‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 51 sur 133 · Le rêve de Grippua · texte numérisé non relu

Le rêve de Grippua

(Plaute, Rudens, Acte IV, scène II.)

Préférant le gain au sommeil et au repos, j'ai voulu 1 par le gros de la tempête, essayer de soulager la pauvreté de mon maître et ma propre servitude. Je n’ai pas épargné ma peine. Il faut veiller, si l’on veut remplir à temps ses devoirs. Il ne faut pas attendre 2 que le maître vous fasse lever pour travailler. Ceux qui aiment à dormir ne gagnent rien à se reposer et récoltent des horions. Un paresseux est un vaurien 3 et je hais cette engeance. Moi, par exemple, qui me suis montré actif, j'ai trouvé de quoi faire le paresseux, si je voulais. J’ai trouvé ceci dans la mer. ~Qu’y a-t-il là-dedans? Je ne sais, mais c’est pesant. Ce doit être de l'or. Personne ne m'a vu. Voilà une belle occasion, Grippujs, de te faire affranchir par le préteur. Voici mon plan, et je l’exécuterai. J’aborderai mon maître en recourant à toute mon adresse, à toute ma ruse. Je lui offrirai tout doucement une somme pour me racheter, pour devenir libre. Une fois libre, alors enfin, je pourrai m’offrir une propriété, une maison, des esclaves. Je ferai du négoce avec de grands vaisseaux: je serai un gros per-

sonnage 4 . Ensuite, pour mon agrément personnel®, je me ferai faire un bateau, tout comme Stratonicus; je me promènerai de ville en ville. Quand mon nom sera célèbre, je bâtirai une grande ville; je l'appellerai Grippus ; ce sera le monument de. ma gloire et de mes exploits; j’en ferai la capitale d’un grand royaume. Voilà de bien grands projets 6 que je me mets en tête. Pour le moment cachons la valise; en attendant d’être roi, je vais déjeuner avec du vinaigre et du sel, et sans fricot.

Notes. — 1. J’ai désiré essayer comment (qui), — 2. Littér. attendre son maître jusqu’à ce que pour : attendre jusqu’à ce que son maître (hellénisme). — 3. Il est par trop un homme de rien celui qui. — 4. Je serai compté comme personnage (important) parmi les personnages. Rex a souvent ce sens figuré : riche, puissant. — 5. Animi causa , en vue de ma satisfaction personnelle. — 6. Htc : ici (ou en ce moment) je me mets en tête d'organiser de grandes choses.

Commentaire grammatical. — 1. On rencontre chez Plaute de nombreux archaïsmes. Nous avons ici le mot indéclinable qui : il tient lieu de l’ablatif quo=*qiiomodo ; mais il sert aussi ablatif du pronom relatif à tous les nombres et et à tous les genres. Après un u ou un v, la prononciation archaïque remplaçait u (ou) par o. L’w remplaçait souvent l’i : lub enter pour lib enter. Siem est la forme fréquente au lieu de sim (subj. de sum). Des formes en bo existent au futur de la 4 e conj. : commoenibo. — 2. Par eus se construit habituellement avec le génitif. — 3 Se et suus ne sont pas employés régulièrement dans dum se ad suum suscitet officium (Gr. § 141), car ils ne renvoient pas au sujet de la principale et la subordonnée n’en représente pas la pensée Les auteurs de l’époque classique suivent des règles plus sévères. — 4. Homo nihili, un homme de rien; nihili est un génitif d’évaluation (Gr. § 114); pour l’emploi de la forme nihili, voir § 44, iv et 190 bis. — 5. Repperi ut siem , j’ai trouvé comment (=par quel moyen) je pourrais être; c’est une interrogation indirecte. — 6. Ubi a le sens local : là où, où ? mais aussi le sens temporel « dès que ». — 7. La locution urbi Grippo> indam nomen est semblable à mihi est nomen Petro (Gr. § 172) ; on pourrait donc dire Urbi Grippum indam nomen. — 8. Lmfinitif s’introduit après agito in mentem , « ie me mets dans l’esprit », par analogie avec les verbes d’activité (Gr. § 271). — 9. La métrique des auteurs comiques latins est empruntée aux auteurs grecs qu’ils ont traduits ou imités. Quant à la prosodie, ses iois sont beaucoup moins sévères qu’a l’époque classique, notamment beaucoup de syllabes peuvent être

considérées comme brèves, alors qu’elles sont obligatoire ment longues plus tard. Ainsi Plaute, comme encore Lucrèce (N* 61) ne fait pas sentir l's dans certaines terminaisons, pour pouvoir les maintenir brèves : omnibu* pour omnibus .

Commentaire littéraire. — 1. La forme la plus solennelle de l’affranchissement réclamait la présence d’un ma-' gistrat compétent. Ici Plaute mentionne le préteur. Ce magistrat touchait avec une baguette la tête de l’esclave et le déclarait libre. L’affranchi devenait citoyen^ mais il devait à son ancien maître assistance et respect ; souvent, il continuait A vivre auprès de lui. — 2. Plaute ne se soucie pas de l’invraisemblance qu’il peut y avoir à parler, non seulement de magistrats romains, mais de monnaies romaines et même du forum, dans une pièce dont la scène est dans un pays grec. Il sait que par ce moyen il se fera mieux comprendre de ses spectateurs qui appartiennent près que tous au peuple et même à la populace. — 3. D’ailleurs, si Plaute place en pays grec la scène de ses comédies, c’est qu’il traduit ou adapta des pièces grecques. Il ne s’en cache pas. Dans le prologue du Rudens, il nomme son modèle : Diphile (huic esse i.omen urbi Diphilus Cyrenas voluit). Mais il ne se fait pas faute de substituer sa verve bouffonne au comique grec, plus délicat, mais plus grêle. — 4. Plaute montre dans cette scène une réelle observation psychologique dont le mérite revient sans doute pour une bonne part à son modèle grec. Eien de plus humain et de plus naturellement comique que les raisonnements de Gripus sur la valeur de sa trouvaille et sur l’usage qu’il compte faire de sa nouvelle richesse : être libre d’abord, puis commander à son tour, c’est bien le rêve d’un pauvre esclave. Cependant, on peut soupçonner Plaute d’avoir ajouté au comique discret ae l'auteur grec sa fantaisie énorme : Grippus voit grand; il lui faut, avec la richesse, la puissance; il sera conquérant et fondateur de ville comme Alexandre. C'est, aller un p*u vite; on pourrait aisément supposer que Diphile s’est arrêté à la mention de Stratonicus : l’allusion est toute grecque et c’est déjà, pour Gripus, un beau rêve. Mais la fantaisie de Plaute est allée plus loin. — 6 La leçon de morale que nous adresse Giippus en vantant le travail et l'activité appartient sans doute à Plaute. Plaute est romain : c’est un homme pratique ; il donne volontiers des conseils; sa morale, toute romaine, est utilitaire : qui dormiunt lub enter sine lucro et cum mqlo quies ount» C f est celle qui convient au petit peuple pour lequel il écrit ses pièces. D’ailleurs, cette leçon n'est pas dépourvue de comique, car Gripus, qui « se félicite » de son activité, comme de sa trouvaille, n’en sera que plus déçu quand viendra le moment de la déconvenue. Déjà Trachalion tient la corde du filet et se dispose à « tirer » Grippus de son rêve. — 6. Le comique de oette scène rappelle celui qui se dégage de La fable de La Fontaine, La laitière et le got au

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