Eloge de la musique
(Quintilien, I, 11.)
Ne sait-on pas que la musique était dans les temps très anciens non seulement en vogue 1 , mais entourée de tant de respect que l’on donnait à la fois le nom de musicien, de devin et de philosophe à Orphée et à Linus. On les prétendait tous deux issus des dieux: quant à Orphée, en raison de l'admiration qu’il savait inspirer 2 même aux esprits ignorants K et grossiers, la tradition rapporte qu’il entraînait à sa suite non seulement les bêtes sauvages, mais encore les rochers et les forêts. Timogène avance que de toutes les occupations intellectuelles 3 , la musique est la plus ancienne. Cette opinion est confirmée par le témoignage des plus illustres poètes, chez qui on voit que les louanges des héros et des dieux étaient chantées sur la lyre 4 à la table des rois. Quant à l’Iopas de Virgile, ne chante-t-il pas « la course vagabonde de la lune et les feux éclipsés du soleil »? C’est une preuve éclatante, donnée par un homme de la plus grande autorité, que la musique était unie à la science des phénomènes célestes. Comment douter que les hommes les plus renommés pour leur sagesse 5 n’aient aimé la musique, quand on voit Pythagore et ses disciples répandre l’opinion, héritée sans doute de la plus haute antiquité, que le monde est organisé conformément aux lois de l’harmonie musicale? Nous voyons dans l’histoire que les plus grands capitaines jouaient des instruments à corde ou à vent et que les bataillons lacédémoniens s’enflammaient aux accents de la musique. Les clairons et les trompettes ne produisent-ils pas d’ailleurs le même effet sur nos légions? La véhémence de leurs ac*
cords semble être en proportion avec la supériorité des armes romaines sur toutes les autres. Lycurgue, qui donna à Lacédémone une constitution austère, a approuvé renseignement de la musique. D'ailleurs, la nature elle-même semble nous en avoir fait présent pour nous aider à supporter plus facilement nos peines. C'est, en effet, le chant qui encourage les rameurs; et non seulement dans les travaux qui exigent le concours de plusieurs efforts et qu'une voix agréable dirige 6 , mais même isolément, chacun trouve un soulagement à sa fatigue 7 dans un air musical, quelque primitif qu'il eoit.
Notes. — 1. Tantum studii t tant de vogue. — 2. Admira • tione muîcere t m. à m. adoucir, charmer par l’admiration. — 3. De toutes les occupations dans les lettres, c’est-à-dire littéraires ou mieux : intellectuelles. — 4. Ad oitharam : ad signifie « selon, d’après », donc « avec accompagnement de ». — 6. Nomine sapientiae , par leur renom de sagesse. — 6. Dans lesquels l’effort de plusieurs s’accorde, quelque voix agréable (le) dirigeant. — 7. La fatigue des individus pris à part se soulage.
