‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 61 sur 133 · Activité de César · texte numérisé non relu

Activité de César

(César, De bello Galîîco , V, T)

L'année du consulat de Lucius Domitius et d'Appius Claudius, César en quittant ses quartiers d'hiver pour se rendre en Italie, comme il avait coutume de le faire tous les ans, ordonne aux lieutenants qu'il avait mis à la tête de ses légions de faire construire pendant l’hiver le plus grand nombre possible de navires et de réparer les anciens. Il indique lui-même leurs dimensions et leur forme. Pour qu'on puisse les charger rapidement 1 et les tirer aisément à sec, il les fait faire un peu moins hauts que ceux dont nous avons l’habitude de nous servir sur la Méditerranée; il les fait faire un peu plus larges pour faciliter le transport des fardeaux et d’un grand nombre de bêtes de somme. Il ordonne qu’on fasse venir d’Espagne tout ce qui est nécessaire pour les gréer. Quant à lui, après avoir présidé les assemblées de la Gaule Cisalpine, il part pour l’Illyrie sur la nouvelle que les incursions des Perustes dévastaient les frontières de cette province. Là il commande aux cités de lui fournir des soldats, pour lesquels il fixe un lieu de réunion. A cette nouvelle, les Perustes lui envoient des ambassadeurs pour lui dire que tout ce qui s’était passé s'était fait sans le consentement de l'ensemble de la nation 5 et lui déclarer qu'ils sont prêts à réparer les dommages par tous les moyens. Après avoir reçu leurs explications, César exige des otages, ordonne de les lui amener à une date déterminée et déclare que s’ils n'obtempèrent pas, il va faire la guerre à leur pays. Les otages lui sont amenés au pur dit, conformément à ses instructions; il nomme alors des experts pour régler le différend

èntre les cités et fixer les réparations. Ces mesures prises, César retourne dans la Gaule Cisalpine 4 , et de là rejoint son armée. Dès son arrivée, il se met à visiter tous les quartiers d’hiver de ses^ troupes. Il trouve, tout équipés, grâce au zèle admirable de ses soldats et malgré le manque de matériaux de toutes sortes, environ 600 navires du genre indiqué plus haut, ainsi que 28 navires de combat.

Notes. — 1. En vue de la rapidité de charger (du chargement) et en vue de la mise à sec (subductio). . — 3. Par une résolution commune, officielle. — 4. On voit que César n’est' pas allé dans l’Italie proprement dite; mais on comprend, par le début, qu’il appelle indifféremment la région septentrionale de l’Italie, Gaule Cisalpine ou Italie.

Commentaire grammatical. — 1. L’asyndète (suppression de la liaison, Gr. § 349) est habituelle dans la désignation des consuls. Coss. est une abréviation pour consules ( consu libus ), Gr. § 370. — 2. Uti peut être l’infinitif du verbe utor ( uti consuevimus) , mais peut être aussi une forme renforcée de ut conjonction. 3. Quam donne au superlatif le sens de « (le plus) possible » (Gr. § 136). — 4. L’exemple curare naves aedificandas se rattache à la règle § 243 : dédit mihi libros leg endos. L’adjectif verbal marque ici une idée de destination : prendre soin de (faire) construire. — 5. L’adverbe a une forme d’ablatif près du comparatif : c’est l’ablatif de différence (Gr. § 137). — 6. Imperare se construit avec ut (Gr. § 273 et note I) ; jubeo veut la proposition infinitive (Gr. § 269). — 7. Audire avec la proposition infinitive prend le sens de « entendre dire » (Gr § 224). — 9. Le subjonctif dans les propositions relatives qui doceant , qui litem aestiment, marque une idée de but : qui = ut ii (Gr. 329, 2°). — 10. Injuria signifie « acte d’injustice injustitia est le vice qu’on appelle l’injustice. C’est une grosse erreur que de traduire ce mot par « injure ». — 11. Fecerint (nisi ita fecennt) est au subjonctif parfait, réclamé par le style indirect; il est la transposition au style indirect du futur antérieur du style direct : nisi ita feceritis , civitatem vestr.am bcllo persequar . — 12. Dans cujus supra demon$travimus % il faut sous-entendre eas fuisse : (600 navires du genre) dont nous avons indiqué plus haut qu’ils étaient. Cette façon de dire est un peu lourde en latin; mais il n’y a pas lieu d’y voir une attraction du relatif à la manière grecque (Cf. Biemann, *ynt. lat. % 16 ) ; quod supra demonstravimus suffirait et serait plus simple.

