‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 6 sur 133 · Un épisode des guerres de Germanie · texte numérisé non relu

Un épisode des guerres de Germanie

(Velléius Patôrcrulus, n, 106-107.)

Grands dieux 1 ! Quel volume il faudrait écrire pour raconter ce que nous fîmes l'été suivant sous le commandement de Tibérius César! Nos armées parcoururent toute la Germanie; nous vainquîmes des nations dont on connaissait à peine le nom; tous leurs guerriers, dont le nombre était infini, dont la taille était énorme, livrèrent leurs armes et entourés des rangs magnifiques de nos soldats en tenue de combat, se prosternèrent en même temps que leurs chefs devant le tribunal de César. Nous abattîmes l'orgueil 3 des* Langobards, nation plus in* domptable encore que les plus farouches Germains. Enfin, ce qu'on n'avait jamais osé espérer 3 et encore moins tenter, l'armée romaine, enseignes en tête, fut conduite à quatre cents milles du Bhin, jusqu'à l'Elbe. Je ne puis m'empêcher de joindre au récit de tant d'exploits l'épisode suivant, quelque peu important qu'il puisse sembler. Nous avions établi notre camp sur une rive du fleuve mentionné plus haut. Sur l'autre, brillaient les armes des guerriers ennemis; chaque fois que notre flotte faisait mine de se déplacer, ils fuyaient immédiatement. Or, -un barbare assez âgé, de belle prestance et, à en juger par son costume, de rang élevé, monta dans une barque faite d'un tronc d'arbre évidé, selon la mode du pays, et, dirigeant seul cette embarcation, il s'avança jusqu'au milieu du fleuve. Il demanda qu’il lui fût permis de passer en toute sécurité sur la nve que nous occupions et de voir César. On le lui permit. Alors il aborda; longtemps il demeura sans rien dire, les yeux fixés sur César; puis il dit: « Grâce à ta bienveillante faveur, ,6 César, j'ai vu aujourd'hui les dieux, dont j'avais seulement entendu parler 4 jusqu'ici. Je n'ai jamais, dans toute ma vie, souhaité ni vécu un jour plus heureux. » Après avoir obtenu la faveur de toucher la main du prince, il retourna à sa barque et, sans cesser de

VËESIONS LÀÎINBS

tourner les yeux vers César, il regagna la rive qu 'occupaient ses compatriotes.

Notes. — 1. Pro, interjection. — 2. Frangere , briser, abattre, vaincre. — 3. Spe concipere , concevoir en espérance, espérer; opéré , en fait, s’oppose à spe comme tentatum à *conceptum . — 4. Audire, connaître par ouï-dire.

Commmentaire grammatical. — 1. Dans quanti voluminis opéra , le génitif est un génitif d’évaluation qu’on peut rattacher au génitif descriptif. Il indique ici ce qu’une chose réclame comme dans res magni laboris (Gr. § 114, 3® exemple). — 2. L’ablatif est en * dans insequenti , et non en e, parce qu’il s’agit d’un mot pris comme adjectif et non du participe (Gr. § 68, note). — 3. Dans^ sub duce Tiberio , duce est un attribut : sous Tibère comme chef. — 4. Ou trouve l’ablatif de relation dans nominibus incognitae, in finita numéro , immensa corporibus , corpore excellens , digni tate eminens , aetate senior. — A. Le verbe esse est sousentendu dans victae ( sunt ) ; fracti (sunt) ; conceptum ( erat ) ; data (est). — 6. Sur l’emploi de nedum , voir Gr. § 294, note. Régulièrement, nedum, en pareil cas, se construit avec le subjonctif ; il y a ici confusion des deux constructions. —

7. Quin est employé ici comme après les verbes signifiant « empêcher » : je ne puis m’empêcher de (Gr. § 279 et note). — 8. L’indicatif est de règle dans les propositions relatives indéfinies (Gr. § 327) : qualecumque est, quisquis es. — 9. Sub , avec l’accusatif en parlant du temps signifie tantôt « vers » : sub idem tempus ; mais aussi « immédiatement après » : sub adventum , dès l’arrivée; ici : dès que se produisait chaque mouvement. — 10. Aetate senior , passablement âgé (Gr. § 130). — 11. Illis mos est rappelle la règle est mihi liber (Gr. § 172). — 12. Cet emploi de médius au neutre avec le génitif partitif est rare en prose avant Tite-Live. Il faut s’en tenir à la règle § 117 et dire : ad medium flumen. — 13. La construction oportet dis cas, ' qui comporte l’omission de ut dans certains cas (Gr. § 276), est étendue par certains écrivains à toutes sortes de verbes. — 14. Nec ullum est pour et nullum (Gr. § 160). — i 15. — Impetrato ut : (ceci) ayant été obtenu (à savoir) que il touchât. C’est la construction cognito vivere Ptolemaeum (Gr. § 231).

