‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 52 sur 133 · Philotas à la torture · texte numérisé non relu

Philotas à la torture

(Quinte-Curce, VI, XI, 9-19.)

Tous les autres étaient d'avis que Philotas devait être lapidé selon la coutume macédonienne; mais Héphestion, Cratérus et Cœnus dirent qu’il fallait le torturer pour le forcer à avouer la vérité 1 . Alors, ceux qui avaient émis d'abord une autre opinion se rangèrent à leur avis. La séance une fois levée, Héphestion, Cratérus et Cœnus allèrent faire mettre à la torture Philotas. Le roi se retira au fond de son logement et sans témoins, attendit jusque fort avant dans la nuit le résultat de la question. Les bourreaux étalèrent aux yeux de Philotas tous les instruments de torture. Aussi prit-il les .devants: « Pourquoi hésitez- vous, dit-il, à mettre immédiatement à mort un homme qui s'avoue l'ennemi, l’assassin 2 du roi? A quoi bon me torturer? J'ai bien conçu le projet qu'on me reproche, j'en ai souhaité l’exécution. » Mais Cratérus exigea qu'il renouvelât ses aveux au milieu des tortures. On saisit alors Philotas; tandis qu'on lui bandait les yeux et qu'on lui ôtait ses vêtements, il invoquait inutilement les dieux de sa patrie, les droits de l’humanité : personne ne l'écoutait. Il fut torturé de la pire manière, étant donné qu'on le considérait déjà comme condamné à mort et qu'il avait affaire à des ennemis personnels qui le faisaient souffrir pour plaire au roi 3 . Dans les premiers moments, bien que les brûlures et les coups fussent employés contre lui, non plus pour le forcer à avouer, mais pour le châtier, il sut s'interdire non seulement toute parole, mais même tout gémissement. Ensuite, quand son corps, meurtri et tuméfié 4 , fut devenu incapable de résister aux coups de fouet qui frappaient ses os mis à

nu, il promit de dire tout ce qu’ils voulaient savoir à condition qu’ils diminuassent ses tourments. Mais il leur demandait de jurer sur la vie d’Alexandre qu ’ils arrêteraient la torture et renverraient les bourreaux. On accéda à ces deux demandes. Il dit alors: « Dis-moi, Cratéru3, ce que tu désires que je dise. » Et comme celui-ci s’indignait d’être ainsi joué et rappelait les bourreaux, Philotas se mit à demander un répit pour reprendre un peu de force, promettant de dire ensuite tout ce qu’il savait.

Notes. — 1. Qu’il fallait tirer (de lui) la vérité. — 2. Tuer un ennemi, un assassin, qui avoue. — 3. In gratiam regis , en vue de la faveur du roi. — 4. Son corpB qui se gonflait par d’effet des) plaies.

Commentaire grammatical. — 1 . Placere , avec un nom de personne au datif, prend souvent le sens de « être d’avis de » ou « décider » quand il s’agit d’une délibération. — 2. Consurgunt est mis au pluriel apres un sujet singulier auquel sont joints deux noms avec cum. Cette construction ne contredit pas les tendances du latin, mais elle est fort rare chez Cicéron. — 3. Dans quid cessatis et quid opus est, quid signifie pourquoi; c’est un accusatif adverbial (Gr. § 164). — 4. Craterus exigere est un exemple d’infinitif de narration. Le sujet est alors au nominatif (Gr. § 222). — 6. Quae confiteretur est au subjonctif par attraction modale (Gr. § 391, 2°). Il ne faut donc pas tenir compte en français de ce subjonctif. — 6. Dum est souvent construit, au sens de « tandis que », avec un présent là où d’après le français on attendrait un temps du passé (Gr. § 324). — 7. Utpoti « parce que, en effet », donne au participe le sens causal; sur ces particules, voir Gr. § 232 et note. — 8. Postquam, avec l’imparfait, indique une situation qui a commencé auparavant, mais qui se continue pendant que l’action principale a lieu (Gr. § 316, note 2 # ) : postquam non poterat... pollicetur, déjà V ne pouvait plus..., alors il promet. — 9. On aurait au style direct : si tormentis modum adhibebitis, dicam quae scire expetitis. — 10. Dans quid me velis dicere , le subjonctif tient à l’interrog. indir. (Gr. § 254L Il ne faut donc pas le traduire par un conditionnel. — 11. On admet qu’on a ici affaire à ludificare et non au déponent ludificari ; il faudrait donc indignante se ludificari. Mais les règles du réfléchi sont moins rigoureuses dans la proposition au participe et d’ailleurs à l’épogue impériale ces règles sont parfois violées. Mais on pourrait entendre aussi: Cratero indignante eum ( Philotan ) ludificari. — 12. Dans quae sciret indicaturus , sciret est au subjonctif parce qu’on rapporte ici la pensée 4a Pbilotas (style indirect impropre-

