Julien l'Apostat
(Àmmien Marcellin XXI, I-IH)
Julien, alors à Vienne, s'occupait jour et nuit de prendre des mesures en vue des événements qui allaient se produire. Il se doutait bien en effet, grâce à de nombreux présages (il s'y connaissait parfaitement), grâce aussi à des songes, que Constance ne tarderait pas à mourir. H était encore dans le pays des Parisiens cpiand, un jour qu'il s’exerçait à manoeuvrer de ^verses manié*
res son bouclier sur un terrain d’exercices, les petites pièces de bois qui en formaient Porbe volèrent en éclats. Il ne lui resta que la poignée qu’il garda solidement serrée dans sa main. Tous les assistants s’effrayèrent de cet accident comme d’un présage funeste : « Que personne ne s’effraie, dit-il; je tiens solidement ce que j’ai en main: » Plus tard, à Vienne, tandis qu’il reposait dans l’obscurité impressionnante de minuit, un fantôme assez lumineux lui apparut et, alors qu’il était déjà presque éveillé, lui récita fort distinctement des vers hexamètres en les répétant plusieurs fois. Se fiant à ces présages, il estimait qu’il ne lui restait plus de graves difficultés à vaincre. Aussi sans rien changer à la situation présente, avec beaucoup de tranquillité d’esprit et de calme, il mettait à profit toutes les occasions d’augmenter peu à peu ses forces de manière qu’à l’accroissement de sa dignité correspondit ^accroissement de ses moyens d’action. Pour mieux s’attirer la faveur de tous sans rencontrer d’opposition, il feignait d’être attaché au christianisme. Il y avait renoncé depuis longtemps en secret, mais un très petit nombre de gens seulement étaient dans la confidence 1 . Il continuait d’ailleurs à s’appliquer à l’étude des présages qu’on obtient par l’examen des entrailles des victimes ou l’observation des oiseaux, conformément aux habitudes des adorateurs des dieux. En attendant, pour qu'on ne se doutât de rien, à l’occasion de la fête que les Chrétiens célèbrent au mois de janvier et qu’ils appellent l’Epiphanie, il pénétra dans leur réunion et ne s’en alla qu’ après avoir fait solennellement ses dévotions. Sur ce£ entrefaites, à l’approche du printemps, une nouvelle vint le jeter soudainement dans une douloureuse tristesse: il apprit que les Alamans étaient en train de dévaster les territoires 2 situés aux confins de, la Ehétie.
Notes. — 1. Peu de gens étant au courant de ses ... se* crets. — 2. Tractas, us, m. espace, territoire.
' Commentaire grammatical. — 1. Apud Viennam devrai!
signifier aux environs de Vienne (Gr. § 197, 1*); mais, dans la' langue familière, dès l’époque classique, apud pouvait marquer le lieu précis. — 2. Formandis consiliis est au datif pour marquer la destination (Gr. § 238) : il employait les jours et les nuits à former des projets. — 8. Le passif exerceri se traduit par un verbe pronominal français (Gr. § 202). — 4. Ut sans verbe signifie régulièrement « comme ». — 5. Dans ad sui javorem , le génitif possessif sut marque « envers qui » le sentiment est éprouvé . (génitif objectif) : à des sentiments favorables envers lui. Cette construction au lieu . de ad suum favorem est peu correcte en latin, mais c’est la tournure habituelle en grec. — 6. Dum haec aguntur est une application dé la règle dum in Sicilia sum (Gr. § 324). — 7. Les principaux participes présents, dans ce passage, sont: agens ( cum ageret) ; conficiens ( quia conjiciebat ) ; quatiens ( dum quatit) ; retinens (au lieu de re • tentam, le latin préfère le participe passif, le participe présent actif paraissant lourd au nominatif) ; vigilanti ( qui vigilabat) ; mutans , disponens (ces participes sont en réalité le verbe principal, agebai est une scfrte d’auxiliaire explétif : il vivait ne changeant rien; c’est un hellénisme, voir Kagon, Gram. Grecq. § 317). Quant à l’hellénisme qui concerne deux mots unis par et, on le trouve dans : dies impendebat et noctes ; praesagia multa, quae callebat , et somnia ; aui -'iis intentus et ceteris ; ad tristitiam versus est et maerorem.
Commentaire littéraire. — 1. Ce passage nous rappelle que le iv« siècle vit des querelles incessantes entre prétendants à l’Empire, luttes sans grandeur souvent réduites à des intrigues de cour entre parents. Ainsi, Julien, proclamé Auguste par ses troupes, prépare méthodiquement la guerre contre l’empereur Constance. C’est en ce siècle que l’influence du christianisme s’affirme officiellement; grâce à l’édit de Milan (313), il est devenu de fait, si non de droit, la religion dominante de l’Empire et nous voyons ici Julien obligé de tenir compte de cet état de choses. C’est en vain qu’une fois empereur il essaiera de restaurer le paganisme- A cette époque les barbares commencent à frapper plus fort aux frontières de l’Empire. Julien réussit déjà difficilement à les empêcher d’entrer dans la Gaule. Il est question ici d’une nouvelle poussée des Alamans. — 2. L’empereur Julien avait été élevé dans le christianisme. Ce passage nous rappelle qu’il l’avait ensuite abandonné pour -retourner aux pires superstitions du paganisme. Il feignait toutefois, par intérêt, d’y rester attaché. On devine aisément qu’une foi9 empereur il deviendra un ennemi acharné de la religion de son enfance et méritera le surnom qu’il porte dans l’histoire. — 3. Ammien Marcellin est resté païen et Julien est pour lui un prince idéal. Il l’admire sincèrement, mais il ne cache pas ses faiblesses. Sans doute il ne croit pas le diminuer en parlant de sa croyance aux songes et aux
présages, car lui-même y croyait; mais il est difficile de s’imaginer qu'il ait considéré comme innocente ou louable la visite hypocrite de Julien à la cérémonie chrétienne le jour de l’Épiphanie de l’année 360 après J. C. . C’est une des preuves de son impartialité absolue. Il ne fait d’ailleurs pas mystère des autres défauts de ce prince. — 4. On reproche à Ammien Marcellin un style embarrassé, traînant bourré d’hellénismes. Il est vrai que son style a les défauts •de l’époque: on y trouve des périphrases inutiles (vaticù nandi praesagia ), "des bribes de locutions poétiques ( horrore medio noctis rappelle le vers de ftacine : c’était pendant l’horreur d’une profonde nuit). Surtout on sent presque constamment à travers son latin l’allure de la phrase grecque. Mais cette allure, souple et gracieuse en grec, parais en latin lourde et lâche. Cependant sa pensée ferme, sa langue pittoresque donnent malgré tout à son style une vigueur qui transparaît A travers le jargon de son temps.