Commentaire littéraire. — 1. -César, pour protéger ,1a Gaule, avait fait au delà du Bhin deux courtes expéditions qui n’eurent pas de "conséquences. Auguste *n 16 avant J.-C. fut appelé en Gaule par une invasion de la tribu germanique des Sicambres. Il se fit ensuite remplacer dans la lutte par Drusus et Tibère. C’est de ces expéditions de Tibère qu’il est question ici. A la suite du désastre subi par le général romain Varus en 9 après J. -O., Tibère et Germanicus revinrent en Germanie; mais ils se contentèrent cette fois de pro*

téger les frontières. On n en fit pas davantage jusqu’aux invasions des barbares. Aussi la Germanie, sauf les pays Rhénans, demeura en dehors de la civilisation romaine. — 2. Ce passage n’est guère propre à nous montrer en Veléius le moraliste intelligent et sagace qui sait trouver une formule heureuse pour peindre un caractère ou une situation. Cependant, un mot assez juste résume bien l’impression que les farouches Germains ont toujours faite sur les Romains ; il dit en parlant des Langobards : gens etiam Germana feritate ferocior. Velléius est assez intelligent aussi pour sentir que l’insertion d’une anecdote comme celle qu’il raconte ici a besoin d’être excusée : de là les expressions non tempero quin, qualecumque est. — 3. Tout ce passage est gâté par l’adulation. L’exclamation du début nous en prévient immédiatement.* Le but que l’auteur se propose en contant l’anecdote du vieux Germain qui traverse l’Elbe pour' voir Tibère est très visible. Il s’agit de faire de ce prince une sorte d’Alexandre que les vaincus eux-mêmes sont forcés d’admirer. Il s’agit aussi de flatter la famille impériale. C’est donner une bien grande importance à ce qui ne prouve que la curiosité et 1 audace d’un vieux Germain original. D’ailleurs, l’impression que l’auteur veut nous donner ici est fausse. Les campagnes de Tibère en Germanie n’eurent qu’une importance limitée. Certaines express sions, malgré tout, trahissent, par leur imprécision calculé^ ( paene nominibus incognitae ) le caractère temporaire de ces succès. L’auteur sait que, quelques pages plus loin, il devra raconter la révolte d’Arminius et le désastre de Varus. — 4. La tendance au romanesque qu’on reproche à Velléius ne saurait être nulle part plus visible qu’ici. L’anecdote contée est vraisemblable, vraie sans doute. Mais les côtés frappants sont soigneusement mis en relief : les barbares fuient au moindre mouvement de la flotte, seul le vieux chef ose s’approcher; en partant, il ne quitte pas Tibère des yeux. La rapide évocation de la soumission des Germains pendant que les légions font la haie révèle aussi les mêmes goûts. Quant à la déclamation, sensible dès la première phrase exclamative, elle se révèle encore dans l’hyperbole ( infinita numéro , immensa corp'oribus) , dans les antithèses ( spe conceptum, opéré tentatum; feritate fero cior) ; mais nulle part elle n’apparaît mieux que dans les paroles prêtées au chef germain ; elle les rend d’ailleurs assez invraisemblables. Nous avons supprimé à cet endroit une

Î »hrase dont la forme alambiquée et le fond lourdement aduateur trahit encore mieux le caractère déclamatoire de ce passage : c Nos guerriers, dit le Germain, ne sont pas raisonnables; ils vous adorent comme des divinités quand vous n’êtes pas là; et quand vous êtes là, ils craignent vos armes plutôt que de s’en remettre à votre générosité : Nos « tra quidem furit juventus , quae cum vestrum numen absen • tium colat, praesentium potins arma metuit , quam sequitu/r

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