‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 71 sur 133 · Auguste et Cinna · texte numérisé non relu

Auguste et Cinna

(Sénèque, De Clementia , I, 9 .)

« Ce que je te demande avant tout, lui dit-il, c’est de ne pas m’interrompre et de ne couper mon discours d’aucune exclamation. Je te permettrai de parler après, tout à loisir. Je t’ai trouvé, Cinna, dans le camp de mes ennemis. Tu étais non pas devenu, mais né mon adversaire. Pourtant, je t’ai

laissé la vie. Je t'ai rendu tout ton patrimoltté'î tu 1 es aujourd'hui si heureux et si riche, que les vainqueurs envient le vaincu. Quand tu as demandé le sacerdoce, j'ai écarté, pour te l’accorder, de nombreux compétiteurs dont les parents avaient combattu à mes côtés. Voilà ce que j’ai fait pour toi, et cependant, tu veux m'assassiner. » A ces mots, Cinna se récria, disant qu’une telle folie était bien loin de sa pensée. « Tu tiens mal ta promesse, dit Auguste, il était convenu que tu n'interromperais pas. Je te répète que tu te disposes à .m’assassiner. » Puis, il indiqua le lieu, les complices, Je pian de l’attentat, celui à qui le p.ignavd était confié. Voyant alors que Cinna tenait les yeux fixés à terre et se taisait, moins en raison de leur convention que parce qu'il se sentait coupable, il continua: « Dans quel espoir 1 , dit-il, as-tu conçu ce projet? Veux-tu régner toi-même? Ah, certes 1 le peuple romain est bien à plaindre, si je suis seul à te fermer l'accès du pouvoir. Tu ne peux même défendre ta maison; récemment l'influence d'un simple affranchi t'a fait perdre un procès. En es-tu donc 2 à croire que rien n’est plus facile que de s’attaquer à César? Dis-moi, si je suis le seul 3 à gêner tes espérances, est-ce que Paulus, est-ce que Fabius Maximus, est-ce que les Cossus et les Servilius te laisseront faire, ainsi que ces nobles si nombreux, non pas ceux qui portent de vains titres, mais ceux qui font honneur à leurs ancêtres? » Je ne veux pas, en reproduisant ce discours, en remplir ce livre tout entier; car il est certain qu’il parla durant plus de deux heures, pour faire durer plus longtemps le châtiment auquel il voulait s’en tenir. « Je te donne de nouveau la vie, Cinna, dit-il; la première fois, c'était à un ennemi, maintenant c'est à un traître et à un parricide. Commençons aujourd’hui 4 à être de vrais amis. Faisons voir lequel de nous deux est le plus sincère, moi en t'accordant la vie ou toi en me ia devant. »

Notes. — 1 . Quo animo , dans quelle disposition d'esprit.

— 2. Âdeo , à ce point. — 3. Si rien excepté moi ne te fait obstacle pour commander. — 4. Ex hodierno die, à partir d aujourd f hui.

Commentaire grammatical. — 1. Dans ne interpelles, ne signifie c que ne... pas > (Gr. § 273 et note). Hoc annonce cette complétive : ceci, (à savoir) que (Gr. § 281, II). —

2. Cum sic invenissem , bien que j’eusse trouvé (Gr. § 299); cum sic meruerim de te, bien que je t’aie rendu ce service (bien que j’aie mérité si bien de toi). Il y a dans me* ruerim un manquement à la concordance des temps, parce que constituisti est un parfait présent (Gr. § 207) : tu as pris la résolution = tu es décidé à. D’ailleurs, les auteurs manquent parfois à cette règle par simple désir de varier. —