^ Commentaire littéraire. — 1. Une province est un territoire soumit à Borne où un magistrat romain exerce l’au

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torité suprême (imperium). Certaines provinces sont dites « consulaires » et sont gouvernées par un homme qui a été consul. C’est le cas pour la Gaule Cisalpine et l’Illyrie, dont César fut nommé gouverneur immédiatement après son consulat (il avait été consul en 59). Ces fonctions étaient régulièrement attribuées pour une année; César se fit nommer par privilège pour cinq ans; à l’époque dont nous ncms occupons ses pouvoirs venaient d’être renouvelés pour cinq autres années. Nous voyons ici que ces gouverneurs concentraient dans leurs mains tous les pouvoirs civils et militaires. Ils rendaient la justice ou la faisaient rendre (arbitros inter civitates dat) ; ils administraient les intérêts ma tériels en consultant les assemblées des différents districts (conventue). Les forces militaires leur servaient à maintenir l’ordre, mais aussi à protéger les frontières contre les voisins turbulents. Ils pouvaient aussi intervenir pour protéger les alliés de Borne : c’est pour cela que César finit par se mêler des affaires de toute la Gaule, par franchir le Ehin et aller deux fois en Grande-Bretagne. — 2. Le plus fameux des mauvais gouverneurs est Verrès (gouverneur de Sicile en 73 avant J.-C.). Nous en parlons ailleurs (N #B 10 et 31). On comprend qu’il était facile d’abuser d’une autorité semblable. — 3. César n'écrit pas pour nous. Nous aimerions à savoir une foule de choses qu’il ne nous dit pas : l’aspect des villes et leur importance, les cultures qu’il traverse, le costume des paysans, l’état intellectuel, moral, économique du pays, comment César voyage, où il loge, lui et sa suite. JPanni tant de déplacements, il n'y a pas un < récit de voyage^ Les Gaulois restent pour nous des entités . abstraites. Les besoins de l’imagination moderne sont loin d’être satisfaits par cette lecture : nous sommes loin d’Augustin Thierry et de Michelet. — 4. César veut simplement écrire pour ses contemporains et leur faire admirer l’extraordinaire activité qu’il déploie. H est facile de voir ici à quel point elle fut en effet remarquable et quels résultats elle obtient. — 5. Il tient surtout & montrer ce qu’il fait pour l’honneur du nom romain pendant qu’à Borne les ambitieux se disputent le pouvoir. Cette période vit en effet l’exil et le retour de Cicéron, les luttes entre Clodius et Milon qui finirent par le meurtre de Clodius en 52 avant J.-C. 7. Le style des Commentaires est

d’une pureté et d'une clarté, d’une rapidité admirables. Cependant il y a quelques traces d’une rédaction rapide. On notera ici la répétition de certains mots : demonstrare , traperare, jubere. Les ablatifs absolus commencent la phrase avec une brusquerie qui se répète un peu fréquemment.

B9. La vie champêtre

(Virgile, Giorgiques , n, 458 seqq.)

Ils seraient trop heureux, les hommes des champs, s'ils connaissaient leur bonheur! Loin des luttes fratricides, la terre, qui n'est jamais ingrate, leur offre une nourriture abondante. Si leur demeure ne se dresse pas au-dessus d'un portail magnifique 1 et ne vomit pas dès le matin de toutes ses issues un flot de visiteurs, du moins jouissent-ils d'un paisible repos, d'une existence franche et libre qui leur assure toutes sortes de biens. Ils ont une vie calme parmi de vastes horizons 2 , ils ont des grottes, des lacs d'eau vive, des vallées fraîches comme celle de Tempé ; ils entendent les mugissements des troupeaux et dorment paisiblement sous letf arbres. C'est chez eux qu'on trouve des pentes boisées, du gibier pour la chasse 3 , une jeunesse laborieuse et frugale. Là régnent la piété envers les dieux et le respect de la vieillesse; c'est parmi eux que la Justice, avant de quitter la terre, a promené ses derniers pas. Pour moi, mon premier souhait est que les Muses, que je préfère à tout, daignent m'accueillir et m'apprendre les routes des constellations dans le ciel, les éclipses du soleil et celles de la lune 4 , les causes des tremblements de terre, et quelle force soulève les eaux dans les marées ; mais si la faiblesse de mon génie m'interdit d'aborder cette étude de la nature, puissé-je, sans aspirer à la gloire, aimer les champs, les rivières qui parcourent les vallées, les grands fleuves et les forêts! Oh! où sont les plaines que traverse le Sperchios! où sont les sommets du Taygète que ies jeunes Lacédémoniennes foulent en cadence aux fêtes de Bacchus! Que je voudrais qu'on me transportât 5 dans les vallons de l'Hémus, soue les vastes rameaux qui m'abriteraient de leur ombre!

Notes. 1* Une maison élevée aux portes superbes (abl. descriptif, Gr. | lié). On explique aussi cet ablatif comme

un abl. de moyen : élevée par (= sur), Ædibus , constructions, bâtiments. — 2. Fundus , propriété, mais ici ce mot désigne plus probablement la jcampagne 'elle-même quel qu’en soit le propriétaire. — 3. Les repaires de bêtes sauvages (qui servent de gibier). — 4. Labores (maladies) a ici le même sens que defectus , éclipses. — 5, Oh I celui qui me placerait (s.e. me rendrait heureux), forme de souhait. On pourrait prendre qui pour un interrogatif, mais voir Gr. § 42, note.

