‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 74 sur 133 · L f ombre de Cornélle · texte numérisé non relu

L f ombre de Cornélle

(Properce, Elégie IV, 11)

Cesse, ô Paullus. de verser d’abondantes larmes 1 sur mon tombeau; la sombre porte de la mort ne s’ouvre devant aucune prière. Meme si le dieu: qui règne dans l’empire obscur des ombres entendait tes prières, tes larmes se perdraient certainement 2 sur le rivage inexorable du Styx. A quoi m’a-t-il servi d’être l’épouse de Paullus, d’avoir des ancêtres honorés du triomphe, de posséder tant de titres de gloire? Pour m’appeler Comélie, en ai-je moins éprouvé la cruauté des Parques? Voici que je ne suis plus qu’un léger fardeau qu’une main suffit à soulever... J’en atteste les cendres de mes , ancêtres, cendres que tu dois vénérer, ô Borne, j’en r-r. teste leurs images sous lesquelles on voit étendue l’Afrique domptée: je n’ai jamais manqué aux lois de la morale la plus sévère, jamais votre foyer, ô mes aïeux, n’a eu à rougir d’une faute commise par moi. J’avais hérité, avec le sang, d’un penchant naturel à la vertu; aussi n’avais-je pas besoin d’être

E lidée par la crainte du jugement des hommes.

es larmes de ma mère, la douleur des Romains témoignent en ma faveur; mon souvenir est protégé contre la calomnie par le chagrin que César 3 éprouva de ma mort. Et maintenant je te recommande les objets de notre tendresse commune 4 , nos enfants; toute morte que je suis, cette préoccupation ne cesse pas de vivre 5 toujours en moi. Toi, qui es leur père, sois aussi pour eux une . mère®. C’est à toi désormais de presser sur ton cœur tous mes enfants. Quand tu les auras embrassés pour apaiser leurs larmes, ajoute à tes baisers ceux de leur mère; c'est sur toi désormais que repose tout le soin de la famille 7 . Si tu t’abandonnes au chagrin 8 quand ils ne seront pas là, aie soin, dès qu’ils apparaîtront, qu’ils ne trouvent en t’embrassant aucune trace de larmes sur tes joues; mais quand, dans la solitude, tu t’adresseras à mon ombre; parle toujours 9 comme si j’allais te répondre.

Notes. — 1. De presser mon tombeau. — 2. Nempe, assurément. Les rivages sourds boiront tes larmes. — 3. Caesar désigne Auguste. Cornélie était parente par alliance de l’empereur. — 4. Pignus , gage (d’affection), s’applique souvent aux membres de la famille. — 5. Ce souci vit imprimé (comme au fer chaud) sur ma cendre. — 6. Acquitte-toi du rôle. — 7. Toute la troupe des miens. — 8. Si tu es destiné & souffrir en quelque chose, en quelque manière. — 9. Adresse chaque parole (les paroles une à une) à moi comme destinée à y répondre.

Commentaire grammatical. — 1. Dans licet audiat, îicet est une conjonction signifiant quoique (Gr. § 298 et 299 # note 2). — 2. Dans quid profuit conjugium et si quid dolû turus eris , quid est un accusatif adverbial signifiant « en quoi, en quelque chose » (Gr. § 164). — 3. Le complément qui marque l’auteur de l’action et à qui incombe l’obligation se met au datif avec l’adjectif verbal ; c’est la règle mihi colenda est virtus , § 185. 7 — 4. Parfois dans la proposition consécutive ut non (Gr. § 291) est remplacé par ne, pour marquer une conséquence voulue (Riemann, Synt. lat. § 199). La prcmosition consécutive se rapproche alors d’une proposition finale (Gr. § 289). « La nature a voulu que... ». — 5. Flentibus = eis flentibus , à eux pleurant; le pronom est laissé de côté conformément aux habitudes du latin (Gr. § 139 : jacentem invenit). — 6. Adjice matris : ajoute (ceux 4f) leur mère, t Celui de, celle de » ne peuvent ee rendre

en latin. On répète le mot ( adjice oscuîa matrîs ) on on le supprime (Gr. § 138). — 7. Sine testibus illis t « sans eux comme témoins » et non pas « sans ces témoins » (Gr. § 101, 4*) ; illis est donc un pronom démonstratif et non pas un adjectif. — 8. Aliquis doit être remplacé par quis après si, ne, num, cum; de là : si quid ( aliquid ) doliturus eris. — 9. Jace singula verba ( mihi ) ut responsurae . Cette ellipse rentre dans le cas indiqué dans la grammaire § 139.

