‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 72 sur 133 · Le champ de bataille · texte numérisé non relu

Le champ de bataille

(Tite-Live, XXII, 50-51)

Telle fut la bataille de Cannes aussi fameuse que le désastre de l’ Allia. Sans doute ses conséquences furent moins graves parce que l’ennemi ne se hâta pas de profiter du succès; en revanche, la perte d’hommes fut plus grande et plus lamentable. En effet, & r Allia, les soldats, en fuyant, livrèrent la ville à l'ennemi, mais l’armée fut sauvée; à Çan-

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nés, le consul qui s'échappa fut suivi de soixantedix hommes à peine; l’autre périt et presque toute l'armée partagea son sort. Le lendemain, dès qu'il fit jour, les vainqueurs sortirent de leur camp pour recueillir les dépouilles et regarder ce carnage, hideux même pour des ennemis. Tous ces milliers de Bomains 1 gisaient là, fantassins et cavaliers pêlemêle, selon que le hasard du combat ou de la déroute les avait rapprochés. Quelques Bomains qui, tout sanglants, essayaient de se relever au milieu des monceaux de morts et avaient repris connaissance 2 sous l'influence du froid matinal qui piquait leurs blessures, furent abattus par l'ennemi. On en trouva étendus, qui vivaient encore, avec les muscles des cuisses ou des jarrets tranchés: ils découvraient leur nuque et leur gorge et demandaient qu'on achevât de répandre leur sang. On en vit même dont la tête était enfoncée dans la terre remuée. De toute évidence 3 , ils avaient creusé euxmêmes ces trous et s'étaient étouffés en ramenant la terre sur leur bouche. Ce qui attira 4 surtout l’attention générale, ce fut un Numide qu'on retira encore vivant de dessous un Bomain dont le cadavre pesait sur lui. Le nez et les oreilles du Numide étaient mutilés parce que le Bomain, dont les mains ne pouvaient plus tenir une arme, saisi d'une colère furieuse 5 , avait expiré en déchirant son ennemi avec ses dents. Hannibal fit réunir au même endroit les cadavres de ses soldats pour leur donner la sépulture. On dit qu'on en trouva 8.000; c'étaient les plus vaillants. Certains historiens assurent qu'on rechercha aussi le corps du consul romain et qu’on lui rendit les derniers devoirs.

Notes. — 1. Tant de milliers de Bomains. — 2. Exci* tare , réveiller. — 3. Lesquels il apparaissait clairement avoir fait pour eux-mêmes des trous et avoir obstrué leur respiration en enfouissant leur visage avec de la terre jetée dessus. — 4. Un Numide attira (les regards de) tous. — 5. Sa colère étant changée en rage.

Comme nt aies grammatical. — 1. Haec est pugna pour hoc est pugna (Gr. § 103: haeo est mea gloria). — 2. Nobüi -

tate , Mis, strage, ablatifs de points de vue (Gr. § 189) : au point de vue de la célébrité, des choses qui, du massacre. 3. Ceterum , conjonction : du reste, d’ailleurs ; cer-

tains auteurs comme Tite-Live l’emploient aussi au sens de $ed, mais. — 4. Cessation est ab hoste équivaut à hostes cessaverunt. Le passif impersonnel est accompagné parfois d’un complément avec ab (Gr. § 183) qui serait sujet dans la tournure active. Dans ce cas le passif impersonnel ne signifie pas « on '». — 5. Les mots ut-sic , sicut-ita , qui marquent régulièrement une comparaison, « de même que... de même », marquent parfois (surtout chez Tite-Live) une opposition, « bien que... cependant ». — 6. Ubi primum , aussitôt que; primum donne ce sens à plusieurs conjonctions : cum primum , ut primum. — 7. Quem est pour aliquem dans ut quem cuique (Gr. § 151, note) : selon que le hasard avait joint quelquW à chacun, celui-ci à celui-là. — 8. Aut

