‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 53 sur 133 · Les insectes · texte numérisé non relu

Les insectes

(Pline l’Ancien, XI, 1.)

Passons maintenant aux insectes (car ce sont les derniers animaux qu’il nous reste à examiner). Leur étude est d’une difficulté inouïe, puisque quelques auteurs ont été jusqu’à prétendre qu’ils ne respirent pas et n’ont pas de sang. Nulle part l’adresse de la nature n’est plus admirable que dans les insectes. Dans les grands animaux en effet 1 , ou du moins dans ceux qui sont plus gros, le travail fut facile, car la matière s’y prêtait. Mais dans des êtres si petits, inexistants pour ainsi dire, quelle adresse, quelle puissance, quelle perfection inexprimable! Où a-t-elle pu loger 1<ant d’organes des sens dans le cousin? Il y a d’ailleurs des êtres plus petits. Où a-t-elle placé la vpe pour le guider? Où a-t-elle mis le goût? Où a-t-elle inséré l’odorat? Où a-t-elle disposé l’organe de cette voix menaçante et relativement énorme? Avec quelle adresse elle lui a attaché les ailes, allongé les pattes, disposé cette cavité affamée qui lui sert de ventre, allumé cette soif' ardente de sang, surtout de sang humain I Avec quelle habileté n’a-t-elle pas aiguisé ce dard qui leur sert à percer la peau. Et comme si elle se trouvait au large dans cet appareil presque invisible, elle lui a donné une double fonction 2 : le faisant pointu pour piquer et creux pour aspirer. Quelles dents a-t-elle pu donner au taret pour trouer le bois dur avec un bruit qui révèle son travail? Et nous admirons chez les éléphants leurs épaules capables de porter des tours; chez les taureaux, leurs cous qui lancent en l’air les objets avec une force terrible, chez les tigres, leurs déprédations; chez les lions leur crinière, alors que la nature ne montre nulle part mieux tout ce qu’elle peut faire 3 que dans les êtres les plus petits. Aussi je prie N mes lecteurs de ne pas dédaigner ce que je rapporte au sujet des insectes 4 , sous prétexte que beaucoup leur paraissent méprisables: quand on

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contemple l'œuvre de la nature, rien ne peut paraître dénué d'intérêt... Mais parmi tous les insectes, le premier rang est occupé par les abeilles; nous leur devons à bon droit plus <ju’à tous les autres notre admiration, car, seules de cette catégorie d’animaux, elles ont été créées pour l’homme.

Notes. — 1. Siquidem , car, en effet. — 2. Elle Ta créé avec un art double (qui visait un double but). — 3. La nature n’est nulle part mieux tout entière que. — 4. Je prie que ceux qui lisent nos ouvrages ( nostra legentes) n’accuseut pas de manque d’intérêt (Jastidium ) même ce que j’en rapporte. Entendez : non seulement les insectes eux-mêmes, mais encore ce que j’en dis.

Commentaire grammatical. — 1. Le génitif descriptif peut marquer ce qu’i.ne chose ou une personne réclame de soin, de travail, etc., animalia immensae subtïlitatis , comme res magni laboris (Gr. § 114). — 2. Quando signifie quand, lorsque, mais il peut marquer aussi une idée causale : du moment que. — 3. Sequaci materia est un ablatif absolu (Gr. § 230) : la matière étant (en pareil cas) commode

(à travailler, en raison de son abondance). — 4. Dictu est un supin dans dictu minora (Gr. § 126) ; Tite-Live dit res parva dictu , chose peu importante. — 5. Portione , à proportion, relativement (à leur ’ petitesse) est un ablatif de manière. On dit aussi pro portione dans le même sens, de là, proportio , proportion. — 6. Qua subtilitate est un ablatif de manière; avec quelle finesse d’exécution, quelle adresse. — 7. Uti est pour ut et signifie « comme »; ne pas cou fondre uti pour ut avec l’infinitif uti (de utor). — 8. Avidam sanguinis comme avidus laudum (Gr. § 118), le génitif s’employant avec les adjectifs qui marquent le désir : eupidus, désireux de, studiosus, curieux de, zélé pour. — 5. Le gérondif (ou l’adjectif verbal) devrait être ici à l’accusatif avec ad (Gr. § 240); cet emploi du datif pour marquer le but est peu correct, mais fréquent chez Tite-Live et surtout Tacite. - — 10. Teste (de testis) est construit comme attribut de sono et mis, par conséquent, à l’ablatif : avec un bruit (qui est) un témoin (révélateur). Cette construction paraîtra moins bizarre si l’on songe que testis s’emploie fréquemment à l’ablatif absolu comme attribut (Gr. § 230, note). — 11. Damnare au sens figuré de « déclarer coupable de » s’emploie avec le génitif : damnare stulti tiae (Cicéron), mais aussi l’ablatif : damnare stultitia (Lucrèce). Ces deux constructions s’expliquent par la règle § 168. L’ablatif s’explique par l’idée d’instrument : désapprouver au moyen de tel chef d’accusation : condamner (on accusant) de manque d’intérêt. Le génitif est un génitif de cause. — 12 Cum est construit avec le spbjonctif au sene de « quoique, alors que » (Gr. § 299) : cum cemi non

