Bons mots
(Cicéron, De oratore, II, 68-69)
Ce qui fait beaucoup rire, ce sont les plaisanteries, où, d’un air innocent 1 , on laisse échapper un mot qui a l’air d’une sottise 2 et qui est une malice. Tel est le trait qu’on prête à Nasica. Il était venu voir le poète Ennius et le demandait à la porte 3 ; une servante lui dit qu’il n’était pas là. Nasica s’aperçut qu’elle obéissait à un mot d’ordre de son maître et qu’Ennius était chez lui. Peu après Ennius vint voir Nasica et le demanda aussi à la porte. Nasica lui cria: « Je suis sorti. » Ennius de dire: « Comment? Crois-tu que je ne reconnais pas ta voix? » Nasica répondit: « Tu ne manques pas d’audace. Quand je suis allé te voir, j’ai cru, sur la parole de ta servante, que tu n’étais pas là; et toi, tu ne me crois pas moi-même !» — Il y a aussi
i du sel dans les réparties où se dissimule une inten*
! tion comique, comme 4 celle d'un Sicilien auquel un de ses amis racontait d'un ton plaintif que ea femme s'était pendue à un figuier: « De grâce, répondit-il, donne-moi des boutures de cet arbre pour que je les plante chez moi. » — A la même catégorie appar-^ tient la réponse de Catulus à un mauvais orateur; celui-ci s'imaginait que sa péroraison avait ému de compassion l'auditoire; une fois assis, il demanda à Catulus s'il ne lui semblait pas qu'il eût excité la pitié: « Oh certes! une grande pitié, répondit Catulus; je ne crois pas qu’il existe un homme assez insensible pour que ton discours ne lui ait pas semblé capable d'exciter la pitié. » - — Un genre presque entièrement opposé à celui-là, c'est la plaisanterie indulgente et paisible; ainsi Caton, heurté par un homme qui portait un coffre et qui, après coup, lui criait gare, lui dit: « Est-ce que par hasard tu portes encore autre chose ? » — U y a aussi une manière piquante de railler la sottise : ainsi fit C e Sicilien auquel Scipion désignait comme avocat un homme chez qui il logeait, personnage connu, mais fort peu intelligent : « De grâce, ô préteur, dit-il, donne cet avocat à mon adversaire et alors tu pourras te dispenser de me donner un défenseur. »
Notes. — 1. En quelque sorte par un faux-semblant de ne pas comprendre, en affectant un air innocent. — 2. D’une façon un peu absurde (en apparence) et spirituelle (en réalité). — 3.-46 ostio, a janua , depuis la porte. — 4. Quo in genere pour in quo genere-in eo généré , dans cette catégorie, ce genre.
Commentaire grammatical. — 1. Le démonstratif latin,
jouant le rôle d*antécédent, correspond souvent à l’article en français, parfois même à l’article indéfini : haec quae, les paroles, les plaisanteries qui ; ab eo qui, par l’homme ou par un homme qui. — 2. Illud Nasicae , cette parole, cette plaisanterie de Nasica (Gr. § 46, note). — 3. Domi , locatif (Gr. § 194, note). — - 4. Paucis post diebus, ablatif de diffé- . rence (Gr. § 137) ; on peut dire aussi post paucos dies . — 6. Quaero , is, quaesivi , quaesitum , ere , chercher, demander; queror , eris, questus sum, queri, se plaindre (les élèves confondent . souvent ces deux verbes). — 6. Le latin aime & placer les incises, les vocatifs, les verbes comme inquit , ait, entre deux mots étroitement unis ; ainsi : vocem , inquit ,
LrVRB DÜ MAITR»
tuam. — 7. Èie Nasica ( respondit ), alors Nasica répondit; les verbes signifiant dire sont aisément sous-entendus dans le dialogue. — 8. Credere aliquid, croire quelque chose ; credere alicui, croire qqn. ; credere alicui aliquid , croire quelqu’un quand il dit quelque chose. — 9. Cut cum familiarisa cum enim ei famïlxaris (Gr. § 144). — 10. La proposition quoi diceret est indépendante de quereretur et se rattache a la principale inquit; c’est une proposition causale ( quod , parce que, comme) ; le subjonctif parce que ce motif est considéré dans l’esprit du Sicilien et non comme un simple fait (Gr. § 285). — 11. Le latin ne se préoccupe pas des amphibologies purement grammaticales dans la proposition infinitive lorsque le sens est clair par ailleurs : uxorem suam suspendis • se se pourrait signifier : qu’il avait pendu sa femme; mise • ricordiam movisse se, que la pitié l’avait ému. — 12. Amabo te, formule courante, comme c s’il vous plaît » ou < de grâce ». — 18. Quos seram*=ut eos seram (Gr. § 329, 2*). — 14. Qui cum in epilogo = nam cum is in epilogo (Gr. § 144).