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ment dit, Gr. 5.341, 1*). — 13. Indicatums est employé ici d’une façon Feu classique, puisqu’il n’est pas accompagné de sum exprimé ou sous-entendu (Gr. § 233, note).

Commentaire Littéraire. ■— 1. Alexandre, dans son expédition en Asie, était entouré de compagnons désignés par Quinte-Curce sous le nom à'amici ou de custodes corporis, quelquefois d* équités. Ce sont d’une part les chefs principaux de son armée, hommes distingués par leur naissance ou leuis talents militaires, ou des écrivains et philosophes comme Callisthène. Ce sont d’autre part de jeunes nobles Macédoniens, attachés au service du souverain un peu comme nos pages d’autrefois. Les rivalités étaient nombreuses dans cette sorte de cour. De3 conjurations contre le roi lui-même s’y formèrent plus d'une fois. Alexandre mourant n’osa ou ne voulut pas désigner parmi ces « amis » son successeur. Il se contenta de dire qu’il laissait sa succession au pluB digne et de prédire les luttes que ces rivalités allaient allumer. En effet, après sa mort, ses généraux se disputèrent pendant vingt ans le pouvoir jusqu’au moment où un partage définitif intervint entre les trois seuls survivants : Ptolémée, Séleucus et Cassandre. — 2. La noblesse morale qui caractérisait Alexandre au début de sa carrière déchut peu à peu au cours de ses conquêtes. Non seulement ses succès inouïs avaient développé son orgueil, mais les rivalités de son* entourage, l’alternative de flatterie et de résistance qu’il y rencontrait, les dangers mêmes dont il était menacé de la part do ses intimes, tout cela le rendit défiant et cruel (Cf. n* 111, Le caractère d'Alexandre). — 3. Dans une histoire conçue comme une sorte de roman héroïque, on comprend que les conspirations, leur découverte, ’eur rê-

S ression, soient un ingrédient de choix, a) Aussi cette scène e torture est- elle traitée comme un épisode de sombre mélodrame : c’est la nuit; le roi, seul, au fond de sa demeure attend anxieusement quelles trahisons nouvelles il va apprendre par les aveux de Philotas. Le supplicié est aux mains de ses pires ennemis; les bourreaux apprêtent leurs instruments de torture : on est anxieux de savoir comment le patient supportera la terrible épreuve et si la scène sanglante finira par le triomphe des bourreaux, b) Les détails pittoresques sont choisis pour accentuer cette impression : nous voyons étaler les instruments de torture; on saisit Phiîotas, il proteste, il crie ; on brûle et on frapoe ; le corps du patient est tuméfié, les os mis à nu, etc. c) Les description® de caractères ne révèlent pas chez l’auteur une grande perspicacité psychologique, mais ils montrent très bien sa tendance au romanesque un peu déclamatoire : Cratérus est obstiné dans sa haine, Philotas est résigné à mourir, mais il tente hardiment de se soustraire à la souffrance; il se raidit ensuite contre les tortures avec une énergie farouche; enfin, au moment même où il cède, il cherche encore à donner une leçon ironique à son ennemi. On comprend donc qu’on ait pu dire que Quinte-Curce est plus attiré pal l’étrangeté des faits que par leur importance historique.

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