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Misère d'un débiteur à Rome

(Tite-Live, H, 23.)

L'Etat, en pleine discorde 1 , était en proie à la haine qui divisait les patriciens et le peuple, sur* tout à» propos des débiteurs livrés à leurs créanciers. Les plébéiens 2 murmuraient, disant que, tandis qu'ils combattaient au dehors pour la liberté et l'empire, ils ne trouvaient dans leur patrie que captivité et servitude de la part de leurs concitoyens; que la ‘liberté du peuple était mieux assurée dans la guerre que dans la paix, au milieu des ennemis que parmi leurs concitoyens. Ce mécontentement, qui croissait de lui-même, se trouva soudain porté à l'extrême par l'infortune particulièrement pénible d’un citoyen. Un vieillard portant dans son exté-' rieur toutes les marques de ses infortunes 3 , s’élança sur le forum. Il était vêtu de haillons malpropres 4 , son corps, dont la pâleur et la maigreur annonçaient l’épuisement, apparaissait plus misérable encore 5 . En outre, sa barbe et ses cheveux longs donnaient à sa physionomie quelque chose de sauvage. On le reconnaissait pourtant, malgré cette laideur; on disait qu’il avait été centurion et dans le public apitoyé, on citait 6 d’autres honneurs qu’il avait obte* nus dans l’armée. Quant à lui, il montrait sur sa poitrine des cicatrices qui prouvaient qu’il avait combattu bravement en plue d’une occasion. On lui demandait la cause de cet état, de Cette misère. Alors voyant la foule rassemblée autour de lui comme pour écouter un discours, il dit : « J’ai fait campagne contre les Sabins; en raison des dévastations faites sur notre territoire, non seulement j’ai été privé de mon revenu, mais ma maison a été brûlée, mes biens ont été pillés, mon bétail enlevé; dans un temps si peu favorable pour moi, il a fallu

payer l'impôt; aussi ai-je dû emprunter. Cette dette augmentée par les intérêts, m'a d'abord dépouillé des terres héritées de mon père et de mon aïeul; ensuite, de tous mes autres biens. Elle a fini comme une lèpre, par attaquer ma personne. Mon créancier m'a emmené, non pas en esclavage, mais dans une maison de travaux forcés et dans un atelier de bourreaux. » Il montra alors son dos, où se voyaient d'affreuses traces de coups 7 encore récentes. A cette vue, à ce récit, une grande clameur s’élève.

Notas, — 1. En désaccord avec lui-même; ipsa , nominatif. — 2. ¥ réméré , se dit toujours d’un bruit confus et non pas d’un moûvement. — 3. Insignia , employé comme nom. — 4. Obsitus , couvert de. # — 5. Plus affreux était l’aspect (la tenue) de son corps miné par. — 6. Jactare , citer, répéter; de là le sens que ce verbe a parfois : vanter (jactance). — 7. Affreux & cause des traces récentes de coups.

Commentaire grammatical. — 1. Civitas signifie proprement, non pas ville, mais ensemble des citoyens, Etat, cité.

— 2. Domi, locatif (Gr. § 13) ; ne pas le confondre avec le

génitif domus. Il signifie : à la maison, dans la patrie, et, par opposition avec bellà, en temps de paix. — 3. Natus , us , naissance (par rapport à l’âge), donc magno natu , d’un grand âge (Gr. § 114). — 4. Gum doit s’exprimer quand on veut marquer l’accompagnement : cum insignibus , avec les marques. — 5. Peremptus , miné par, s’explique très bien avec marie (par la maigreur), moins bien avec pallore (par la pâleur). C’est ce qu’on appelle zeugma (Gr. § 348). — 6. Promis sa se rapporte à la fois à barba et à capilli , mais étant employé comme épithète, il ne peut s’accorder qu’avec le nom le plus rapproché (Gr. § 101). — 7. Il faut suppléer unde (esset) ilîe habitus, d’où venait cette tenue; unde (esset ilia) deformitas, d’où venait cette laideur; le verbe au subjonctif à cause de l’interr. indir. (Gr. § 254). — 8. Inde ostentare tergum , infinitif de narration (Gr. § 222). — 9. Ad, signifie souvent « en présence de, à Foccasion de» et marque les circonstances qui motivent une action. Ad haec visa auditaque est un exemple de l’emploi du participe au lieu d’un nom : Sicilia amissa angebat Hannibalem (Gr. § 225). 10. Æs alienum, aeris alieni (argent d’autrui), dette;