Commentaire grammatical. — 1. Musice, es , ae , e, en (Gr. § 26, note). — 2. Ilîe est souvent emphatique (Gr. § 39, note 2*) : ces fameux temps anciens, cet Jopas bien connu. Il faut souvent négliger cette nuance plutôt que de l’exagérer. — 3. Habere venerationem , être vénéré, Venerari est déponent et par conséquent ne peut être employé au sens passif (Gr. § 204). — 4. Quoque , chez les écrivains de l’Empire, remplace assez souvent etiam. On laisse deviner au lecteur la gradation en disant « aussi » au lieu de « même ». — 5. Auctor signifie « répondant, garant », c’est celui sur « l’autorité » duquel on s’appuie. Chez les bons auteurs, il n’est jamais confondu avec scnptor , l’écrivain. Auctor est signifie donc « garantit, affirme » et introduit une* proposition infinitive comme les verbes signifiant « dire » (Gr. § 264 et 281, I). — 6. Studiorum antiquissimam musicen est un cas d’accord par attraction signalé dans la grammaire § 135, note. — 7. Testimonio e$se f et nobis muneri dedisse sont des exemples du double datif (Gr. § 174). Dans le premier, le datif d’intérêt n’est pas exprimé. — 8. Dans quibus confirmât quibus est au neutre au lieu de quibus rehus. Cette dérogation à la règle générale est assez fréauente (Gr. § 46, note), à l’ablatif surtout. — 9. Nemo dubitaverit, personne, je suppose, ne met en doute cjue. L’affirmation est adoucie (Gr. § 220). — 10. La. proposition infinitive mundum esse compositum est introduite par le mot ovinionern ; l’opinion (qui consiste à
penser) que ( Gt. § 281, I). — 11. La/ construction imper
Bonnelle est la plus ordinaire avec traditum est (Grr. § 260,
note). — 12. Dans quorum concentu , l’antécédent du relatif est ‘cornua ac tubae. Le féminin régulièrement l’emporte sur le neutre pour l’accord (Gr. § 101, note 1), mais il s’agit ici de noms de choees de différents genres (G-r. § 102). — 13* Quantum tombe sur un verbe (praestant) t tanto sur un comparatif (vehementior) : d’autant plus véhément que la gloire romaine l’emporte (Gr. § 91, troisième cas, 2°) ; entendez : plus véhément . autant que, dans la proportion où. — 14. Ceteris ( praestat ) est au masculin, au lieu de ceterorum gloriae praestat (Gr. § 138, note).
Commentaire littéraire. — 1. Quintilien veut démontrer que la musique est un art honorable. Sa première pensée
est de s’adresser à l’antiquité la plus reculée. Les alléga-
tioDS, puisées dans les légendes mythologiques d’Orphée et de Linus, ne sont guère capables de persuader un moderne. La musique pourrait être l’art le plus ancien et, en même temps, le plus rudimentaire. Mais aux yeux d’un romain, pour qui le mos majorum est la loi suprême, une chose si ancienne est nécessairement estimable et vénérable. Il s’agit ici, il est vrai, de légendes grecques, mais elles sont alors considérées comme un patrimoine commun aux . deux peuples. L’auteur ne montre d’ailleurs aucun sens historique. Il rejette les miracles attribués à Orphée, mais il s’en remet naïvement au témoignage de Timagène, de Virgile et des autres poètes. Il ne montre aucun sens de la différence qui sépare les civilisations et traite cette partie de son sujet en écolier. — 2. Les preuves tirées de l’exemple ou des opinions des philosophes, des capitaines ou des législateurs, ne sont pas sans valeur, même aujourd’hui, mais ces témoignages rassemblés sans méthode, présentés sans précisions et sans discussions, forment encore une argumentation bien faible. L’opinion de Pythagore dur « l’harmonie des sphères » est intéressante, mais c’est ici une preuve
bien artificielle et scolastique. Tout cela au surplus ne
touche à la question que par l’extérieur. — 3. Quintilien, en vantant ensuite les effets de la musique sur le courage des soldats, en faisant observer qu’elle rythme le travail . ou le rend plus facile, entre plus avant dans le sujet, mais il se pourrait qu’un vrai connaisseur, qu’un admirateur des maîtres de fa musique moderne, se scandalisât de cet éloge mesquin et de ces arguments utilitaires. Il faut avouer que Quintilien manque ici à la fois de sens artistique et de. largeur de . vues. C’est une lacune 'trop ordinaire chez lui : il ne sait pas s’élever à des idées générales, même quand il s’agit de la rhétorique, qui est son domaine spécial. Ce n’est pas sans motif qu’on l’a accusé d’étroitesse intellectuelle. 4. Il ne faut pas oublier cependant qu’il
ne vise pas ici à vanter et à analyser les jouissances que
donne la musique. Il veut simplement rappeler que le futur orateur ne doit rien ignorer; ÿ espère môç comme il
l'expliqué plni loin, qne son élève tirera de cet art, qtelqne
g rofit positif pour la souplesse de la voix et la justesse des îtonations, comme pour l’élégance, « l’eurythmie », des gestes et des attitudes.