Commentaire grammatical. — 1. O fortunatos agricolas est un accusatif d’exclamation (Gr. § 100). — 2. Norint est pour noverint , de nosco (Gr. § 63, 2* ; 85, note). — 3. Les poètes pour la commodité de la mesure emploient assez fréquemment le génitif en -um, contracté de -ium; il en est de même pour le génitif archaïque en - um pour -orum. — 4. On n’emploie pas dans la prose classique l’infinitif comme complément des adjectifs (Gr. § 124 et note), mais cette construction est fort commune en poésie. — 5. Dives opum selon la règle avidus laudum (Gr. § 118 et note). — 6. Tempe est un neutre pluriel de forme grecque. — 7. Patiens operum est un exemple de la règle amans patriae (Gr. § 119). — 8. Tumescant est un subjonctif de l’interrog. indir. (Gr. § 254). — 9 Obstare est construit avec ne, comme les verbes signifiant empêcher (Gr. § 278). — 10. Sperchios est une forme grecque de nominatif; elle correspond aux nominatifs latins en us de la seconde déclinaison. — 11. Virginibus est un datif. Ce datif se rencontre comme complément du passif, surtout avec le participe, au lieu de l’ablatif avec ab (Gï § 185, note). — 12. Avec les verbes qui signifient placer, eollocare, ponere , sistere , on trouve d’ordinaire in et l’ablatif parce qu’on considère moins le mouvement que la position immobile à laquelle il aboutit.

✓ Commentaire littéraire. ■ — 1. La suite des idées dans ce passage peut se résumer ainsi : « La vie des campagnards est la plus heureuse. S’ils n’ont point le luxe et les satisfactions d’orgueil des citadins, ils ont la paix, l’abondance, les plaisirs sains, les mœurs pures. Pour moi, épris de poésie, j’aurais aimé prendre pour sujet d’un poème didactique les hautes questions de la science, mais si la faiblesse de mon . génie ne me le permet pas, je me résigne volontiers à chanter les travaux et les joies de la campagne; car je l’aime et mon plus cher Bouhait est d’y vivre en repos ». — 2. Quelques-uns de ces vers expriment incontestablement un regret. En abordant la poésie didactique, Virgile paraît avoir songé h, un sujet plus noble, emprunté à la science et à .la philosophie. Il pensait peut-être à rivaliser avec Lucrèce dont le de Natura rerum étudie en effet, au point de vue de la philosophie d’Epicure, les pioblèmes les plus ardus que l’univers pose à l'intelligence humaine. Mais Virgile dut se résigner assez facilement & chanter, l’agricul-

ture; U 4it en effet nn peu pins loin en perlent 4e vm pré-

décesseur i Félix qui potuit rerum cognoscere causas; mais il ajoute en pensant à lui-même : Fortunatus et ille deos qui novit agrestes. — 3. On peut s’étonner de voir Virgile, un romain d’adoption, un fils de cette Gaule Cisalpine où

les merveilleux paysages ne manquent pas, rêver à des contrées grecques comme si elles étaient seules capables de

satisfaire son amour de la nature. Il faut simplement se , rappeler, à cett£ occasion, que la littérature grecque a imprégné si fortement la littérature latine que les latins se sont habitués à traitez les sujets grecs, les pays grecs, comme s’il s’agissait de leur propre histoire et de leur

propre patrie. Les noms grecs, eux-mêmes, jusque dans leurs sôns, deviennent un ornement raffiné de la poésie latine. Ronsard aussi, chez nous, et bien d’autres, ne paraissent aimer la nature qu’à travers leurs souvenirs classiques; c’est peut-être un inconvénient, mais plus appa.rent que réel. Il

nous semble, quoi qu’on en ait dit, que loin d’oter de la sincérité à l’expression de ce sentiment, ces sortes de réminiscences l’enrichissent de poésie aux yeux des gens cultivés, en rappelant les écrivains, les œuvres, les littératures, qui ont su le mieux nous le faire sentir. L’Hémus, le Sperchios, la vallée de Tempé, si célébrée par les poètes anciens, loin de rendre artificiel l’enthousiasme de Virgile, semblent lui donner un parfum de poésie grecque et une grâce toute particulière. — 4. C’est bien ainsi que l’ont compris les

poètes français qui, tout en aimant sincèrement la nature, ont exprimé ce sentiment à l’aide de réminiscences de ce

passage même. Racan s’en souvient dans ces Stances sur les douceurs de la vie champêtre : « S’il ne possède pas

ces maisons magnifiques, etc. ».* Boileau dans son Epître VI sur les Plaisirs des Champs n’a qu’un seul mot qui révèle un peu d’attendrissement sincère, et il est certainement pris dans Virgile : « O fortuné séjour l ô champs aimés des deux t » Quant à La Fontaine, qui, lui, éprouvait ce sentiment d’une façon Bi personnelle, si large et si com-

plète, il n’a rien fait de mieux pour l’exprimer que cette sorte d 'Ode à la solitude qui suit le Songe d'un habitant du Mogol (Livre XI, fable 4). Or, c’est une paraphrase et souvent une traduction littérale de ce passage de Virgile.

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