Entrée de Trajan à Rome
(Pline le Jeune, Panégyrique, xxn-xxm.)
Dirai-je l'éclat de ce jour, où tu fis ton entrée dans cette ville qui est la tienne et qui t'attendait avec impatience? Et tout d'abord, quel étonnement, quelle joie de te voir entrer à pied! D'ordinaire, tes prédécesseurs se faisaient traîner ou porter, je ne dis même pas sur un char attelé de quatre chevaux blancs, mais, pour comble d'orgueil, sur des épaules humaines. Mais toi, qui ne dépassais et ne dominais les autres que par ta haute taille, tu as célébré ce jour-là une sorte, de triomphe remporté non pas sur notre abaissement, mais sur l'arrogance des empereurs. Aussi tous, quel que , fût leur âge, leur état de santé ou leur sexe, s’empressèrent de venir jouir de ce spectacle extraordinaire.
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Les enfants voulaient te connaître, les jeunes gens te désignaient fièrement, les vieillards te regardaient avec admiration, les malades eux-mêmes, sans se soucier des ordres de leurs médecins, se traînaient vers toi comme vers la vie et la santé. Les uns déclaraient qu'ils avaient assez vécu, puisqu'ils Savaient vu, puisqu'ils t'avaient retrouvé, les autres que c'était une raison de plus de vivre encore. Tu pouvais voir les toits prêts à crouler sous les spectateurs qui les couvraient; la foule, massée partout dans les rues, ne te laisser qu’un étroit passage; des deux côtés, un peuple enthousiaste manifester en tout lieu par ses cris un égal contentement. Tous étaient ravis de te voir t'avancer avec une lenteur paisible, sans repousser la foule de ceux qui s'empressaient autour de toi; de te voir, dès le premier jour, te fier à tout le monde pour ta sécurité 1 . En effet, tu n'étais point au centre d'une troupe de satellites, mais, entouré des plus dignes représentants soit du Sénat, soit de l'ordre équestre, tu suivais tes licteurs silencieux et tranquilles. Tes soldats, en effet, avec leur air 2 pacifique et conciliant, ne se distinguaient pas du public. Tu te rendis ensuite au palais des Césars, il est vrai, mais sans que ta physionomie révélât le moindre prgueil, comme un simple citoyen qui regagne sa maison. Tous alors rentrèrent chez eux pour témoigner encore de la sincérité de leur contentement dans cet endroit où la joie n'est pas imposée par contrainte.
Notes. — 1. Confier ton flanc à tous (un assassin aurait pu aisément le tuer). — 2. « Air » rend ici habitus , € extérieur, tenue ».
Commentaire grammatical. — 1. Quis interroge sur l’identité, qui sur la qualité (Gt. § 42, note) : quis es, qui es-tu ? qui es , quel sorte d’homme es-tu ? — 2. Le comparatif ne s’emploie pas seulement en parlant de deux personnes ou de deux objets, mais aussi de deux catégories : priores, les prédécesseurs, posteriores , les successeurs (Gr. § 133). — 3. Avec le passif, les noms d’êtres vivants sont parfois traités comme de simples noms d’instruments, donc comme des noms de choses : vehi equo (Gr. § 184, noté). — 4. Quisquam est ici employé selon la règle parce qu’il y a déjà une négation exprimée (Gr. $ 150). — 5. Ritwdws eî*
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rruit avec quominue par analogie avec les verbes empêchât ; et refuser lorsqu’ils sont accompagnés d'une négation (Gr,
§ 277-279). — o. Noscere t oitentare , prorepere , sont, des infinitifs de narration. Le sujet est en pareil cas au nominatif (Gr. § 222). — 7. Vivendum est , vivendum esse sont des passifs impersonnels (Gr. § 203). — 8. Les dérivés de dico ont un sens différent, selon qu’ils sont en dicere ou die are : praedioere , prédire; praedicar e, déclarer. — 9. Videres tu aurais vu (si tu avais prêté attention à ce détail); dans d’autres cas plus fréquents : tu aurais vu (si tu avais été là), donc : on voyait (Gr. § 148, note). Pour le sens du conditionnel passé à l’ imparfait du subjonctif, voir Gr. S 217, note 2). — 10. Quod ( incederes ) signifie « ce fait que » (Gr. . §. 280). Il est suivi du subjonctif parce que le fait, quoique réel n’est pas présenté en lui-même, mais dans la pensée de ceux qui en sont charmés. C’est le style indirect au sens large du mot (Gr. § 341). — 11. Nihil ( differebant ) est à l’accusatif adverbial (Gr. § 164).
