Pourquoi Cicéron est allé en exil
(Cicéron, Pro domo sua , xxv-xxvi.)
Ce départ, on me le reproche; or, je ne puis répondre à ce grief sans faire de moi-même le pins grand éloge. En effet, que faut-il que je dise, ô Pontifes? Dirai-je que le remords m'a fait prendre le chemin de l'exil? Mais ce qu'on m’imputait, non seulement ce n'était pas une faute, mais o'était la plus belle chose que le monde eût jamais vue; que je redoutais un procès devant le peuple? mais il n'en fut nullement question, et s'il en avait été
question, j'en serais sorti avec une gloire deux fois plus grande; que les gens de bien 1 ne me soutenaient pas? c'est faux; que j'ai eu peur de la mort? c'est infâme. Je le dis donc, et je le dis aussi haut que possible: j’ai compris que si je triomphais, il ne resterait de l'Etat que de faibles débris 2 ; que si j'étais vaincu, il n'en resterait absolument rien. Dans cette persuasion, j'ai compris ce qu'il y aurait d'affreux à me séparer d’une épouse malheureuse, à laisser seuls des enfants tendrement aimés, à faire le malheur du plus affectueux et du meilleur des frères, à ruiner soudain une famille dont la situation paraissait si solide; mais j'ai fait passer avant toutes ces considérations le salut de mes concitoyens, j’ai mieux aimé voir l’Etat ébranlé par la retraite d’un seul citoyen, que détruit par un massacre général. J'espérais, ce qui d’ailleurs s'est réalisé, que je pourrais être relevé de ma chute 4 par les citoyens courageux qui demeuraient en vie, tandis que si je périssais avec tous les gens de bien, il n’y avait plus de remède possible 5 . J'ai éprouvé, ô Pontifes, une grande douleur, une douleur incroyable; je ne veux pas le nier. Je n'ai aucune prétention 6 à cette * sagesse qu’auraient voulu voir 7 en moi certaines personnes qui répétaient 8 que je m’abandonnais trop à rabattement et à l'affliction. Pouvais-je, en m'arrachant à tant de choses 9 qui m'étaient chères à tant de titres (je ne les cite pas, car je ne pourrais même aujourd'hui les énumérer sans verser les larmes), pouvais-je affecter de n’être pas un homme et renier les sentiments que la nature a mis au cœur de tous?
Notes. — 1. La protection des gens de bien m’avoir manqué. — 2. Reliquias reipublicae (futuras esse ) tenues, — 3. Concidere, s’abattre; occidere , périr. — 4. Excitare, relever, remettre debout. — 5. Recreare , ressusciter. — 6. Non mihi adscisco , je ne m’arroge pas. — 7. Requirere * rechercher (une chose qui manque) ; regretter de ne pas trouver. — 8. Loqui plus fort que dicere, dire habituellement dans les conversations. — 9. J’étais arraché d’une si grande variété de tant de choses.
Commentaire grammatical. — l, Meu? ilie dises* *u* n çç
VERSIONS LATINB8
mien départ; mais cette expression est lourde et peu usitée; il vaut mieux sacrifier cette nuance et dire: ce départ; l’idée de meus ressort assez par ailleurs du texte. — 2. Cui ego crimini pour illi autem crimini ego t etc. ; quod cum judicassem pour et cum judicassem hoc. — 3. Dare ( vertere ) ali • quid crimini alicui , imputer & grief quelque chose à quelqu’un, double datif (Gr. § 174, exemple 3). — 4. Post ho mines natos, depuis les hommes nés, depuis la naissance des hommes; emploi du participe au lieu d’un nom (Gr. § 225). — 5. Et ... et, d’une part... d’autre part, non seulement... mais encore; si le premier membre est négatif on a nec... et : nec propositum.. et si fuisset. — 6. Quam avec le superlatif signifie « le plus possible » (Gr. § 136) : quam maxima , la plus grande possible. — 7. Meo unius, pour mei unius , de moi seul. Un génitif se trouve parfois joint comme apposition à un adjectif possessif parce que ce possessif est équivalent pour le sens au génitif d’un pronom personnel (Biemann, Synt. lat., § 26, f.). — 8. Occido (de ccedo), tuer, mais occido (de cado) , périr, disparaître. — 9. Animo nimis fracto , ablatif descriptif (Gr. § 114 et note). — 10. Le verbe esse (sum, est , etc.,), est souvent glissé à l’intérieur d’un groupe fortement uni : fracto esse atque afflicto. Il en est souvent ainsi des monosyllabes, des pronons personnels par exemple. D’autre part le latin sépare assez volontiers par d’autres mots deux mots unis par et ou atque (Cf. n“ 48, comm. gram. question 7). — 11. An, dans l’interrogation simple, caractérise l’interrogation oratoire (Gr. § 92, note). — 12. Dans a tanta varietate divellerer, ab ne saurait évidemment signifier par (Gr. § 184) ; il s’agit donc de ab marquant séparation (Gr. § 176). — 13. Les conjonctions sont parfois annoncées
S ar un adverbe qui précise leur sens en le préparant ’avance; idcirco ou iaeo... ut, ita ... ut, idcirco... quod; ici : en raison de ceci (à savoir), parce que.