aes alienum facere , s’endetter; sua sponte , spontanément (de sa propre volonté, spons , ontis, f.), on dit aussi simplement sponte; ordines ducere (conduire des rangs), être centurion; adverso pectore (sur la poitrine en face), en pleine poitrine.

— 11. En style direct, on aurait : Sabino bello militons, quia propter populationes agfi non fructu modo cartti, sed villa ^ incens a est , direpta omnia , pecora ab acta, ^ tribut um iniquo meo tempore imperatum est, aes alienum feci; id

cumulaUim usuris , primo me agro patemo avitoque exuit , deinde fortunis aîiis ; postremo t velut tabes , pervertit ad corpus. Ductus sum ab creditore non in servitium y sed et in ergastulum et in carnificinam .

Commentaire littéraire. — 1. Précisément au moment où les plébéiens étaient surexcités par cet incident (495), on annonça une incursion des Volsques. Le peuple ne consentit à s'armer qu’à condition que pendant la durée de la guerre les débiteurs resteraient libres et qu’ensuite on modifierait la législation sur les dettes. Après la guerre, le Sénat ne tint pas ses promesses. Deux ans après (493) pour les mêmes motifs, le peuple se retira but le Mont Sacré. C’est alors qu’intervint Ménénius Agrippa avec son fameux apologue des Membres et de l’Estomac. Cette fois le peuple obtint la nomination de deux tribuns pour défendre

ses droits. — 2. La « contrainte par corps », c’est-à-dire le droit qu’avait le créancier de faire emprisonner le débiteur récalcitrant n’a été abolie qu’en 1867. Aujourd’hui, non seulement le créancier ne peut plus faire mettre en prison son débiteur, mais il ne peut plus faire saisir à son profit qu’une petite partie du salaire, s’il s’agit d’un ouvrier. Sont exempts aussi de la saisie les bestiaux destinés à la culture, les outils, les habits portés et ce qui est nécessaire au coucher de la famille. — 3. Tite-Live est très impartial

dans le récit des querelles entre plébéiens et patriciens : il

ne voit que la grandeur de l’ensemble de la nation. Il ra-

conte volontiers ces dissensions qui ne tournent pas à la guerre civile et qui montrent au contraire la constitution romaine en train de s’organiser. Il note la sagesse du Sénat qui cède peu à peu, la sagesse du peuple qui réclame et sait attendre. Son cœur reste donc très libre de vibrer à son aise suivant que l’âme généreuse de l’écrivain est entraînée d’un côté ou de l’autre.. Ici nous le sentons indigné des mauvais traitements subis par un ancien soldat, dont les malheurs ont pour origine son dévouement à la patrie. — 4. Au point de vue littéraire, Tite-Live voit dans cet épisode l’occasion de faire un récit à la fois pittoresque, dramatique et pathétique. Il cherche le pittoresque en évoquant l’extérieur misérable de son héros, les cicatrices de sa poitrine, les marques de verges sur son dos, la foule qui fait cercle pour l’écouter. Ce récit est en outre dramatique : nous sommes intrigués par la brusque apparition du vieillard déguenillé sur le forum ; on fait cercle autour de lui : que va-t-il dire ? Quelle sera l’attitude de la foule ? C’est un drame qui se joue devant nous. Le pathétique ne manque pas, car l’héroïque conduite du soldat, la série de ses malheurs immérités s’opposent tragiquement à l’indignité du traitement qu’on lui a fait subir. Tite-Live veut que nous nous joignions de cœur au cri d’indignation de la foule. Dans tout cela d’ailleurs aucune exagération romantique : Tite-Live est un artiste, mais c’est un artiste classique.