Commentaire littéraire. — 1. Le trait essentiel qui donne à cette entrée de Trajan à Rome son caractère, c’est qu’il est entré & pied. C’est bien ce que Pline tient à mettre en relief dès le début. Au contraire, Vitellius, par exemple, avait failli entrer en conquérant, comme dans une ville prise d’assaut; il avait fallu les conseils pressants de ses amis pour qu’il se contentât des allures d’un triomphateur.
Il monta an Capitole à la tête de toute son armée. Trajan se présentait, au contraire, comme un simple fonctionnaire.
Il affirmait par là b a volonté de rendre au Sénat et au peuple romain leurs prérogatives. — 2. Après avoir montré le caractère extraordinaire et dégagé la signification morale de l’attitude de Trajan, Pline parle de la foule des spectateurs. Avant même de constater l’affluence du public, il tient à affirmer qu’elle a pour cauBe la sympathie qu’inspire l’empereur (exspectatus , desideràtus, ergo). En effet, à l’entrée de Vitellius, la foule aussi se pressait dans les rues. Les sénateurs et les chevaliers romains étaient même allés à sa rencontre hors de Rome. Mais Tacite en donne la raison ( Histoires II, 87-89) : quidam metu y multi pet adulationem y ceteri , ne aliis proficiscentïbus y xpsi remarie rentj les uns par" crainte, beaucoup par basse flatterie, les autres pour faire comme tout le mônae. Aussi Pline insiste sur l’attitude des curieux pour montrer qu’ils sont animés par la joie, l’amour, la reconnaissance, la confiance. On
S eut même trouver qu’il exagère en parlant des sentiments es malades, qui vont vers Trajan comme vers la vie et la santé. N’y aurait-il pas là une allusion aux guérisons mer- 1 veilleuses qu’on attribuait à Vespasien (Tacite, Histoires , IV, 81)? Mais ce que Pline veut surtout faire ressortir, c’est ce qu’il y avait de spontané et de sincère dans ces démonstrations. Il y revient pour terminer en assurant que chacun, rentré chez soi, se réjouissait encore dans l’intimité
du foyer, là oh les vrais sentiments s'épanouissent sans contrainte. — 8. Pline parle à l’empereur en homme qui a connu la tyrannie de Domitien et ses compliments sont certainement sincères. S’il exagère # la flatterie dans quelques hyperboles de son panégyrique, il faut avouer que le sens quul donne ici à rentrée de Trajan à Rome ne fut point démenti par les faits. Ce prince fut un des meilleurs empereurs romains. On vante sa simplicité dans la vie privée, sa déférence pour le sénat, les monuments qu'il fit élever (la Colonne trajane , par exemple), ses institutions charitables, comme l’assistance aux enfants pauvres; cependant, il fit appliquer, avec quelque modération, il est vrai, les édits contre les Chrétiens. — 4. Pline jouissait d'une grande réputation d’éloquence. Quoique son Panégyrique appartienne à un genre particulier, réloquence d’apparat, on peut croire qu’il nous donne une idée assez complète de la façon dont Pline concevait cet art. Le souci du style tourne aisément chez lui en recherche, pour ne pas dire en affectation. L’hyperbole ( quasi ad salutem sanitatemque) , l’antithèse (satis vixisse, magie esse vivendum) s’y rencontrent trop fréquemment. On est tenté de le lui reprocher d’autant plus vivement que ce discours a été souvent imité depuis; il est le premier modèle d’une sorte de genre littéraire oh la flatterie emphatique et alambiquée entre comme un élément indispensable. — 5. Cependant, Pline — beaucoup moins souvent d’ailleurs que Tacite — en cédant au goût de son temps et en cherchant des expressions ingénieuses et nouvelles, rencontre parfois, comme son illustre contem porain, des pensées fortes sinon profondes. On a signalé (Pichon, Littér . lat. p. 663) comme une formule heureuse la phrase : non de patientia nostra, ■ etc. On peut en dire autant de la brève allusion où il oppose aux démonstrations officielles les sentiments sincères qui se donnent libre cours seulement dans l’intimité du foyer : ubi nulla nécessitas gaudendi est. Chez lui, d’ailleurs, ces sentiments d'admiration et d'affection pour l'empereur sont sincères. On le sent reconnaissant à Trajan, qui, plus que tout autre, pouvait, en .capitaine expérimente, imposer à ses concitoyens la Jyrannie militaire, d’avoir rendu à l'élément civil ses anciennes prérogatives et fait revivre le mot de Cicéron : cedant arma togae , qui caractérisait si bien l'ancienne république romaine. x