Sosie et Mercure
(Plante, Amphitryon , Acte I, so. L)
ME. Où vas-tu, toi qui portes Vulcain enfermé dans de la corne? Es-tu esclave ou libre? — SO. Comme il me prend envie 1 . — ME. Tout de bon? — SO. Oui, tout de bon. — ME. Pendard 1 tu mens. — Mais puis-je savoir où tu vas, à qui tu appartiens et ce qui t'amène? — SO. Je viens ici pour telle chose; j'appartiens à mon maître* En es-tu plus savant? — ME. Qu'as-tu à faire dans cette maison? Halte I — SO. Mais toi plutôt, qu'as-tu à faire ici? — ME. Le roi Créon place des gardes de nuit au-
S rès de chaque demeure. — SO. H a raison. Penant notre absence 3 , il a gardé nos logis. Mais vat-en; tu diras que les gens de la maison sont de retour. — ME. Je ne sais à quel point tu es de la maison; mais je sais bien que si tu ne t'éloignes pas, tu vas être accueilli tout autrement qu'en serviteur de la maison. — SO. Je te dis que j'habite ici et que je suis au service des gens d'ici. — ME. Mais sais-tu que je vais faire de toi un personnage important, si tu ne t'en vas pas? — SO. Comment cela? — ME. On t’emportera 3 , tu n'auras plus à partir à pied, si j'empoigne un bâton. — SO. Mais Je te dis que 'je suis au service des gens d'ici. — ME. Quoi! c'est ici ta maison? — SO. Oui, te disje. — ME. Quel est donc ton maître? — SO. C'est Amphitryon, le général thébain. Les Thébains me nomment Sosie, je suis fils de Davus. — ME. Quel est ton maître? — SO. Amphitryon, te dis-je, et je suis Sosie. — ■ ME. Comme tu mens! c'est une raison de plus 4 pour te battre: Sosie, c'est moi et , non pas toi. — SO. Fasse le ciel qu'il en soit ainsi: que toi, tu sois Sosie et que ce soit moi qui te batte 5 . — ME. Tu marmottes encore? — SO. Je ne dirai plus rien. — ME. Quel est ton maître? — SO. Celui que tu, voudras. — ME. Eh bien! Quel est ton nom maintenant 6 ? — SO. Uniquement celui que tu voudras me donner 7 . — ME. Tu prétendais être
LIVRÉ DU MAÎÏ&à
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Sosie, esclave d’Amphitryon. — SQ. J'avais tort. J’ai voulu dire que j’étais désormais le blessé d’ Amphitryon.
Notes. — 1. Tout comme il a plu à mon goût. — S, Comme nous étions à l’étranger, il nous a protégé chez nous. — 3. Tu seraB emporté (comme on emporte un personnage important, sur une litière). — 4. Tu seras à cause de cela plus battu, parce que tu es menteur. — 5. Atque ut ego verberem ( verberare ) te. — 6. Comment (qui) t’appelles-tu maintenant. — 7. Quem jusseris me (pocari).
Commentaire grammatical. — 1. Bans eervus es an liber , an signifie « ou bien ». Ce sens lui vient d’une ellipse : je te demande si ( utrum ■)... ou Si (on). — 2. Quid est a l’accusatif adverbial : pourquoi (Gr. § 164). — 3. Quid negotii, quoi en fait d’affaire (Gr. § 164). — 4. Immo et quin si gnifient : bien plus. Au début d’une réponse, ils servent à contredire fortement : et même, bien au contraire. — 6. Singulos, distributif, parce qu’il y a un garde pour « chaque » maison (Gr. § 34). — 6. Peregri , domt sont des locatifs (Gr. $ 194, note) ; domi est seul classique. — 7. Dicito , à l’impératif futur : dis, (quand on te demandera pourquoi tu as quitté ton poste) (Gr. § 212). — 8. Quam, combien, à quel point, tombe sur l’adjectif familiaris et forme interrogation indirecte. — 9. Accipiere faxo ( = fecero), tu seras reçu, je ferai en sorte; c’est la juxtaposition, spéciale à la langue familière, au lieu de la subordination : faciam ut accipiaris , je ferai en sorte que tu sois reçu. Pour l’emploi du futur antérieur au lieu du futur, voir Gr. § 209, note. — 10. Qui est un pronom interrogatif au nominatif masculin singulier : on dit vooaris Sosia, tu t’appelles Sosie; la forme interrogative donne naturellement < qui t’appelles-tu ?» eu lieu de f comment t’appelles-tu ? »
Commentaire littéraire. — 1. Sosie est peureux, mais plein d’esprit. Audacieux quand il n’a rien a craindre, il renonce vite à défendre sa dignité quand cette défense lui attire des coups; il plaisante d’ailleurs de sa propre mésaventure. Ces traits le classent dans le type ordinaire des esclaves de la comédie antique ; dévoués à leurs maîtres, mais poltrons et impertinents. La tradition de ce type s’est continuée dans le théâtre moderne par les valets de comédie comme Scapin, Sganarelle, Crispin. — 2. Plaute avait des dons merveilleux de poète comique {vis comica). Malheureusement, faute de travail, ou de culture, ou de temps, peut-être aussi par désir de plaire au bas peuple où se recrutaient surtout ses spectateurs, il s’est trop souvent abandonné sans contrôle à sa verve bouffonne ; les scènes de coups de bâton se prolongent avec excès ; ses plaisanteries ne dédaignent pas le plus vulgaire calembour (Sosia, socius ,
saucius). Il plaît moins aux « honnêtes gens » que Térenc^ surtout aux époque^ classiques où le goût est plus sévère. — 8. Par cette prédilection pour la bouffonnerie et la charge il s’oppose complètement à Térence. Celui-ci reproduit ave& beaucoup plus d’exactitude la finesse de l’art grec; mais ses pièces furent accueillies par le public romain avec beaucoup moins de faveur que celles de Plaute. — 4. Molière n’a pas dédaigné le comique de la farce. On le' lui a reproché. C’est pourtant par la qu’il se révèle vraiment doué de la vis comica. Son génie, a ce point de vue, a beaucoup d’analogie avec celui de Plaute, mais avec plus de goût et de mesure. Dans son Amphitryon , il a suivi son modèle d’assez près, surtout dans la scène qui met aux prises Sosie et Mercure. Bien des traits du vieux poète latin sont simplement transcrits par notre grand comique. Nous citons ceux qu’on reconnaîtra le plus aisément dans le texte de Plaute : « Es- tu maître ou valet ? — Comme il me prend envie ». « Je veux savoir de toi, traître, ce que tu fais, d’où tu viens, où tu vas, à qui tu peux être. — Je viens de là, vais là; j’appartiens à mon maître ». « Es-tu Sosie encor ? dis, traître! — Hélas, je suis ce que tu veux. » « Ton nom était Sosie, à ce que tu disais? — Il est vrai, jusqu’ici, i’ai cru la chose claire; mais ton bâton, sur cette affaire, m* a fait voir que je m’abusais. » On voit que Molière n’hésite pas devant la pure et simple traduction et prend son bien partout où il le trouve.