Lettre d’exil
(Cicéron, ad familiares , XIV, 8.)
Tullius salue sa chère Térentia. — Aristocrite m’a remis trois lettres, dont mes larmes ont presque effacé l’écriture; je suis en effet dans une profonde désolation, ma chère Terentia, et mon tourment .vient tout autant de tes malheurs et de ceux de nos enfants que des miens. Mais ce qui me rend
VERSIONS LAITONS
plus malheureux encore que toi, c'est que cette fai*
fortune, il est vrai, pèse sur nous deux, mais la responsabilité en retombe entièrement sur moi seul. J'aurais dû, pour faire mon devoir, éviter le danger en acceptant une lieutenance, ou tenir tête à l'orage en usant activement de toutes mes ressources, ou succomber en homme de cœur. Mais ce que j'ai fait, c'est ce qu'il y avait de plus désastreux, de moins honorable, de plus indigne de moi. Aussi, la confusion non moins que la douleur me jette dans un abattement complet. Je suis honteux de n'avoir pas su trouver 1 du courage et de l’énergie pour servir les intérêts d'une si excellente épouse et de si charmants enfants. Nuit et jour, j'ai devant les yeux votre misère, votre affliction et la faiblesse de ta santé. D’autre part, je n’aperçois que fort peu d'espoir de salut. J'ai beaucoup d’ennemis et presque tout le monde est mal disposé pour moi. Il était difficile 2 de me chasser de Rome, mais il est facile d'empêcher mon retour. Cependant, tant que vous garderez quelque espoir, je ne me laisserai pas aller au découragement, de peur que tous vos efforts ne semblent avoir échoué par ma faute. Je suivrai tes indications. Je suis actuellement à Dyrrhachium afin de savoir au plus tôt ce qui se passe; j'y suis en sûreté, car j'ai toujours défendu les intérêts de cette cité. Quand je serai prévenu de l'arrivée de mes ennemis, je me rendrai en Epire. Tui me dis dans ta lettre que, si je le désire, tu es disposée à venir me rejoindre, mais comme je sais que ton rôle est important dans cette affaire, je préfère que tu restes là où tu es. Si vous réussissez dans votre entreprise 3 , ce sera à moi de vous rejoindre. Si au contraire..., mais il est inutile d'acheter. Prends soin de ta santé et persuade-toi bien que je n'ai et que je n'ai jamais eu rien de plus cher au monde que toi.
Notes. — 1 .. Praestare , fournir, mettre an service de. — 2. Magnus , important, difficile. — 8. Si vons achevez ce que vous êtes en train de faire.
L1V&8 80 MAITRfl 179
Commentaire grammatical. — 1. Accepi ab Aristocrito comme accepi litteras a pâtre meo (Gr. § 177). ^ — 2. Conficior maerore t sans préposition ab , parce qu’il s’agit d'un nom de chose; c’est l’exemple même de la règle § 184. — 3. Cicéron emploie ici tu et tuus quand il pense à Terentia; vos et vester quand il pense à la foiB à elle et à ses enfants (Gr. § 38, note 1'). — 4. Quod ipsa calamitas , etc., est une proposition complétive annoncée par l’ablatif hoc : je suis plus malheureux que toi par ceci (à cause de ceci), à savoir que = je suis d’autant plus malheureux que (Gr. § 281, II et § 333, exemple 3). — 6. Meum fuit officium , mon devoir aurait été ; l’indicatif est employé au lieu du subjonctif dans le sens du conditionnel français avec les expressions signifiant pouvoir et devoir (Gr. § 219). — 6. Dans hoc miserius, hoc est à l’ablatif comme complément du comparatif (Gr. § 127; voir aussi 46, note). — 7. Cum... tum , d’une part... d’autre part; non seulement... mais encore ; mais plus loin ces deux mots gardent leur sens ordinaire cum...dicentur, tum ibo. — 8. De même que me pudet , j’ai honte, on trouve me paenitet , je me repens; me piget , je suis ennuyé ; me taeaet, je suiB dégoûté ; me miseret , j’ai pitié. Pour les différentes constructions de ces verbes, voir Gr. § 159 et note. — 9. Dies noctesque, à l’accusatif pour marquer la durée (Gr. § 198). — 10. Inimici dicentur, construction personnelle au lieu de dicetur inimicos ventre (Gr. § 260). — 11. Si velim , au subjonctif à cause du style indirect (Gr. § 340) ; style direct : si voles, veniam (Gr. § 303, 2* et 342 note). — 12. Cum sciam , au subjonctif, parce que cum exprime ici une idée de cause : comme (= parce que) je sais (Gr. 286). — 13. Istic , là
(où tu es), voir Gr. § 90, 2*. — 14. Nihil opus est , il n’est besoin en rien (= nullement); nïhil est un accusatif adverbial (Gr. § 164).
