Origine d'une guerre civile
(Tite-Live, iv, 9.)
Deux jeunes gens demandaient la main d’une jeune plébéienne très connue pour sa beauté. L’un, plébéien comme elle, était soutenu par les tuteurs, qui, eux aussi, appartenaient à la meme classe; l’autre, un noble, était épris uniquement de sa beauté 1 . Il était appuyé chaleureusement par la noblesse, en sorte que la lutte des partis pénétra jusque dans la famille de la jeune plébéienne. Sa mère préférait le prétendant noble, car elle désirait que sa fille fît le plus beau mariage possible. Quant aux tuteurs, n'oubliant pas, même en cette affaire, les
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rivalités de parti, ils penchaient 2 pour le plébéien. Cette querelle n’ayant pu s’arranger en famille, on plaida 3 . Les magistrats, après avoir entendu la réclamation de la mère et celle des tuteurs, autorisent la mère à marier sa fille h son gré 4 . Mais la violence l’emporta. En effet, les tuteurs, entourés des gens de leur parti, se plaignent publiquement sur le forum de l’injustice de cette décision 5 , puis se formant en troupe 6 , ils enlèvent la jeune fille de la maison de sa mère. Pour réprimer cette violence, une troupe de nobles s’arme, et plus irritée encore, se met aux ordres du jeune noble que cette injustice enflammait de colère. Une bataille acharnée se livre. Les plébéiens, qui furent mis en déroute et qui n’étaient nullement aussi modérés que ceux de Rome, partent en armes de la ville, s’établissent sur une colline et font des incursions contre les propriétés des nobles, le fer et le feu à la main. Faisant appel à un grand nombre de manœuvres 7 , auxquels ils font espérer le pillage, ils se disposent à assiéger la ville. On voyait toutes les apparences et meme toutes les réalités désastreuses de la guerre: on eût dit que la ville entière était gagnée 8 par la folie de ces deux jeunes gens qui prétendaient à une union funeste, au prix de la ruine de leur patrie. Il sembla aux deux partis que cette guerre civile ne suffisait pas encore 9 . La noblesse appelle les Romains au secours de la ville assiégée ; le peuple appelle les Volsques pour l'aider à la prendre.
Notes. — 1. Séduit par aucune chose, excepté par la beauté. — 2. Se dirigeaient (penchaient). — 3. On alla en justice. — 4. Donnent le droit de mariage, selon le libre choix ( arbitrium ) de la mère. — 5. Ayant fait un discours publiquement sur le forum au sujet de l*injustice de la sentence. — 6. Une troupe ayant été formée. — 7. Appelée (cüocata ) A l’espoir du butin. — 8. Comme la cité étant atteinte. — 9. Il sembla aux deux partis que pas assez d’armes et de guerre n’était chez eux = qu’il n’y avait pas encore, etc.