Commentaire littéraire. — 1. Les censeurs avaient pour fonction essentielle le recensement des fortunes et la répartition des citoyens en différentes classes ; mais ils surveillaient aussi les mœurs : les dépenses scandaleuses, le parjure, Tinconduite privée tombaient sous leur juridiction. Us prononçaient en toute autorité sans avoir à suivre une procédure et sans avoir besoin d’entendre les délinquants. Les peines infligées par eux pouvaient être des amendes, mais aussi des blâmes infamants {nota, infamia) qui entraînaient la privation de certains titres ou de certains droits. Les mots censuras lex peuvent donc être pris dans le sens de « loi morale sévère ». — 2. Les sentiments de Cornélie comme épouse et comme mère sont essentiellement de ceux qui forment le fonds commun de l’humanité et qu’on retrouve dans toutes les civilisations : Cornélie compatit à la douleur de son mari, le console et le calme, tout en restant flattée et heureuse des marques de regret qui prouvent son affection; elle veut vivre encore dans son souvenir. Surtout elle est mère : elle pense à ses enfants orphelins; elle veut qu’ils soient encore entourés d’affection, qu’ils souffrent le moins possible de sa disparition. Toutefois, ce fond universel de sentiments conjugaux et maternels se colore de nuances bien romaines. On v trouve l’énergie et l’esprit positif, qui lui font accepter la loi du destin et regarder les larmes comme une faiblesse -inutile; on y trouve aussi l’orgueil patricien qui la rend fière de la gloire de ses ancêtres, de 6a réputation sans tache et même des larmes de regret que sa mort a fait couler. — 3. Properce dans ses trois premiers livres d’élégies n’est guère que le chantre ému de Cynthie. A partir du quatrième, peut-être sur le conseil de Mécène, il change de ton. Il s’intéresse à la gloire, aux légendes de Eome, un peu comme Ovide l’a fait dans les Fastes. Cette inspiration, pourtant plus sincère que celle d’Ovide, le soutient médiocrement. Mais ici, le sentiment national est appuyé sur l’émotion personnelle. En retraçant, dans le portrait de Cornélie, l’idéal de la matrone romaine, il a conscience sans doute de célébrer les mœurs de sa patrie sous leur aspect le plus respectable ; mais il est ému aussi, per sonnellement, ae la mort prématurée de cette jeune femme, fille des Scipions et modèle des vertus domestiques : « Ce mélange de sévérité et de tendresse, de mélancolie et de résignation fait de cette élégie une œuvre unique, nationale par la gravité, personnelle par l’émotion (Pichon). » — 4. On peut blâmer chez Properce un penchant trop visible à en*

fermer les idées les plus simples et les plus naturelles dans des tournures compliquées. Dans les vers cités les allusions mythologiques ne sont pas trop fréquentes; mais le poète aurait pu nommer le Styx et Pluton sans recourir à des périphrases comme litora surda , deus fuscae aulae . Les mots

janua nigra , pour désigner la porte du tombeau, manquent un peu de clarté; les images des ancêtres deviennent les « gages de la renommée »; la loi morale rigoureuse devient

€ la loi de la censure » ; le « foyer » est personnifié et sem-

ble pouvoir rougir de honte : il s’agit sans doute des « dieux du loyer »; être porté naturellement et par hérédité à la vertu, c’est avoir reçu « des lois tirées du sang » ; une préoccupation qui survit chez la mère morte, c’est « un souci qui respire encore, imprimé comme au fer rouge sur les cendres de la défunte », etc. Chaque vers appelle l’explication, le commentaire. Ce manque de simplicité caractérise leB imitateurs des Alexandrins ; son principal inconvénient est d’exposer l’auteur à l’obscurité et de l’empêcher d’être accessible au grand public.

Page 1