68* Un discours de Catilina

(Salluste, Catilina , 20.)

La faveur publique, la puissance, les charges, l’argent sont entre les mains de nos adversaires, ou entre les mains de ceux à qui ils veulent les donner. A nous, ils réservent les échecs aux élections, les poursuites, les procès, la misère. Energiques comme vous l’êtes, allez- vous supporter encore longtemps 1 une pareille situation? Ne vaut-il pas mieux mourir courageusement que de finir dans la honte une vie misérable et obscure, toujours exposée aux humiliations de la part d’autrui? Mais que dis-je? J’en prends plutôt à témoins les dieux et les hommes ! C’est à nous qu'appartient la victoire. Nous sommes jeunes; nous sommes vaillants; au contraire, chez nos ennemis, par l’effet des années et du luxe, tout ressort d’énergie est brisé. Il suffit de mettre la main à l’œuvre et les choses iront d’elles-mêmes. En effet, y a-t-il un homme, digne de ce nom, qui puisse supporter que ces riches aient l’argent à profusion pour le dépenser sans compter à bâtir des terrasses jusque sur la mer et à raser des montagnes, tandis que notre patrimoine ne suffit pas à assurer notre existence? Qui puisse supporter qu'ils élèvent deux maisons et davantage à la suite l’une de l’autre, tandis que nous n’avons pas de foyer? Ils ont beau acheter des tableaux, des statues, des ouvrages ciselés, démolir des constructions neuves pour en élever d’autres, ils ont beau dépenser l’argent à pleines mains à toute occasion, leurs profusions ne viennent pas à bout 2 d’épuiser leurs richesses. Nous autres, à la maison, c’est la gêne qui nous poursuit; au dehors, les créanciers 3 ; le présent est 6ombre; l’avenir plus redoutable encore. Que nous reste-t-il enfin, sinon une existence misérable? Allons, réveillez- vous î La voici, la voici, cette liberté si souvent appelée de vos vœux. En outre, vous voyez à votre portée 4 la richesse, les dignités, la gloire. Ce sont là les récompenses que la fortune pro-

met aux vainqueurs. Votre situation actuelle, les circonstances où nous sommes, les dangers que vous courez, votre dénûment, le riche butin réservé à la victoire, tout cela vous parle plus éloquemment que mon discours. Vous pourrez me prendre comme chef ou bien comme soldat. Je serai avec vous cœur et aussi de corps. Cette victoire, d’ailleurs, j'espère bien l’obtenir 5 avec vous en qualité de consul.

Notes. — 1. Quae quousque = quousque igitur ... haec (Gr. § 144). — 2. Littéral : « ils ne peuvent vaincre leurs richesses par le plus grand caprice (dans la dépense) ». — 3. Aes alienum , l’argent d’autrui, dette. — 4. Sont placés sous vos yeux. — 5. Je ferai cela même, comme je Pespère.

Commentaire grammatical. — 1. Res ( expediet , cetera ) :

l’événement (fera marcher tout le reste) ; res familiaris : le patrimoine; (mala) res : la chose actuelle, le présent (est mauvais); Res ( tempus ) : la situation (le moment). — 2. Souvent un relatif précédé d’une préposition est remplacé

par un adverbe de lieu : ubi ( = apua eos apud quos) ; ubi (in qua ) ludibrio jueris. — 3. Per remplace souvent l’ablatif de manière ou de circonstance : per virtutem , avec courage;

? er dedecus, dans la honte, honteusement (Gr. § 188). — 4.