posait exiîitas, alors que sa finesse se dérobe aux regards; cum rerum natura tota sit , alors que la nature est tout entière; de même au sens causal : cum nihil possit videri , alors que (du moment que, Gr. § 286).

Commentaire littéraire. — 1. La science qui s’occupe des insectes (animaux articulés: crustacés, etc) s’appelle l’entomologie (du grec entomon , annelé, cf. in-sectum). On voit qu’elle est encore peu avancée du temps de Pline: on discute pour savoir si les insectes respirent, s’ils ont du sang; les abeilles elles-mêmes, si importantes pour les anciens, chez qui le miel remplace le sucre, sont mal connues ; la reine des abeilles est pour eux un roi. Outre l’ignorance de la vraie méthode d’observation, le manque d’instruments retarde les progrès : le microscope, par exemple, 'est indispensable; or, il ne fut inventé que vers 1600. Aussi le véritable fondateur de cette science est Linné (1707- 1778) qui essaya une vraie classification des insectes. Si l’on veut voir quelle patience et quelles précautions exige cette science, on peut lire les Souvenirs entomologiques de J. -H. Fabre, qui l’ont rendue populaire. — 2. Pline, en admirant la merveilleuse organisation d’insectes minuscules comme le culex (moucheron, cousin, moustique) ou le taret (très petit mollusque vermiforme qui perce le bois des navires) se rencontre avec nombre d’auteurB qui ont abordé ce lieu commun. Aucun ne l’a traité avec plus de profondeur et d’éloquence que Pascal : « Un ciron offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes -avec des jointures, des veines dans ses jambes, du sang dans ses veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes... que l’homme se perde dans ces merveilles aussi étonnantes dans leur petitesse que les autres par leur étendue. » — 3. Pline, pas plus que ses contemporains, n’est armé d’une véritable méthode scientifique. Cuvier dit de lui : « Il n’a pas été un observateur comme Aristote, encore .moins un homme de génie capable, comme ce grand philosophe, de saisir les lois de la nature; il n’est, en général, qu’un compilateur, qui rassemble les témoignages des autres et n’a pu apprécier la vérité de ces témoignages. » Il suffit de se rappeler la vie de Pline, officier, administrateur, financier, pour comprendre qu’il ne saurait être un savant de métier. Pourtant, sa curiosité universelle et désintéressée est vraiment scientifique. Les mots que nous trouvons ici : in contemplations naturae nihil supervacuum méritent d’être la devise d’un vrai savant. — 4. Malheureusement Pline n’a pas tiré les conséquences nécessaires de son admiration pour les ouvrages de la nature. Il ne voit rien au delà de cette força mystérieuse qu’il appelle natura rerum . Il rejette le polythéisme, mais ne met rien à la place. Il semble parfois considérer la nature elle-même comme une divinité et admettra une sorte de panthéisme. Mais ses idées sur la nature ellemême sont inconsistantes : tantôt elle lui apparaît saget

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prévoyante, providentielle, tantôt avare et cruelle. Compares le noble langage de Buffon : « Ministre des ordres irrévocables de Dieu, dépositaire de ses immuables décrets, la nature n’altère rien aux plans qui lui ont été tracés et dans tous ses ouvrages elle présente le sceau de l’Etemel ». — 5. Le style chez Pline n’est pas scientifique. Sa . concision, sa brusquerie seraient admissibles, s’il ne s'y mêlait de l’affectation et de la déclamation, défauts absolument déplacés dans un tel ouvrage. * L’affectation est visible dans des expressions comme praetendere visum , applicare gustatum , mserere odoratum , vraelongare pedurn crura (allonger les jambes qui portent les pieus). Les multiples exclamations et interrogations, même en un tel sujet, paraissent un peu déclamatoires.

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