absum) se construit avec le datif (Gr. § 170 et note). — 8. Replebar , j’étais en train d’être rempli, repletus eram , j’étais rempli (j’avais été et je restais rempli). De même qu’il y a un parfait présent (Gr. § 207), il y a un plus-que-

Î >arfait à sens d’imparfait. — 4. Æthiopicae camis rappelle a règle Pugna Cannensis et spécialement l’exemple vox pue rilis (Gr. § 115) : une chair de nègre. — 5. Dans quotidîe la crimce r quotidie gemitus , l’idée du verbe approprié est aisément suggérée par le nom : lacrimae ( effundebantur ), ge mitus (edebantur). — - 6. Après l’époque classique, le subjonctif dit de répétition tend à remplacer l'indicatif employé en pareil cas par les classiques. — 7. Humo et non pas humi parce que le mot est accompagné, d’un adjectif nuda humo (Gr. § 195) ; pour la suppression de la préposition cf. § 192 note. — 8. Cum avec le subjonctif a souvent le sens causal : cum utantur , puisqu’ils se servent (Gr. § 286). — 9. Car cere damnaveram comme multare exsilio (Gr. § 168). — 10. Jésus au nominatif; acc. Jesum , aux autres cas Jesu (Gr. § 27, 6*). — 11. Hebdomadum est un génitif d’estimation qui se rattache au génitif descriptif (Gr. § 114). — 12. Mihimet est composé de mihi et de met parti&ile invariable qui s’ajoute à certains pronoms (Gr. § 40, note). — - 13. Sicubi est pour si alicubi (Gr. § 151 et note). — 14. La construction du neutre avec un génitif partitif comme concava vallium est, fort rare chez Cicéron, mais très fréquente ensuite. C’est une tournure poétique. Souvent cette construction qui signifie proprement : les parties creuses des vallées, les parties rocheuses des montagnes revient presque à concavas valles , asperos montes , praeruptas rupes . — 15. Post caelo inhaeren tes oculos est une construction hardie pour postquam oculi caelo inhaeserant. Elle rappelle la règle Sicilia amissa ^Gr. § 225) : après la fixation de mes yeux au ciel. Caelo est an datif (Gr. § 170).

CoUMBNTAlRB LITTÉRAIRE. — 1. Ce morceau offre, dans sa composition, une harmonieuse symétrie. La première partie raconte les mortifications de Saint- Jérôme pour montrer qu’elles n’ont pas d’abord atteint leur but. A partir de itaque omni auxilio destitutus commence le récit des crises de désespoir où le jetait cette constatation. Puis, comme * conclusion, apparaît la joie céleste de la délivrance enfin obtenue.

— 2. Ce passage mest pas seulement plein de poésie, il est en vérité tout lyrique. Les sentiments sont parmi les plus puissants <jui puissent remuer une âme humaine et le style n’est pas ici moins lyrique que le fond. Le mouvement est admirable : une exclamation dès le début, à l’évocation soudaine de ces souvenirs émouvants; puis une accumulation de traits de mortification pour mieux faire ressortir l’obstination avec laquelle réapparaissent les souvenirs de la vie coupable; puis la crise dramatique; enfin le chant de triomphe, le cri de victoire après la lutte longue et douloureuse. Les épithètes pittoresques, pathétiques, hyperboliques même parfois, achèvent l’impression et sont amplement justifiées par l’exaltation lyrique de tout le passage. — 3. « Cette prédpminance de la sensibilité et de l’imagination fait de Saint Jérôme une figure à part dans le monde chrétien du IV e siècle, si calme et si bien réglé » (Pichon). « C’est une âme grande et généreuse, que l’ardeur de la foi et l’austérité de la pénitence n’ont endurcie que pour ses propres douleurs et qui garde à celles d’autrui la compassion la plus tendre. » (Villemain). C’est un admirable saint, une des plus fortes natures d’homme qui aient jamais existé. On devine ce tempérament fougueux et tendre dans ce passage où nous voyons les mortifications les plus terribles se heurter aux tentations provoquées par une imagination indomptable, et tout cela est décrit en un style empreint d’une sorte d’oxaltation mystique.

— 4. On comprend par là quel peut être pour nous l’intérêt des Lettres de Saint Jérôme : « Outre ce qu’elles nous apprennent sur la théologie, l’exégèse et les études sacrées, on y voit une vive peinture des mœurs contemporaines. Saint Jérôme décrit plus d’une fois le luxe de la haute société; il nous montre les voitures dorées des patriciennes, leurs vêtements de soie et même le fard dont elles se couvrent les joues. » (Laurand) Nous avons ici une esquisse intéressante de la vie des moines dans le désert. Mais l’auteur lui-même, qui s'est peint dans ses écrits avec une sincérité hardie et d’ailleurs comme sans y penser, constitue la source d’intérêt la plus profonde et fa plus inépuisable.

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