Commentaire littéraire. — 1. Plaider j>ro domo , c’est se faire l’avocat de sa propre cause. Nous disons aussi familièrement, à peu près dans le même sens : prêcher pour son saint. — 2. Cicéron avait épousé Térentia dont il eut une fille Tullia et un fils Marcus (Cf. n' B 42 et 115). Son frère Quintus, plus jeune que lui de quatre ans, soutint la politique de l’orateur contre Catilina et contre Clodius. Revenu de son gouvernement d’Asie au moment où Cicéron partait en exil, il s’exposa courageusement pour obtenir son retour. II fut en Gaule lieutenant de César qui lui rend un témoignage favorable dans ses Commentaires . [Néanmoins dans la guerre civile il suivit le parti de Pompée. Après Pharsale, les deux frères se brouillèrent : ils se reprochaient mutuellement de s’être entraînés à prendre parti contre César. Réconciliés plus tard, ils luttèrent tous deux contre Antoine, dont ils furent les victimes. Cicéron peut appeler sa famille fundatissima , « solidement établie »; en effet les deux frères sont entrés brillamment dans la carrière des boBueurs; ila sopt, par lepr mariage, alliés à des familles '
influentes, Tullia est l’épouse d’un Pison. Mais l’exil de Cicéron avait brisé soudain tout ce prestige. — 3. La vanité de Cicéron est connue. 11 se pose ici en héros du sacrifice : il est parti pour le bien de l’Etat, tout en ayant pleinement conscience de ce qu’il perdait pour sauver les autres. Rapprochée de la lettre précédente, cette vantardise peut paraître comique : c’est Chrysale quand Philaminte n’est plus devant lui, c^est Panurge quand la tempête est passée. — 4. Sa faiblesse et son indécision deviennent a des vertus héroïques. Il avait tout prévu; il a pris sa résolution en toute connaissance de cause. Il a fait ce que son amour pour sa patrie lui commandait de faire. — 5 . Il transfigure de même son découragement excessif au moment du départ. Recourant au sophisme avec une audace, qui est ici d’ailleurs le comble de l’adresse, il se fait gloire de ce qu’on lui reproche. Toute autre attitude, selon lui, eût été celle d’un homme sans cœur; c’est de la sensibilité, ce n’est pas de la faiblesse. — 6. Si on ne connaissait pas par ses propres lettres son état d’âme au moment de l’exil, on serait tenté d’admettre son argumentation, tant ce développement est conduit avec une apparence de logique impeccable et tout pénétré des plus nobles sentiments. En y regardant de près, on voit que tout repose sur des affirmations audacieuses et gratuites. Mais, malgré tout nous nous laissons conquérir par cette éloquence entraînante. — 7. Il faut en conclure que chez Cicéron le talent d’écrivain est supérieur au caractère. Peut-être convient-il de donner raison à ceux qui prétendent que Cicéron aurait dû s’enfermer dans la littérature pour laquelle il était né et s’interdire la politique pour laquelle il n’avait pas les ressources nécessaires de volonté et de persévérance.