3. Convenerat ne interloquerens, il avait été convenu que tu ne m’interromperais pas (Gr. § 273). La proposition complétive joue le rôle de sujet (Gr. § 274 note). — 4. Dans cui commissum -es s et, subjonctif de l’interrog. indir. (Gr. § 254). — 5. Cum ( eum ) defixum videret (Gr. § 139). — 6. Ex indique l’origine, par suite la cause : « en raison de »; ex conscientia , par suite du sentiment de sa culpabilité. — 7. Quo animo, dans quelle intention ? ablatif de manière et de circonstance (Gr. §v 188). — 8. Imaginibus suis decori sunt : ils sont à honneur aux portraits de leurs ancêtres, double datif (Gr. § 174). — 9. Ne occupem, pour ne pas remplir, a pour proposition principale inquit ; mais il faut, comme souvent en pareil cas, sous-entendre une idée intermédiaire : (je me contenterai d’ajouter que) il dit. 10. L’ablatif marque parfois la durée au lieu de l’accusatif (Gr. § 198, note) ; cet usage est peu classique. — 11. Constat (eum) locutum esse; cette ellipse du sujet de la proposition infinitive, fréquente depuis Tite-Live, est assez rare chez Cicéron. — 12. Dans cum extenderet, cum a le sens causal parce qu'il prolongeait (à dessein) Gr. § 286. — 13. Qua sola erat contentus futurus, de laquelle seule il était dans l'intention de se contenter (Gr. § 233) ; contentus esse, se contenter. — 14. Prius , parce que l’on compare deux moments, deux occasions différentes (Gr. § 133). — 15. Contendamus , au sens de l’impératif (Gr. § 211) ; dederim et debeas sont des subjonctifs de l’interr. indir. (Gr. § 254). — 16. Meliore fide; ablatif de manière : avec une loyauté plus grande. Auguste pardonne « sincèrement »; Cinna devra être « sincère » dans Ba reconnaissance.

Commentaire littéraire. — 1. L'argumentation d’Auguste est simple : il fait d’abord appel à la reconnaissance; puis, supposant à Cinna le désir ae prendre sa place, il lui démontre la vanité de son ambition. Comme conclusion il lui demande de renoncer à ses projets et de devenir pour lui un ami sincère. Il y a un point faible dans cette argumentation, et Cinna, en le signalant, aurait fait crouler l’ensemble. Il lui suffisait de rappeler à Auguste que le complot avait pour but, non pas la satisfaction d’une ambition per-

✓ iditiîOàS LATINES

gonnellô, mais la restauration de la liberté de Borne. Sénèque, qui écrit pour Néron, passe prudemment cette question sous silence : c’est pourtant lui qui nous apprend que Cinna est le petit-fils de Pompée. — 2. La conduite d’Auguste dans l’ensemble de sa vie était un médiocre exemple à offrir à Néron pour le pousser à la clémence. Sénèque remarque lui-même qu 'Auguste « ne commença à être clément qu’à partir de son principat », c’est-à-dire à partir du jour où il ne trouva plus de sérieux obstacles sur sa route. Bien d’autres écrivains de l’empire idéaliseront César et Auguste pour flatter les empereurs. Corneille partira de cette idéalisation pour pousser jusqu’au sublime la physionomie morale d’Auguste. Nous aurons ainsi le type de l’ambitieux sans scrupule transfiguré par l’orgueil magnifique du pouvoir absolu en un monarque idéal : superbe création poétique

S eu conforme à l’histoire. — 3. Corneille a suivi pas à pas ce iscours : il le transpose simplement en une large paraphrase oratoire et poétique. Tel détail, comme le sacerdoce accordé à Cinna, se trouve confondu dans le terme général de « dignités », qui accuse moins la couleur locale. Corneille renchérit aussi sur les bienfaits de l’empereur, nomme les complices, développe le plan de l’assassinat. Son Auguste est plus méprisant pour Cinna. Corneille ne passe pas sous silence raffranchissement de Borne, mais il n’insiste pas. D’ailleurs, à la différence de Sénèque, il a de bonnes raisons pour cela. Les données de la pièce l’autorisaient à la brièveté sur ce point, puisque la liberté de Borne n’est qu’un prétexte pour Cinna. — 4. Bien que nous ayons là un simple exposé de faits, on peut y signaler encore quelques traces d’affectation. Il y a des antithèses: non factum inimicum , sed natum; victo victoires invideant; non ex conventione, sed ex conscientia; des images hardies: tantum agmen nobilium; des idées un peu bizarres : cum hanc poenam , qua sola erat . contentus futurus, extenderet; la dernière pensée est une pointe, difficile à rendre en prose et que Corneille a réussi à paraphraser merveilleusement en vers : « Commençons un combat qui montre par l’issue, qui l’aura mieux de nous ou donnée ou reçue. *

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