Deux mères
(Sénèque, Consolation à Marcta, H, 2.)
Octavie et Livie, Tune sœur, l'autre femme d'Auguste, avaient perdu chacune un fils à la fleur de l'âge. Octavie avait perdu Marcellus, jeune homme d'humeur gaie, d'une grande intelligence, dl'une tempérance qui, pour son âge et sa fortune 1 , était vraiment admirable, plein d'endurance et ennemi des plaisirs. Durant toute sa vie, elle ne mit jamais de terme à ses larmes et à ses gémissements, elle n'accueillit aucune parole propre à guérir son chagrin 2 . Elle ne se laissa même pas distraire de sa douleur, ne pensant qu'à cela, et s'y attachant de toute son âme. Elle resta toute sa vie telle qu'on J 'avait vue aux funérailles; non seulement elle n'essaya pas de relever son courage, mais elle ne souffrit pas qu'on tentât de le relever 3 . Elle ne voulait aucun portrait de ce fils tant aimé; elle défendit qu'on lui en parlât. Elle avait pris en haine toutes les autres mères, mais c'est contre Livie surtout qu'éclatait sa rancune, parce que la haute fortune promise à son fils semblait être passée aux mains du fils de Livie. Ne se plaisant que dans l'obscurité et la solitude, se désintéressant même de son frère 4 , elle refusait les vers composés en mémoire de son fils ainsi que tous les autres hommages lit» téraires et fermait ses oreilles à toute consolation.
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Elle ne quitta jamais la robe de deuil, ce qui était une sorte d'offense pour les membres de sa famille, puisque, de leur vivant, elle se considérait comme seule au monde... Quant à Livie, elle avait perdu son fils Drusus qui aurait été un grand prince et qui était déjà un grand général: il avait pénétré jusqu'au fond de la Germanie et avait planté les 1 enseignes romaines en des contrées où l’on savait à peine qu'il existât des Bomains. Il était mort au cours d'une campagne et la mère n'avait pui recevoir les derniers baisers de son fils ni recueillir les chères paroles de sa bouche mourante. Elle suivit ses restes sur un long trajet, mais une fois qu'elle l'eut déposé dans un tombeau, il sembla qu'elle eût laissé là son fils et sa douleur; elle ne manifesta plus son chagrin que dans la mesure où la bienséance le demandait. Elle ne cessa de célébrer le nom de son cher Drusus ; elle en faisait faire des portraits pour les mettre chez elle et dans les lieux publics; elle parlait de lui très volontiers, aimait qu'on lui en parlât. Elle vécut avec son souvenir. Choisissez donc de ces deux exemples 5 , celui qui vous paraît le plus louable.
Notes. — 1. D’une part, dans ces années (de jeunesse), d’autre part dans ceB richesses (dont il avait la disposition). — 2. Salutaris, propre à guérir, à soulager. — 8. N’ayant pas osé se remettre debout, et refusant d’être aidée (à se remettre debout). — 4. Respicere ad, tenir compte de. — 5. ZJtrum exemplum, lequel de ces deux exemples^
Commentaire grammatical. — 1. Animo ( alacrem ), ingenio ( potentem ), sont les ablatifs de relation (Gr. § 189) : au point de vue de l’humeur, de l’intelligence. — 2. Frugalitatis, génitif descriptif (Gr. § 114). — 3. Patiens , quoique venant du verbe transitif pati , se construit avec le génitif parce qu’il est ici adjectif (Gr. § 119 : Amans patriae) ; aliénas est construit avec l’ablatif parce qu’il marque privation, éloignement (Gr. § 123). — 4. Nec allas -et nattas (Gr. § 150, note). — 5. In marque la tendance vers un but : intentas in fera, tendu vers une chose, (attentif à). —
6. Non dico est ici sans influence sur ce qui suit parce qu’il est simplement l’équivalent de non tantum.,, (sed etiam). —
7. In avec l’accusatif d’un nom de personne, signifie « pour * on c contre le verbe ou l’ensemble de la phrase doit alors marquer clairement s’il s’agit d’hostilité on de faveur : in hiviam furebat i elle était furieuse contre Livie. — 9.