— 15. Dans tam durum eut, la proposition relative équivaut & une consécutive : tam durum ut ei (Gr. § 329, 3*); de là le subjonctif. — 16. Num quid pour num aliquid (Gr. § 151) ; ferret est au subjonctif de l’interrogation indirecte.
— 17. L’attribut se met en latin au même cas que le sujet et les mots « pour, comme, en qualité de » ne s’expriment pas (Gr. § 101, note 4*) ; on doit donc penser à un attribut quand deux noms à l’accusatif, non coordonnés, dépendent du même verbe: patronum causas dabat hospitem suum.
18. Neminem (=* ne quemquam) dederis , n’est que l’application de la règle § 213 sur la manière d’exprimer une défense en latin.
Comment aibb littébaibb. — - 1. La première anecdote est amusante parce qu’Ennius ae voit payé de la même monnaie : l’apparence absurde de la réplique souligne d’une façon si plaisante l’intention goguenarde qu’il est impossible de s’en fâcher. La réponse du Sicilien à son ami suppose d’une façon à la fois absurde et drôle que certains arbres sont prédestinés à provoquer le suicide; elle amuse aussi par l’allusion malicieuse au bonheur d’un mari débarrassé d’une femme déplaisante. La réponse de Catulus est cruelle, mais on n’est pas fâché de voir un homme qui mendie un compliment recevoir en réponse une parole ambiguë dont il n’aperçoit peut-être pas immédiatement la malice. Quant à la question de Caton, c’est une manière bien innocente de faire remarquer à l’auteur d’un accident qu’il est ridicule d’avertir trop tard. Le Sicilien qui refuse l’avocat proposé par Scipion fait spirituellement ressortir le danger auquel on s’expose quand on. oonfie ses intérêts à un maladroit. — 2. On appelle sel attique une manière fine et délicate de plaisanter par allusion à l’esprit des Athéniens. Le sel romain passe pour être plus lourd et moins aisé. Mais ces distinctions sont en grande partie une affaire de convention. Les plaisanteries d’Aristophane, par exemple, sont loin d’être tou*
jours d’une délicatesse exquise. Beaucoup sont & peine dignes de Rabelais. — 3. Cicéron, apercevant son gendre avec une longue épée suspendue au côté, se mit à dire : « Qui donc a attaché mon gendre à cette épée? » A propos d’une dame qui se faisait passer pour n’avoir que trente ans : « Ce doit être vrai, dit-il, car elle le répète depuis vingt ans. » Un vieillard disait : « Tant que je vivrai, cela ne se fera pas ». Et Cicéron de remarquer : « Ce n’est qu’un léger retard. » Le censeur Cotta passait pour aimer le vin : « Je crains, dit Cicéron, qu’il ne cherche noise aux buveurs d’eau. » Plutarque nous rapporte un assez grand nombre de ses plaisanteries, mais plusieurs sont' obscures pour nous, parce qu’elles tiraient leur prix et même leur sens de circonstances que nous connaissons mal ; or, une plaisanterie qui a besoin d’explication perd beaucoup de son sel. — 4. Plusieurs des bons mots de Cicéron sont assez méchants. Il est bien difficile à un homme d’esprit de retenir une milice prête à s’échapper. Cependant il ne semble pas que Cicéron ait eu mauvais caractère. De réelles qualités de cœur, de la droiture et une honnêteté foncière corrigeaient sans doute ce que la causticité de son esprit pouvait avoir de déplaisant.