*ro ou proh est une interjection accompagnée souvent de

l’accusatif (Gr. § 100, 2°). Littér. « Oh I j’invoque (testor sous-entendu) la garantie (jidem) , etc. — 5. Avec opus est t au lieu de l’infinitif on trouve parfois l’ablatif du participe neutre ( opus est incipere ou incepto , Gr. § 181, note), — 6. Quas profundant est une attraction modale (Gr. § 341) ; cette proposition relative dépend en effet d’une infinitive (style indirect improprement dit). En outre le sens est : des richesses telles que (Gr. § 329, 3°). — 7. In exstruendo mari : dans le fait de (in) couvrir de constructions ( exstruendo ) la mer (mari). Sur le mot à mot fautif à éviter, voir Gr. § 241, • note. — 8. Domi est toujours un locatif (Gr. § 27, 6* et 193). — 9. Quid reliqui rappelle la règle qtiid praemii ? nihil nom (Gt. § 154). — 10. Quin interrogatif équivaut à cur non; o’est une manière de donner un ordre pressant : Pourquoi ne vous éveillez-vous donc pas ? — 11. Imperatore , comme de général, consul , en qualité de consul (Gr. § 101, note 4 # ). — 12. Anima , c’est la respiration, le souffle vital, la vie; animus , c’est le sentiment, l’âme. Anima ne signifie couramment âme que dans le latin de l’Eglise.

Commentaire littéraire. — 1. Catilina n’apparaît pas dans ce passage comme, une sorte d’anarchiste qui voudrait tout détruire. Il se plaint seulement que les richesses et les dignités soient concentrées dans les mêmes mains. Néanmoins on le sent prêt à ruiner son pays pour satisfaire son

ambition et lés appétits de ees complices. On devine qu’il ne reculerait pas devant la destruction et l’incendie, s’il n’arrivait pas à ses fins. Les accusations de Cicéron dans les Catilinaires ne paraissent donc pas sans fondement. D’autre part, ce n’est pas un révolutionnaire qui vise à niveler toutes les classes sociales. Il lui suffit, en faisant appel aux plus vulgaires appétits, de renverser les rôles et de faire passer la richesse et le pouvoir dans les mains de ses amis. Il faut donc voir en lui, d’après Salluste, un candidat deux fois malheureux aux élections, un ambitieux déçu qui joue sa dernière partie, bien décidé à recourir à tous les moyens de parvenir, sans se soucier des ruines qu'il peut accumuler. — 2. Selon un procédé que nous voyons employé par tous les historiens anciens, même quand ils ont un texte authentique «sous les yeux (et ce n’est évidemment pas le cas ici), Salluste invente le discours de Catilina. La réunion elle-même de tant de conjurés au fond d’une maison (in abditam partent aedium ) n’est point certaine et semble difficilement réalisable. Salluste se propose simplement de montrer ici les mobiles auxquels obéissaient les complices de Catilina. Soucieux de vérité psychologique individuelle ou collective, préoccupé d’expliquer les événements plutôt que de les montrer, il néglige parfois la vérité matérielle des faits. Ce procédé ne choquait personne dans l’antiquité j c’est une affaire de perspective et de mise au point; mais il faut avouer que cette liberté déroute un peu nos idées sur l’histoire, que nous considérons aujourd’hui comme une œuvre scrupuleusement scientifique. — 3. On a reproché parfois à Salluste de se montrer sévère pour les nobles. Sa vie politique antérieure en faisait, en effet, l’adversaire du sénat. Cependant on ne peut dire qu’il soit indulgent pour le parti démocratique. Il prétend lui-même avoir écrit avec une complète impartialité. En réalité « l’impartialité de Salluste consiste surtout à frapper également sur les deux partis et vient de ce que l’auteur est également mécontent des nobles et du peuple... Ce n’est pas l’impartialité de la science qui comprend tout, mais celle de la mauvaise humeur qui critique tout (Pichon) ».

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