Les premiers hommes
(Lucrèce, V, 929-984.)
Ils menaient une vie errante à la manière des bêtes sauvages. Personne ne savait diriger d’un bras robuste la charrue recourbée, ni travailler la terre avec le hoyau, ni enfoncer en terre de jeunes plants, ni retrancher avec la serpe les branches trop vieilles des grands arbres. Les produits spontanés que faisaient pousser le soleil et la pluie, que la terre nourrissait d’elle-même, suffisaient à contenter leurs désirs. Quant à la soif, les fleuves et !es fontaines les invitaient à l’apaiser, comme aujourd’hui l’eau bruyante qui roule sur la pente des montagnes fait venir de loin les animaux altérés. Ils ne savaient pas encore cuire les aliments, ni utiliser la peau des bêtes, ni se vêtir de leurs dépouilles. Ils habitaient dans les bois, dans les cavernes des montagnes ou les vastes forêts et cachaient dans le feuillage leurs corps affreusement négligés, quand ils étaient forcés de se mettre à l’abri des violences du vent ou de la pluie. Doués d’une force extraordinaire dans les bras et les jambes, ils poursuivaient les animaux sauvages dans les forêts avec des pierres qu’ils lançaient ou de lourdes massues. Pareils à des pourceaux hérissés de soies, ils étendaient sur le sol leurs membres à demi-sauvages quand la nuit les surprenait. Mais les bêtes féroces inquiétaient souvent leur sommeil. Chassés de leur demeure, ils quittaient les cavernes à l’arrivée d’un sanglier furieux ou d’un robuste lion; en pleine nuit, tout effrayés, ils cédaient à ces hôtes redoutables leur lit de feuilles.
Comment airb grammatical. — 1 . On note dans la langue de Lucrèce un certain nombre de formes archaïques ou rares: bous trouvons ici : volgivagus au lieu do vulgivagu $, u
est souvent remplacé par o après un v ; Scibat pour sciebat, l’ancien imparfait en ibam pour iebam est fréquent chez lui ; molirier pour moliri , Lucrèce fait grand usage- de la ter minaison en -ier des infinitifs passifs ou déponents; aquai, pour aquae (Gr. § 14, note) ; saecla pour saecuîa , comme vinclum pour vinculum, periclum pour periculum, c’est d’ordinaire la forme abrégée que Lucrèce emploie; crearat pour crcaverat est fort usuel (Gr. § 63, 2*); falcibu , subu, pour falcibus et subus : les mots terminés en • us ou -ts bref peuvent perdre 1** final devant une consonne de manière que la syllabe reste brève (Gr. § 4). — 2. Volgivago forme hypallage, car il serait plus naturel de le rapporter à vitam ou même à ferarum. — 3. Nec quisquam = nemo ( erat robustus moderator , etc.) Gr. § 150. — 4. L’antécédent de quod est rejeté apès la relative, c’est id donum (Gr. § 145).
— 5. Lucrèce contrairement à l’usage classique emploie volontiers l’infinitif après les verbes qui marquent l’effort, l’exhortation ou la nécessité : vocabant sedare , invitaient à apaiser, pour ad sedandam sitim. — 6. Dans frutices in ter il y a anastrophe de la préposition pour inter frutices. Cette inversion est surtout fréquente avec inter et circum.
— 7. Saetiger , de gero, porter, et saeta , soie (de porc) ; spumiger de gero et de spuma , écume. — 8. Adventu , ablatif de temps (Gr. § 199, note). — 9. Stemo , is, stravi , stratum, sternere. — 10. Ut nunc — montibus — e mag — nis de — cursus a — (jttfli.
Commentaire littéraire. — 1. Le poète affirme que la vie des premiers hommes ressemblait à celle des animaux. Leurs besoins essentiels, manger, boire, se vêtir, s'abriter et dormir, étaient satisfaits de la façon la plus misérable. Leur nourriture était fournie non pas par le travail des champs, mais par les fruits sauvages et la chasse la plus rudimentaire. Leur soif était étanchée par l’eau des rivières ; faute de vêtements, ils n’avaient que le feuillage pour se protéger de la pluie et du vent; les cavernes leur tenaient lieu de maisons ; ils dormaient sur le sol qu'ils jonchaient de feuilles. — 2. Lucrèce est ici en complète con tradiction avec les idées généralemenî admises dans l’antiquité. On croyait alors que l’histoire de l’humanité s’était ouverte par l’âge d’or, époque heureuse d’innocence, où la nature fournissait largement à tous les besoins. Mais Ju piter, mécontent de l’humanité avait enlevé à la terre sa première fécondité et depuis, le monde et l’humanité n’avaient cessé de dégénérer, passant de l’âge d’argent à l’âge d’airain, pour aboutir à l’âge de fer. Cette légende des quatre âges au monde, si opposée à nos idées modernes du progrès, explique en partie pourquoi les anciens se tournent volontiers vers le passé et considèrent le mos majorum comme si respectable. — 3. Lucrèce se rencontre ici avec les théo ries modernes. Nous admettons que l’humanité a* dû commencer assez misérablement ; la découverte des cavernes dites préhistoriques confirme eette idée. IJ y a çhes &u-
cfèce plusieurs antres rencontres curieuses avec la science moderne; par exemple, la lutte entre les espèces vivantes qui fait penser à la sélection naturelle de Darwin; ses idées sur la vitesse de la lumière supérieure à celle du son ont été çopfirmées par la physique. Mais ce sont des rencontres de hasard. Quelques hypothèses heureuses ne peu* vent faire oublier toutes ses explications enfantines des phénomènes du monde. Là même où il tombe juste, il n’a aucun mérite scientifique proprement dit : il fait de simples suppositions qui n’ont aucun fondement dans l’observation méthodique des faits. — 4. Si Lucrèce n’a aucun droit au titre de savant, il est en revanche un grand poète. Sa poésie est toute pénétrée d’une sensibilité vibrante : vive admiration de son maître Epicure, haine et mépris des systèmes contraires, amour de l’humanité, désir ardent de convaincre. Mais l’imagination surtout est puissante chez lui : ce passage peut nous en donner une idée. Avec l’intensité d'une vision, la vie primitive lui apparaît. H choisit pour la peindre les traits les pluB vigoureux, les épithètes les plus évocatrices. S’il parle d’agriculture, il voit le robuste paysan dirigeant sa charrue, l’émondeur avec sa serpe au sommet des grands arbres; parle-t-il de l’eau ? ce n’est pas une substance incolore, c’est le torrent qui roule avec fracas sur la pente des montagnes; le sanglier, le lion, lui apparaissent dans le déploiement de leur force ou de leur fureur; il nous montre les hommes réveillés sur leurs lits de feuilles au fond des cavernes, et fuyant épouvantés à travers la nuit. — 5. L’allitération consiste à juxtaposer deux formes du même mot s magni magna ceoiâere casu (I, 741); mais plus habituellement elle rapproche simplement deux expressions qui se ressemblent par le son. L’ancienne poésie romaine recherchait beaucoup cet ornement. Les allitérations sont extrêmement nombreuses chez Luorèce ; nous citons seulement les^ plus évidentes de ce passage ; volgivago vitam , sedare sitim fluvii fontes que, sitientia saecla , verbera ventorum vitare, etc. Elles donnent à son style, en même temps qu’une couleur archaïque, de la sonorité et une vigueur parfois no peu rude.