Commentaire littéraire. — 1. Squalor ne désigne pas ici une tenue^ malpropre qui serait due à la pauvreté. Il est vrai que la fortune de Cicéron était compromise en
raison de l’incendie de sa maison et des confiscations.
Mais Térentia avait sa fortune personnelle. Il s’agit de la tenue négligée que s’imposaient volontairement les parents des accusés ou des exilés pour apitoyer les juges ou le public. C’était d’autant plus nécessaire pour Terentia qu’ello avait elle-même été menacée par la foule et avait dû, semble-'t-ü, chercher momentanément un refuge auprès de la
vestale Fabia, sa sœur. — 2. Les Eomains, pour leur correspondance employaient soit un rouleau de papyrus ( charta ), soit des tablettes ( tabellae , codicilli ou pugillares ), Ces tablettes, en ivoire ou en bois, étaient doubles et se refermaient sur elles-mêmes, comme les claquettes qui servent à donner un signal aux écoliers. A l’intérieur une couche légère de cire permettait de tracer des caractères avec un poinçon (stilus). Quelquefois une feuille de parchemin garnissait l’intérieur. Un lien tenait fermées les deux tablettes
VÈRSIONÔ LÀTINÈS
et ce lien portait un cachet de cire ou de plâtre. Chacuc s’arrangeait pour faire parvenir ses lettres. Des esclaves et des affranchis faisaient fonction de courriers. Aucune organisation analogue à notre service des postes n’était à la disposition des particuliers. — 3. L’appréciation que Cicéron porte ici sur sa conduite est bien sévère. Dans ce moment de découragement profond, il se condamne luhmême et, comme c’est l’ordinaire chez un tempérament faible et versatile, tous les autres partis qu’il aurait pu prendre lui semblent meilleurs. Il y en a un dont il ne parle pas ici, mais dont il est question souvent dans les lettres adressées à Atticus, qui l’en détourna : c’est le suicide. En tout cas, Cicéron ne pouvait certainement résister aux intrigues de Clodius par la force ou par l’adresse. Il avait affaire à trop forte partie. Cicéron fit peut-être ce qu’il y avait de mieux à faire sans trop le savoir. Il espérait désarmer ses adversaires par un exil volontaire; il n’y réussit point, mais ce départ fit réfléchir bien des gens et contribpa à pré
Î iarer dans la situation politique un revirement dont Cicéron ui-même profita. — 4. Les lettres d’exil de Cicéron sont fort précieuses pour la connaissance de son caractère : elles nous révèlent un tempérament sensible et impressionnable à l’excès. « Il souhaite la mort, il ne lui reste que ses yeux pour pleurer : on peut le dire car il ne cesse de parler de ses larmes. Il dut en répandre des torrents. On ne peut s’empêcher de juger lamentable une telle désolation chez un homme capable en d’autres circonstances des dévouements les plus absolus ». (Beauchot, Cicéron). — 5. Le style de cette lettre ne rappelle en rien celui des discours. Au lieu d’amples périodes, on n’y trouve que de courtes phrases saccadées, brisées, interrompues comme par des sanglots. Si la -phrase semble vouloir soutenir un plus long effort, c’est pour retomber presque aussitôt comme en un geste de lassitude et de découragement : sin autem.-. sed nihil opus est reliqua scribere.