Commentaire grammatical. — 1. Virginem pîebeii generis t génitif descriptif (Gr. § 114). — 2. Maxime notarn , très con-
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une; notas est traité comme participe; le superlatif de l’adjectif est notissimus. La traduction « surtout connue » n’offre pas un sens satisfaisant. — 3. Généré par, ablatif de relation : au point de vue du rang (Gr. § 189). — 4. Studium, », n. signifie proprement ardeur, zèle; de là appui zélé; de là aussi goût (pour une chose), application, étude. — 5. Nobiîis superior esse, infinitif de narration; le sujet est alors au nominatif (Gr. § 222). — S. Quant splendidissimis (Gr. § 136) ; l’ablatif marque la circonstance (ü-r. § 188) : en un mariage (et non « noces ») le plus brillant possible, r — 7. Ven tum est , on vint, passif impersonnel (Gr. § 203). — 8. Manu facta , une troupe ayant été formée, s’étant formés en troupe, abl. absolu (Gr. § 229). — 9. Infestior a le sens ordinaire du comparatif : plus acharnée (encore que les plébéiens) ; il ne s’agit pas du cas prévu dans la grammaire § 130. — 10. Nihil similis , en rien, nullement semblable; accusatif adverbial (Gr. § 164). — 11. Cum ferro et igni , portant avec eux le fer et le feu. S'il s’agissait de dire r par le fer et le feu », cum devrait être supprimé (Gr. § 187). — 12. Le participe, absolu ou non, est souvent accompagné de parti* cules qui précisent son sens (Gr. § 232) : vélut contacta , étant comme (en quelque sorte) atteinte. — 13. Paulum , un peu; mais parum , peu, dans ie sens de « trop peu » : il sembla aux deux partis qu’il y avait (encore) trop peu de guerre chez eux. — 14. Domi, locatif; à ne pas confondre avec le génitif domus (Gr. § 193). Domi signifie à la maison, chez soi, mais aussi « dans la patrie ». — 15. Ad (pour) expu gnandam (= expugnandum , = expugnare , prendre d’assaut) urbem (la ville). Cf. Gr. § 241. — 16. Excieo ou excio, ivi, itum , excire , de là exciverunt ou excivere (Gr. § 63, 1 # ).
Commentaire littéraire. — 1. Selon Tite-Live, les Yolsques arrivèrent les premiers au secours des plébéiens d’Ardée, mais les Romains, appelés par les nobles, survinrent ensuite, vainquirent les Volsques et rétablirent la paix dans la ville en faisant trancher la tête aux promoteurs de la sédition. — 2. Tite-Live, fier de sa propre patrie, nous fait remarquer ici que la plèbe romaine se serait comportée avec plus ae modération. En . effet, à Rome, les dissensions entre la plèbe et les patriciens, ne dégénérèrent jamais en guerre civile. Le peuple se contentait de se retirer de Rome ou de refuser le service militaire. De simples promesses, souvent mal tenues, suffisaient à le calmer. Les guerres civiles ne commencèrent que plus tard et furent dues aux ambitions des particuliers. — 3. Tite-Live est trop patriote pour raconter une guerre civile avec indifférence. Bien qu’il ne s’agisse pas ae sa propre patrie, on sent combien il désapprouve ces jeunes gens (rabie duorum juvenum ) qui font passer l’intérêt de leur passion avant celui de leur pays. Il signale avec une ironie aiuère ( parum armorum bellique e«* sum est) l’inconscience des deux partis qui appellent l’étranger à leur secours. — 4. Cette rivalité d’amour qui provoque one guerre civile compliquée d'une guerre étrangère, peut
paraître romanesque. Les historiens voient plutôt dans cette intervention des Volsques et des Romains dans les affaires d’Ardée, un épisode des luttes entre l’aristocratie et le peuple qui déchiraient la plupart des cités italiennes. Il n’est pas impossible, au reste, qu’une rivalité de ce genre ait mis aux prises ie3 deux partis. Mais ne demandons pas à Tite-Live la défiance prudente si naturelle à l’hiistorien moderne à l’égard de ces traditions incertaines. — 5. Même si ce fait était mieux établi, il est évident qu’il n’intéresse l’histoire que par ses conséquences. Un écrivain moins épris de romanesque se serait contenté de remarquer brièvement que l’émeute eut pour origine une question de mariage entre une plébéienne et un jeune noble. Tous les autres détails sont sans importance historique véritable. — 6. Mais Tite-Live veut intéresser son lecteur en déployant ses talents de narrateur. Il nous fait au début une exposition rapide et précise de la situation; il nous montre le différend limité d’abord à la famille, puis porté devant les juges et jusque sur la place publique; bientôt la violence intervient et, avec une dramatique rapidité, la simple rixe tourne en guerre civile
P our aboutir a la guerre étrangère. On voit par là que œuvre de Tite-Live est véritablement une œuvre d’art, non seulement ' si ' on la considère dans l’ampleur de ses proportions, mais jusque dans le détail savamment ciselé de ses narrations épisodiques.