Î mgna aut fuga, ablatifs de circonstance (Gr. § 188) : dans a bataille ou dans la fuite. — 9. Dans quosdam et jacentes, et signifie « aussi » (Gr. § 98, 3°). — 10. Quand se est joint à ipse, on ne les met pas d’ordinaire au même cas; on rapporte ipse au sujet (ici au sujet de la proposition infinitive quos). — 11. Subtractus est construit avec le datif comme beaucoup de verbes composés d’une préposition (Gr. § 170). — 12. Manibus inutilibus , ablatif absolu : Bes mains étant inutiles, parce que ses mains ne pouvaient plus saisir, etc. — 13. On pourrait avoir obruendo ora, puisqu’il s’agit du moyen employé, mais on se contente parfois, en pareil cas, de la simultanéité : tout en couvrant; de même on trouve exceptionnellement l’ablatif du gérondif pour marquer non pas le moyen, mais simplement la circonstance (Riemann, § 253, rem. I) : îaniando hostem , tandis qu’il déchirait. — 14. Causa avec le génitif du gérondif signifie c en vue de » ; il est toujours placé après le gérondif. — 16. Sut signifie : ses soldats en parlant d’un général ; sa famille en parlant d*un père; ses concitoyens en parlant d’un citoyen, etc. — 16. Ad avec un nom de nombre est adverbe et signifie : environ. — 17. Le sens de quidam auctores sunt, certains sont garants, certains affirment, amène la proposition infinitive (Gr. § 281, I).

Commentaire littéraire. — 1. L’armée romaine qui tentait de s 'opposer à l’invasion des Gaulois les rencontra sur les bords de l’Allia. Elle fut battue et dispersée. Les pertes furent plus considérables que ne le laisse supposer ici l’allusion de Tite-Live. Les Romains abandonnèrent Rome, qui fut incendiée; ils ne défendirent que le Capitole. Hannibal, lui, non seulement ne prit pas Rome, mais, après la bataille de Cannes, il ne marcha même pas dans cette , direction et mena ailleurs son armée victorieuse. — 2. Dans cette description d’un champ de bataille, Tite-Live ne se place pas au point de vue technique. Un écrivain militaire se préoccuperait d’expliquer les pertes par la configuration du. terrain, les dispositions prises, l’état moral des troupes. Tite-

Livô voit les choses de plus haut. Sa pitié s'attendrit sur tant de morts et de désespoirs, son patriotisme s’afflige devant tant de courage malheureux. Ces sentiments, provoqués par l'évocation de scènes bien choisies, donnent au récit une allure dramatique et pathétique. — 3. Le signe le plus certain de la richesse et de la souplesse du talent littéraire de Tite-Live, c’est la variété de son œuvre. *On trouve dans cette immense série d’événements une foule de récits analogues, batailles, sièges, ambassades, séances du Sénat, etc. Tite-Live ne se répète pourtant jamais. Cette description d’un champ de bataille par exemple met en relief le caractère particulier de la bataille de Cannes, qui fut un véritable massacre. L’acharoement des adversaires (voir Introduction) apparaît dans l’épisode du Numide dont les oreilles et le nez ont été mordues. Ce trait prend la valeur d’un symbole. — 4. On remarquera qu’il n’est pas question ici de soins donnés aux blessés. On achève le massacre. Cette froide cruauté caractérise le monde antique. Le progrès des idées morales exige aujourd’hui qu’on soigne les blessés Bans distinction de nationalité. La chirurgie, dont les moyens se sont merveilleusement accrus, en sauve un grand nombre. Mais dans l’antiquité, un homme blessé gravement était généralement perdu. Nous voyons ici les blessés demander eux-mêmes qiron les achève. Le récit des « campagnes » d’Ambroise Paré, nous apprend qu’au XVI e siècle encore, les soldats d’une même armée se rendaient entre camarades cet horrible service.

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